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« Ni tout à fait les mêmes ni tout à fait des autres… »

filiatio_11-034Notre objectif durant l’élaboration de ce dossier a été de favoriser la disparité et la pluralité des intervenant-e-s nous offrant leur témoignage. Dans cet esprit, nous avons rencontré les créatrices du projet Rosé, Florence Marchal et Annabel Sougné, Alexandra Coenraets, l’auteure du roman Naissance , Samira Bourhaba, la directrice et psychothérapeute de l’asbl Kaléidos, Ingrid Theunissen, gynécologue, et Souad Taïeb, thérapeute et intervenante à l’asbl SOS Inceste. Si leur point commun est de visualiser le phénomène étudié dans un système sociétal très large, elles nous ont amené des visions complémentaires par la diversité de leurs démarches. Nous avons tenté, tout en nous en inspirant, de nous extraire d’un univers socio-médical qui, par le fait de ses spécialisations, fragmente parfois la réalité, déjà souvent en morceaux pour les victimes d’un tel traumatisme.

Un tabou à double visage

La difficulté d’évoquer l’inceste de but en blanc n’est pas récente. Le cas de Violette Nozière, condamnée pour avoir empoisonné son père et sa mère, en est un bon exemple. Elle accusait son père d’inceste. En 1934, quand elle fut jugée, l’inceste était tabou. On ne condamnait pas l’inceste mais bien le fait d’en parler : c’était alors considéré comme un attentat contre la famille – et c’est toujours le cas aujourd’hui. En 2009, dans son ouvrage À l’épreuve de l’inceste (1), basé sur des expériences de victimes, Jenyu Peng signale que « dans nos sociétés contemporaines, le tabou de l’inceste semble déplacer la prohibition vers un dévoilement de l’inceste réel, ce qui donne au tabou de l’inceste un double visage ». En d’autres termes, non seulement l’inceste est tabou mais il est aussi tabou d’en dénoncer la transgression. Pourtant de nombreux auteurs, pédiatres, psychologues, psychothérapeutes et éducateurs s’accordent pour dire « qu’il est important pour l’enfant victime d’abus sexuels de verbaliser son ressenti par rapport à ce qu’il a vécu, c’est-à-dire de donner un sens à son expérience quand bien même elle serait très traumatisante et douloureuse. Ce, sans le juger, et en lui laissant la plus grande des libertés. » Louisiane Gauthier (2)

Déposer son histoire

Selon Boris Cyrulnik : « Tous les chagrins sont supportables si on en fait un récit », au sens où la personne qui parle de son histoire pourrait mieux se reconstruire à partir du moment où elle est écoutée et acceptée telle quelle, avec ses blessures. Toutefois, de nombreux professionnels dont des thérapeutes considèrent encore trop souvent qu’interroger directement une victime d’abus sexuel serait source d’un second traumatisme, et ainsi refusent d’en parler par crainte d’un choc ou de toute autre réaction. Or, une étude menée sous forme de questionnaire direct et anonyme auprès d’une école d’enseignement secondaire (enquête épidémiologique auprès d’adolescents âgés de 14 à 16 ans) aurait permis de relever que selon une majorité d’adolescents, les tabous n’existent que dans la tête des intervenants professionnels, et non pas dans la leur. Ils exprimeraient le souhait d’en parler et ce, avec exactitude (Daniel S. Halperin (3) ). Nous pourrions donc envisager que tout média d’expression pourrait amener la victime de violences à s’exprimer et par conséquent à libérer des émotions qu’elle aurait longuement refoulées. Toute activité de création pourrait ainsi permettre à la victime de transformer ses angoisses, ses ressentis, ses pensées, et d’y puiser ses forces d’adaptation.

Traumatisme et mémoire

Évidemment, il existe des cas d’incestes dévoilés : de manière accidentelle, c’est-à-dire par flagrant délit ou de manière volontaire, par une dénonciation faite par la victime ou par un tiers. Ces dénonciations, une fois officialisées administrativement, atterrissent dans l’aire de la justice. Ensuite, des asbl telles que Kaléidos (cf. encadré) sont mandatées pour intervenir auprès des victimes et de leur famille. Malheureusement, tous les cas n’étant pas découverts et interrompus durant l’enfance, nombreux sont les adultes qui se coltinent une « mémoire traumatique » : une mémoire incertaine, « piégée » (4), dont la constante oscillation ou fuite de souvenirs, quand ce n’est pas à l’inverse une reviviscence oppressante, rend malaisée toute tentative de mise en parole de leur histoire et compromet dramatiquement l’édification de leur unité. Et de leur identité.

Créer pour s’écrier

La question que nous nous posions était alors la suivante : comment ces victimes d’inceste alourdies d’une mémoire à ce point imprévisible se reconstruisent-elles une vie ? Sans doute les réponses varient-elles en fonction de leurs respectives singularités. Quelquesunes ont accepté de nous exposer comment elles ont restauré leur rapport à l’existence. En l’état actuel de nos sociétés, la création artistique semble être un médium particulièrement efficace pour offrir la possibilité d’octroyer au survivant de « réparer ses liens avec le monde », comme l’écrit Jenyu Peng, et de s’y inscrire publiquement avec âme et blessures sans encourir d’être rejeté pour douleur non conforme. De fait, en façonnant une oeuvre montrable, les survivant-e-s conçoivent une interface où le spectateur (ou « témoin ») peut tout à la fois poser les yeux sur une réalisation esthétique et appréhender la consistance d’un vécu sans être submergé par ce qui est moralement considéré innommable.

(1) À l’épreuve de l’inceste, Jenyu Peng, Collection Partage du savoir, Éditions Le Monde/Presses Universitaires Françaises, 2009.

(2) http://www.yapaka.be/sites/yapaka.be/files/page/article_labus_sexuel_intrafamilial_yapaka.pdf

(3) Id.

(4) Selon les termes de la Dre Muriel Salmona dans son essai Le Livre noir des violences sexuelles, Dunod, 2013 (chroniqué dans Filiatio #10).

Lire la suite du dossier préparé par Sabine Panet et David Besschops: L’inceste

Dossier paru dans Filiatio n°11 – septembre / octobre 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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