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Noël sous tension

filiatio_12-030Fête familiale par essence, Noël fait des étincelles dans une culture de l’individuel. Sous des guirlandes d’injonctions contradictoires, le sapin a les racines qui chauffent : des foyers couvent sous les emballages chatoyants ! Et d’artifices en sacrifices, les bûches s’amoncellent. Faut-il immoler le Père-Noël ? Désempar(ent)é, l’enfant sauveur tremble au fond de sa mangeoire : si la dinde est congédiée, il pourrait bien devenir le plat de résistance de ces festivités – et finir en os à ronger pour les convives affamés…

Dossier préparé par Céline Lambeau avec la collaboration d’Alexandra Coenraets et les illustrations d’Aline Rolis

Chaque année, des voix s’élèvent, pour questionner le « vrai sens » de Noël, dénoncer sa commercialisation outrancière, encourager ou fustiger sa laïcisation. Disserter de cette fête séculaire sous l’angle d’une unicité perdue est un combat perdu d’avance : comme le montre Claude Levi-Strauss (voir encadré), le rite actuel associe des caractères venus de régions et d’époques très diverses, dont aucune n’est moins valable qu’une autre. Nous avons préféré interroger l’évènement sous l’angle qui nous touche le plus : sa nature familiale. De nos jours, Noël est, pour neuf personnes sur dix, LE rendez-vous familial de l’année…

Un foyer pour attendre

Les significations de Noël les plus largement admises aujourd’hui sont aussi les plus critiquées Soluble dans les pensées libérales, la version chrétienne des fêtes de décembre agonise, et la veillée de Noël n’est plus l’attente collective de la messe de minuit, qui imposait de tenir les enfants éveillés par des chants et des contes. Par ailleurs, même dans certains milieux a-religieux, il est de bon ton de traiter avec hauteur le « phénomène commercial » que serait, en conséquence, devenu le 24 décembre.

le feu qui rassure la tribu

On pourrait pourtant se demander ce qui, du besoin de rassemblement le plus ancestral et de l’enfant-Dieu ou du profit marchand, est prétexte pour l’autre ! Car Noël semble se présenter depuis des siècles comme un seul et même cadeau, dont l’emballage évolue pour mieux rencontrer le présent. Cachée aujourd’hui sous les verts vif et les rouges éclatants des artères commerçantes, hier sous le bleu profond piqueté d’argent de la sainte nuit, avant-hier sous les bruns chauds, les fibres naturelles des festivités paysannes, et de tous temps, derrière la blancheur étincelante d’un paysage pris par les glaces, c’est une oeuvre d’or inaltérable qui se transmet : le feu qui rassure la tribu quand vient l’obscurité, le feu autour duquel on échange des objets, des sons, des mets et des mots, pour mieux guetter ensemble l’arrivée d’une aube nouvelle.

Les cendres du foyer

Là où se déchirent les emballages capitalistes et/ou chrétiens, Noël se donne donc toujours à voir enveloppé d’un papier de soie carmin : celui des liens affectifs, et plus particulièrement de la famille, qui y trouve un temps de retrouvailles privilégié.

Marie et Joseph, ayant déserté la crèche, se disputent la garde de l’enfant sauveur

Mais la société occidentale a justement très mal à la famille, depuis quelques décennies… Conflictuelle, amputée, lointaine, disparue, décomposée, difficile à recomposer ou impossible à fonder, elle est la grande perdante des bouleversement sociaux du 20e siècle (montée de l’individualisme, autonomisation des femmes, mouvements migratoires, urbanisation galopante, pétrochimisation et informatisation du monde, …).

Noël, sous son identité de Fête de la Famille par excellence, peut alors prendre pour certains des allures de veillée funèbre, où les chandelles ne brûlent plus que pour les absents, où l’on déballe en priorité les aigreurs, les blessures, les mensonges accumulés… pendant que Marie et Joseph, ayant déserté la crèche, se disputent la garde de l’enfant sauveur.

JÉSUS VS PÈRE-NOËL, UN VIEUX DÉBAT

❱❱ À Dijon, en 1951, constatant une nette « américanisation » de Noël, et redoutant une paganisation de cette fête fondamentale de la chrétienté, le clergé procéda au sacrifice du Père- Noël sur un bûcher.

❱❱ Claude Levi Strauss proposa dans la foulée une lecture anthropologique des rites d’hiver d’Europe occidentale, présentant Noël comme un feuilleté de motifs signifiants issus de traditions diverses, les unes toutes récentes – par exemple, en 2013, les pochettes de jeux à gratter de la Loterie Nationale – les autres ennoblies d’un siècle de répétition – tel le sapin orné de boules en verre hérité du 19e – et d’autres carrément millénaires, comme la célébration du solstice d’hiver qui fondait déjà les saturnales romaines.

❱❱ Certains de ces signes sont si chargés symboliquement qu’ils traversent les âges sans vieillir. Ainsi, « depuis l’Antiquité jusqu’au Moyen-Âge, les ‘ fêtes de décembre’ offrent les mêmes caractères. D’abord la décoration des édifices avec des plantes vertes; ensuite les cadeaux échangés, ou donnés aux enfants; la gaîté et les festins; enfin la fraternisation entre les riches et les pauvres, les maîtres et les serviteurs » observe ainsi Claude Lévi-Strauss.

❱❱ À en juger par les Villages de Noël qui fleurissent désormais sur tous les parvis européens en décembre, ces caractères n’ont rien perdu de leur vigueur au 21e siècle.

❱❱ À lire : Claude Lévi-Strauss, 1952, Le Père-Noël Supplicié, in Les Temps Modernes, no 77, pp. 1572-1590, Paris, Gallimard. Accessible librement sur le web.

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Que devient Noël quand la famille a du plomb dans l’aile ? Plusieurs mères célibataires nous ont raconté leur expérience. Elles ont toutes 30 à 40 ans, et un enfant de 6 ans. Amies, elles se retrouvent à la sortie de l’école le matin pour se confier soucis et anecdotes.

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filiatio_12-038En famille

Allégée de ses atours religieux ou commerciaux, Noël peut apparaître comme une réunion de famille qui ne sert qu’elle-même. Autrement dit : de nos jours, à Noël, la famille se réunirait pour célébrer… la famille. Une dimension sacralisée par la tradition chrétienne, dont la « sainte famille » persiste sous bien des sapins, même si la foi n’y est plus. Une dimension diablement souffrante, aussi, partout où la famille se vit comme une plaie ouverte… Et quand elle n’est ni ange ni diable, au fait ?


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Ingénieuse construction que cette fête de Noël : au cocktail hasardeux du rassemblement obligatoire, elle ajoute une forte injonction à la paix. Trêve de Noël ! Tout concourt à produire une atmosphère de bonheur forcé, voire factice, pouvant confiner au jeu de rôle insupportable pour l’un ou l’autre des êtres réunis, surtout si précisément les liens familiaux sont partie liée à sa blessure. Alors, les portes claquent… Grève de Noël ! À moins qu’on ne sorte les cadeaux empoisonnés : jalousie envers un frère plus riche ou une belle-soeur enceinte, annonce de rupture imminente, confession d’une trouble vie, révélation de violences sexuelles intrafamiliales…


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« Maintenant il y a les enfants, alors c’est un peu plus gai » explique Christelle. Les fêtes de fin d’année sont l’occasion de couvrir les enfants de bonbons et de cadeaux. L’injonction à l’abondance justifie la déraison, et d’ailleurs « c’est pas moi, c’est Saint Nicolas ! ». La « magie » de Noël n’a rien de métaphorique pour les enfants, comblés par des êtres ni vivants ni morts, qui ont le pouvoir de lire dans les pensées, de traverser les murs, de se rendre invisibles.

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Dossier paru dans Filiatio n°12 – janvier / février 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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