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Nos amis les enfants ne sont pas admis

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Au nom de la tranquillité ou du romantisme, certains établissements de loisirs bannissent les enfants. Cette niche commerciale en plein essor attire une clientèle de plus en plus décomplexée, confortée dans son rejet des enfants par des slogans vantant les charmes des vacances sans pleurs et cris stridents.

En 2012, un torréfacteur berlinois défrayait la chronique en Allemagne en installant à l’entrée de son café une borne en béton ornée d’un pictogramme représentant un landau barré d’une croix pour en interdire l’accès aux poussettes. «Nous voulons célébrer le café dans le calme, comme le thé», se justifiait-il auprès du quotidien Berliner Morgenpost. Bien qu’il se soit défendu de ne pas aimer les enfants, Ralf Rüller expliquait pourtant qu’il était navré de voir du gâteau atterrir sur les murs de son café ou du pain finir par terre, réduit en miettes par de petites mains malhabiles. Avec cette borne, il espérait faire ce que les urbanistes appellent de la prévention situationnelle : tabler sur l’effet dissuasif d’un obstacle physique barrant l’accès aux poussettes, comme lorsqu’on pique les trottoirs de potelets pour empêcher les conducteurs de s’y garer.

D’autres restaurateurs ne se gênent pas pour interdire purement et simplement leurs locaux aux enfants, à l’instar du Suédois Josef Shamon, propriétaire du café Nelly’s à Stockholm. Agacé par les enfants «debouts sur les chaises, sautant de l’une à l’autre, perché sur les rebords des fenêtres et tapant dessus», il les a bannis de son établissement l’an dernier, déclenchant à son tour un véritable tollé. Il a fini par faire machine arrière par crainte que l’affaire n’atterrisse sur le bureau du médiateur chargé des discriminations.

Séjour garanti sans verre de jus d’orange renversé et hurlements en piscine

Ces dernières années pourtant, quelques dizaines d’hôtels basés sur un argumentaire anti-enfants ont ouvert leurs portes à divers points du globe sans déclencher la moindre polémique. Estampillés « adult only », ces établissements excluent les enfants, jugés incompatibles avec des vacances reposantes. Créée en 2009, la chaîne d’hôtels Sensimar, qui appartient au voyagiste allemand Tui, en est l’une des plus célèbres. Sur son site internet, elle promet « du temps pour être à deux et beaucoup d’espace pour des moments de bien-être individuel » aux clients de ses seize établissements, situés dans des destinations ensoleillées et exotiques mais aussi en Europe, comme en Espagne ou en Grèce. Dans une vidéo de présentation suant l’ennui et mettant en scène un couple de quadras en peignoir tantôt dans un spa, tantôt dans un restaurant, tantôt au bord de la mer, se délectant visiblement si bien de leur séjour garanti sans verre de jus d’orange renversé ni hurlements en piscine qu’ils n’échangent pas un mot.

L’hypersegmentation des espaces de loisir en fonction de l’âge porte un coup à l’idéal du vivre ensemble

D’autres établissements adaptent leurs règles en fonction de l’hypersensibilité de leurs hôtes : en Thaïlande, par exemple, l’hôtel The Sarojin refuse les enfants de moins de douze ans, tandis que le Hilton Seychelles fixe la barre à treize ans et l’hôtel Al Husn, à Oman, n’accepte que les personnes majeures. Ce créneau représente une manne pour ces établissements, qui font payer le prix fort à leurs clients en échange de leur quiétude tout en s’épargnant une « clientèle » au pouvoir d’achat inexistant et qui de plus consomme peu de nourriture, ne boit pas de cocktails, ne va ni au sauna ni au casino.

Des zones sans enfants dans les avions

À lire les commentaires enthousiastes qui fleurissent par dizaines sur les forums de voyageurs – « le fait que l’hôtel n’accueille pas les enfants est très reposant », « la ‘politique sans enfants’ permet à un couple de réellement se retrouver » – cette niche commerciale a su trouver son public. Elle séduit à la fois des retraités soucieux de leur tranquillité, des « childfree », ces adultes qui se revendiquent comme étant « libres d’enfant » et cultivent un entre-soi où les enfants n’ont pas droit de cité (1), mais aussi des parents ayant envie de passer des vacances sans les leurs ni ceux des autres.

L’exploitation commerciale de cet ostracisme à l’égard des enfants ne s’arrête pas là : en Asie, des compagnies aériennes proposent à leurs clients des zones sans enfants. Sur les vols de Malaysia Airlines, les enfants ne sont pas acceptés en première classe, tandis que sur ceux d’Air Asia X, les sept premiers rangs de la classe économique sont interdits aux enfants de moins de douze ans. « Cette nouvelle offre permet à nos passagers de voyager d’une façon agréable et reposante, avec peu de bruit et de dérangements », explique la compagnie sur son site internet. Le prix de la tranquillité : un supplément pouvant aller jusqu’à une trentaine d’euros par siège.

« Le bout du bout d’un processus d’individualisation des loisirs »

Spécialiste des loisirs, le sociologue français Joël Zaffran voit dans l’émergence de ces lieux interdits aux enfants « le bout du bout d’un processus d’individualisation des loisirs, qui confine à un individualisme négatif », ajoutant qu’« on peut sans doute voir les signes avant-coureurs de cette logique dans le modèle du village vacances des années 70-80. Il était fondé sur la séparation des âges et on trouvait que c’était un modèle plutôt bien parce que ça permettait aux parents d’occuper leur temps libre dans un entre-soi plutôt plaisant et aux enfants de travailler leur autonomie tout en étant encadrés par des adultes. »

Ces pratiques discriminatoires vis-à-vis des enfants s’observent aussi dans les établissements classiques, fait remarquer le juriste et sociologue français Dominique Sistach, sans qu’il soit possible de les identifier clairement : « Chaque gestionnaire d’un lieu de loisir fait de gré à gré, selon les moments de la journée, de la saison. Ainsi, l’affluence ou la désaffection du lieu conditionne la discrimination ou l’accueil des enfants. Quand la salle de restaurant est pleine, on refuse les couples avec enfants, non seulement parce que les menus vendus aux enfants rapportent peu, mais aussi, parce que l’afflux d’enfants dans la salle va énerver les consommateurs sans enfants qui ‘ne reviendront plus jamais dans ce restaurant’. »

Statut juridique dévalué de l’enfant

Ces discriminations sont en outre difficiles à prouver en raison du statut juridique dévalué de l’enfant, avance Dominique Sistach : « L’enfant ne constitue pas, dans les représentations sociales communes et dans les règles de droit qui lui sont opposables, une catégorie sociale et juridique complète. Il est un incapable juridique qui ne bénéficie pas pleinement de tous les droits que détient un adulte capable. »

Plus généralement, ce phénomène d’hyper- segmentation des espaces de loisirs en fonction de l’âge porte un coup à l’idéal du vivre ensemble, comme si la seule présence d’individus appartenant à une autre catégorie d’âge venait troubler la quiétude des autres. « Il y a aussi des boîtes de nuit réservées strictement aux personnes âgées, où celles-ci se rencontrent dans un entre-soi rassurant, protecteur, mais qui est plutôt gênant parce qu’il érige des murs symboliques entre eux et nous », explique Joël Zaffran, pour qui ce phénomène est révélateur d’une « fracturation » de la société qui s’étend bien au-delà de l’âge : « Cela participe de la volonté de chacun de se réfugier dans un entre-soi social, ethnique, communautaire ou qui simplement renvoie à l’âge. Parce qu’on considère que c’est un entre-soi dans lequel on va pouvoir se lover et s’épanouir à l’abri des autres. » Du confort à l’intolérance, il n’y a qu’un petit pas.

Textes : Annabelle Georgen
Illustrations : Maya Reix

(1) Lire notre article consacré aux « childfree » paru dans le dossier du numéro #14 de Filiatio.

Lire la suite du dossier: Peut-on détester les enfants ?

Article paru dans Filiatio #17 – janvier/février 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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