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Offrons des livres aux enfants, mais pas n’importe lesquels!

Le problème avec la Saint Nicolas, ce sont les cadeaux. Jouets en bois ? Consoles ? Peluches ? Pour ceux qui font le choix des livres, Filiatio nous ouvre les yeux sur les stéréotypes cachés dans la littérature jeunesse. Les mères ont-elles toujours un tablier ? Les garçons se battent-ils toujours à la récré pendant que les filles jouent à la poupée ? Réponses détaillées dans ce dossier. Avec, en prime de Noël, une interview de Rascal.

Par Sabine Panet

Cette année, me dis-je, cette année pour la Saint-Nicolas, je vais acheter intelligent, tolérant, beau et non-sexiste. Peut-être même un peu alternatif. Je ne me laisserai pas surprendre, la veille au soir, à arracher la première couverture venue chez le dernier libraire ouvert. Je ne supplierai pas le caissier de rester à son poste le temps mon achat. Je n’évoquerai même pas le risque de désespoir éternel de mon filleul si le caissier décide après tout de se boucher les oreilles et de fermer boutique. Je ne me justifierai pas de mon cadeau raté auprès du filleul en question et n’inventerai aucune hypocrisie de dernière minute du style ‘bon pour une visite à Disneyland Paris au printemps‘.

Cette année, j’achèterai donc avec des valeurs, des principes et avec mon cerveau. L’évidence : j’achèterai des livres. Illustrés, romans, ou même BD – du moment qu’ils répondent à ma préoccupation : je veux acheter (et donc, financer une production) et offrir (et donc, transmettre) des ouvrages qui ne dégagent aucun parfum rance type Papa lit, Maman coud. Si possible, je voudrais que ces livres montrent des mamans qui travaillent, des papas qui s’occupent de leurs enfants, des héros qui sont des filles, des garçons qui ne se tapent pas trop dessus. Je pars avec des rêves accrochés à la puce de ma carte visa.

Pourquoi une littérature pour enfants ?

Bonne question. Pourquoi les loupiots ne continueraient-ils pas à lire Robinson Crusoë, ou les contes de Perrault, que les adultes aussi dévorent volontiers ? Peut-être parce qu’un jour, Fénelon, éducateur du royal fils de Louis XIV, a destiné à son dauphin d’élève un ouvrage, Les aventures de Télémaque, fils d’Ulysse, le premier roman éducatif d’aventures et de voyages. Triomphe à la cour du roi de France – le livre était truffé de références politiques croustillantes. En bisbille avec la famille de Louis, Fénelon se réfugiera en Belgique, mais cette information est sans rapport direct avec notre sujet. C’est surtout au XIXème siècle que se développe la littérature enfantine, une littérature morale et pédagogique, notamment grâce aux maisons Hachette et à la collection de la bibliothèque rose. La comtesse de Ségur fait encore du chiffre, me confirmeront des libraires du XXIème siècle.

Devant le succès commercial, les titres et les éditeurs se multiplient comme des petits pains. Jules Verne, Hector Malot (Sans Famille), les images d’Epinal – et, au siècle suivant, le Père Castor, les contes du Chat Perché de Marcel Aymé, Le Petit Prince, Alain Belle-Humeur… Et – c’est là où nous en sommes – après la parution du premier « Folio Junior » en 1977, la littérature jeunesse sort en livre de poche. Pratique, pas cher : ça marche du tonnerre. Tous les éditeurs s’y mettent, et publient aussi des albums illustrés, toujours plus beaux, toujours plus malins. Les adultes craquent, les enfants adorent. Et hop, c’est parti : 400 000 millions d’euros de chiffre d’affaires pour le secteur en France en 2010, plus de 13 000 titres publiés par an. On ne dispose pas des données financières de toutes les maisons basées en Belgique, mais Casterman, Pastel, Dargaud-Lombard, Dupuis, Hemma ou Mijade sont des éditeurs qui comptent. Vous avez suivi? La littérature enfance et jeunesse, c’est du rêve, mais c’est aussi du blé.

Euh, j’ai dit du rêve ?

Oui, j’ai dit du rêve. Je suis donc résolument idéaliste, ce qu’on pourrait comprendre de manière un peu différente en utilisant l’adjectif naïve. Il suffit pourtant que je me retourne vers mon passé de lectrice pour que jaillissent les souvenirs. A l’époque, mesdames et messieurs, on m’appelait « le TGV de la lecture », un joli surnom qui s’expliquait par ma propension à (1) lire très vite, boulimiquement, et à (2) choisir en priorité les livres les plus GROS parce que ce sont ceux qui durent le plus LONGTEMPS. A cette époque, je suis devenue hyper myope car je lisais, la nuit, embusquée sous ma couette, à la lumière faiblarde d’une lampe de poche. Je m’enfournais l’intégrale des Club des Cinq, les aventures de l’agent secret Langelot, des histoires de sorcière dans un placard à balai, ainsi qu’une série de livres vieillots datant de la jeunesse de mes parents et dont les titres se sont perdus à jamais dans l’humidité du garage familial. Très franchement, à l’époque, je ne me posais pas la question des stéréotypes homme/femme, et il me paraissait parfaitement normal que les personnages maternels apparaissent ornés d’un tablier. Je n’étais pas choquée par l’image de Papa Ours lisant le journal après une dure journée de travail et s’appropriant l’unique fauteuil à accoudoirs pour s’épanouir dans son rôle paternel. Pourtant aujourd’hui, la simple lecture de « la Schtroumpfette » me donne envie de déchiqueter ma collection, et Dieu sait si je porte les petits hommes bleus dans mon cœur. Car, depuis l’ère de la lampe de poche sous la couette, ma vision du monde a changé. Aujourd’hui, je crois que les rôles traditionnels attribués aux hommes et aux femmes nous enferment, je crois que les mères peuvent travailler et que les pères peuvent s’occuper de leurs enfants (et bien). Je crois que les garçons peuvent être intéressés par des histoires de famille et que les filles peuvent avoir de l’ambition, pas que des rêves.

Parmi toutes ces choses merveilleuses auxquelles je crois, il y en a une dont je suis à peu près certaine : c’est que la littérature qui tombe entre leurs mains influence nos têtes blondes, rousses, brunes et frisées. Le monde tel qu’il est dans les livres marque les jeunes lecteurs, de même que le monde des médias, ou celui de l’école. C’est pour cette raison que j’aimerais bien offrir à mon ket un cadeau de Saint-Nicolas qui corresponde au monde dans lequel je voudrais qu’il grandisse.

Qui balaie-brosse ? Qui bosse ?

Depuis vingt ans, plusieurs recherches se sont penchées sur le thème des représentations sexuées dans la littérature jeunesse : l’Université de Genève, l’association européenne Du Côté des Filles, et même, pour les anglo-saxons, l’Université Publique de Floride. Je vais vous présenter un peu plus en détail les découvertes d’Attention Album !, une étude menée de 1996 à 1999 qui avait pour objectifs de saisir les représentations du masculin et du féminin dans la littérature pour jeunesse et les albums illustrés, et de comprendre la réception par les lecteurs des représentations des rôles hommes/femmes mis en évidence. En bref : pour une fois, on va aussi s’intéresser à ce que comprennent les enfants de ce qu’on leur propose.

L’hypothèse de recherche : la littérature pour jeunesse véhicule des images sociales du masculin et du féminin, les enfants perçoivent ces images et peuvent les restituer. Le problème, c’est que la lecture est très investie par les éducateurs et les parents. On lit de plus en plus, et de plus en plus tôt ; c’est pendant l’enfance qu’on lit le plus… Les chercheuses ont donc analysé de manière exhaustive l’ensemble de la production annuelle française d’albums illustrés pour enfants de 0 à 9 ans, parus en 1994 : 537 albums passés au peigne fin. Ont été analysés : les personnages (humains, animaux), mais aussi les décors, les espaces, les interactions, l’ensemble des éléments qui confèrent une place dans la société. Résultat des courses : un enfant a beaucoup plus de chances de lire un ouvrage avec un personnage masculin qu’avec un personnage féminin. « Plus de 9 albums sur 10 comptent au moins un personnage masculin, alors que dans moins des trois quarts figurent un ou plusieurs personnages féminins ». Lorsque les personnages sont « neutres » (pensez à un ours, à un castor, à un schtroumpf), ils sont plus fréquemment identifiés au sexe masculin. Chez les adultes figurant dans les albums, une adulte est une héroïne dans 1,7% des livres : « il est rarissime pour un enfant de rencontrer une adulte au premier plan d’une histoire. Lorsqu’un adulte est le personnage principal, il s’agit presque toujours d’un homme ». D’après les résultats, dans les albums où le personnage principal est l’enfant, « il est à 60% masculin, à 40% féminin ». Les filles entretiennent plutôt des liens familiaux, et les garçons, des liens de camaraderie. « Aux-unes, déjà, la sphère familiale, aux autres, la sphère publique », analyse Sylvie Cromer. Je rappelle aux attentifs lecteur-rice-s de Filiatio que les albums étudiés ne datent pas de la comtesse de Ségur, mais bien de 1994.

Et l’image des parents, dans tout ça ? Pas très reluisant. « A l’âge adulte, les rôles sexués se durcissent, ainsi que l’éclaire l’analyse des attributs, des activités ou des professions. Ainsi 35 pères ont une activité professionnelle, 15 mères seulement ». Et pourtant, les mères sont plus présentes que les pères dans les albums. Les mères sont juste un peu plus dans la cuisine que les pères, les pères sont un peu plus dans la chambre, ou dans la rue.

Mais le plus flippant, c’est la lecture symbolique révélée par Attention Album !. Tout à l’heure, je parlais du tablier et du fauteuil. Ce n’est pas un hasard. Les personnages sont aussi sexués par des signes : le tablier, qui annonce la mère. Le fauteuil, qui annonce le père et son droit au repos après le travail à l’extérieur. Imaginez-vous que 20,8% des mères des 537 albums ont un tablier ! J’enrage. Un tablier. Et, comme si tous les tabliers du monde me faisaient des pieds de nez, quelques jours après la lecture de l’étude, alors que je gazouillais avec ma fille à la maison verte de Saint-Gilles, j’ai trébuché sur un album publié en 1994, dont je tairai pudiquement le titre. Dès les premières pages, l’apparition d’une mère ours en tablier m’a fait glapir de frustration. « Certes, il devient de plus en plus rare de trouver une image exposant une scène de famille aux rôles masculin et féminin stéréotypés », écrit l’une des chercheuses. Mais le poids des images subsiste. Les entretiens menés avec plusieurs dizaines d’enfants montrent que les indices véritables de la sexuation sont bien ces images  – selon les jeunes lecteurs, « les femmes, a fortiori les mères, ne peuvent absolument pas être dans un fauteuil » (ben voyons !). En particulier parce qu’elles se « tiennent bien » (elles). « Alors que la fonction paternelle n’est qu’une des facettes de l’identité masculine », conclut Sylvie Cromer, « la mère est le modèle adulte féminin dominant ».

 Et maintenant ? Que vais-je faire ?

Maintenant que je suis affligée, que faire ? Je pourrais me convaincre que cette étude date, qu’elle est même un peu poussiéreuse, et qu’aujourd’hui tout va très bien. La preuve, j’ai moi-même co-écrit des romans jeunesse (hop, un peu de pub au passage) : la preuve qu’au moins DEUX ouvrages des années 2000 ne sont complètement sexistes. Or, sans le faire exprès, je tombe sur l’enquête menée par l’Université Publique de Floride portant sur 6000 ouvrages publiés entre 1900 et 2000. Méthode différente pour résultats comparables à Attention Album !– bien qu’une amélioration pointerait le bout de son nez depuis les années 1990. Bon. J’ai une idée.

Hep, libraire!

Je vais aller demander leur avis aux vendeurs du plus grand rayon de littérature jeunesse de Belgique, Filigranes. Après avoir résisté à la tentation de leur poser un lapin et de bouquiner tranquillement le dernier Jonathan Franzen au café de la librairie, je retrouve Elodie et Stéphanie, qui me font signe de les suivre dans un coin sombre du magasin. Le coin « jouets ». A leur invite, je me glisse dans un fauteuil jaune en plastique, moulé pour des nains maigrelets de 12 ans dépourvus de hanches. J’ôte mes lunettes de soleil d’un geste sûr, je plante mon regard dans celui des libraires et je pose à Elodie et Stéphanie une question subtile : est-ce que la littérature jeunesse publiée aujourd’hui est sexiste ?

Le moins qu’on puisse dire est qu’Elodie et Stéphanie n’ont pas leur langue dans leur poche. Elodie : « Hé bien, il y a ce qui est proposé et ce qu’on décide de prendre ou pas… Souvent, aux fêtes de fin d’année, on a un livre de contes bleu contre un rose. Si on fait attention, nous, on peut vendre autre chose. Mais quand on pense aux grandes surfaces, qui ont surtout besoin de faire du chiffre, elles ont beaucoup moins de choix que nous. » Stéphanie : « On essaie à la fois de prendre ce qui nous plait et… ce que les gens demandent. » Moi, surprise : « Mais, heu, les gens, ils demandent des livres de contes roses pour les filles et bleus pour les garçons ? » « On sait », révèle Elodie en soupirant, « on sait que si on fait des piles de bouquins bleus d’un côté et roses de l’autre, ça va partir. Dragon-princesse, c’est de la consommation facile, ça part. » Moi, tout d’abord mortifiée (j’adore les histoires de princesses), puis illuminée : « mais alors, est-ce que tout cela ne serait pas… »

Une vaste histoire de marketing ?

Hein ? Ce serait pas mal, ça, une vaste histoire de marketing. Puisque les livres sont un produit de consommation, ils sont soumis à la loi du marché. Offre, demande. Les maisons d’édition font du marketing de niche : rose pour les filles, bleu pour les garçons, et je caricature à peine, parce que ça se vend mieux qu’un bouquin orange unisexe. Mais (suivez la progression de ma pensée), si ça se vend, c’est que ça s’achète (et là, suivez mon regard accusateur). Et QUI achète ? « D’une manière générale, les parents veulent des choses gaies, légères et donc pas profondes, pour leurs enfants. Mais ils se font des idées », rigolent les libraires qui voient, aussi, les enfants en question. Puis, moins rieuses : « Vous voyez, le Club des 5 ? La tranche de la collection est rose. On voit des parents qui ne veulent pas les acheter pour leurs garçons. » Ouille-ouille. « Dans les séries fantastiques, c’est très varié. Il commence à y avoir des héroïnes féminines dans l’héroïc fantasy, mais souvent les parents nous disent : « ah, le héros est une fille ? Non, mon fils ne va pas vouloir »… Les filles lisent des livres dont les héros sont mixtes, mais pas tellement l’inverse.

Elodie soupire. On a dû créer une étagère spéciale pour les romans-filles. » Ce souvenir la déprime. Je pioche dans ce fameux « rayon filles », caché derrière une colonne, et je manque de faire s’écrouler une pile fushia en me retournant. Je me retiens de justesse avant de m’effondrer sur Manhattan Girls, de Joanna Philbin, aux éditions Albin Michel, le Sex on the City version adolescentes. Des filles rebelles, mais des it-girls. La chick-lit pour nos filles. Argh ! « Prends Manhattan Girls », fait justement Elodie en fronçant les sourcils (je m’exécute). « Le public cible, c’est 13-14 ans. Les héroïnes, elles, sont carrément plus âgées. Mais les lectrices sont beaucoup plus jeunes, elles ont souvent entre 10 et 11 ans. On parle d’acheter des chaussures, de robes magiques qu’on enfile pour exaucer ses vœux… C’est l’apparence qui compte pour les filles. »

Je suis une fille, quand même

Et si tout cela n’était pas si grave ? Après tout, dans le développement de l’enfant, la prise de conscience de l’identité sexuée est une étape majeure. Les psychologues savent bien que même des enfants filles et garçons élevés par leurs parents de manière identique apprennent à étiqueter les genres et manifestent des préférences envers des compagnons de jeu de même sexe. Il est vrai que les stéréotypes s’apprennent tôt – dès l’âge de deux ans, les enfants peuvent associer certaines fonctions avec un genre. Pas besoin d’aller plus loin qu’un repas de famille pour observer la plupart des jeunes garçons s’emparer des cubes et des camions, et les fillettes accaparer les poupées. Donc, je repose ma question : est-ce si grave de laisser mon filleul lire une histoire de dragons ? Est-ce si grave de laisser votre fille adolescente se gaver des trente-six tomes du Journal d’une Princesse de Meg Cabot ? C’est rose, okay, mais l’héroïne n’est pas cruche, déteste être habillée en fille et a de l’esprit à revendre. De manière cohérente avec le reste de l’article, je peux répondre : non, c’est pas grave, mais si, c’est quand même grave. C’est pas grave car ne n’est pas UN bouquin qui va empêcher la terre de tourner. Mais tous ces bouquins additionnés, oui, c’est grave. Un garçon qui collectionne Titeuf et qui apprend la sexualité par Le Guide du Zizi sexuel aura une image tronquée du corps des filles, qui ont un « trou », mais toujours pas de clitoris. « Concernant les livres sur la sexualité, les éditeurs retombent souvent dans les clichés. Il y a le guide pour les garçons d’un côté, et le guide pour les filles de l’autre côté. Je veux un guide mixte ! », gémit Elodie, les mains jointes. « Le problème », glisse Stéphanie, « c’est que si on vire les documentaires rétrogrades ou sexistes, il n’en restera pas beaucoup. »

Que font les bibliothèques ?

Je ne sais pas si l’image que donnent Elodie et Stéphanie des libraires est représentative, mais elle est tellement sympathique qu’on va directement passer aux bibliothèques.

Je ne sais pas vous, mais moi, quand j’étais minote, la ‘bibli’ était mon principal pourvoyeur de livres. Etant donné que ma bonne volonté est incompatible avec le temps que prendrait une étude comparative de l’ensemble des bibliothèques belges, il m’a semblé intéressant de montrer aux lecteur-rice-s de Filiatio un exemple, non représentatif mais néanmoins enthousiasmant, de ce qu’il est possible de faire, quand on est bibliothécaire et qu’on a envie d’un monde pluriel.

« J’ai suivi une formation à la maison communale sur l’éducation non sexiste », raconte Dominique Dognie, responsable de la bibliothèque communale francophone de Saint Josse. Dominique s’est déplacé avec plaisir pendant son jour de congé pour me parler du projet. La lumière douche les rayonnages et j’ai envie de sombrer dans les coussins avec une pile de bouquins. Dominique m’explique : « Ça m’a ouvert les yeux. Quand on comprend vraiment les choses, on se dit qu’il faut agir, même dès les crèches ». Alors, entre 2008 et 2009, avec le service de l’Egalité des Chances de la commune, un groupe de réflexion s’est mis en place. Le projet Lab’elle a servi de base de travail. Et, à l’occasion des 150 ans de la bibliothèque (la plus ancienne bibliothèque publique de Belgique, excusez du peu), grâce à un financement de la région Bruxelles-Capitale, une « Bibliothèque en tous genres » a vu le jour. Avec le soutien de la Communauté Française, ce fonds unique en Belgique en est aujourd’hui à plus de 500 ouvrages : contes, documentaires, albums ou romans sont discrètement suggérés aux lecteur-rice-s parmi les ouvrages habituels. « Ce sont simplement des livres qui montrent autre chose », fait Dominique en tapotant une pile d’albums qu’il a sélectionnés pour moi.

 Je hurle de rire devant Papa n’a pas le temps (Philippe Corentin, Rivages) et Vite, vite, chère Marie (de Nils Mogen Bodecker, Autrement Jeunesse). Je pense à mes cousins en feuilletant Les p’tits mecs (de Manuela Olten, Seuil Jeunesse). Je rêve devant le Parapluie Vert (Yun Dong-Jae et Kim Jae-Hong, Didier Jeunesse). J’entends encore l’écho de la cour de récré avec Mon Zamie, d’Alan Mets et Brigitte Smajda (Ecole des Loisirs). Bref, on n’a pas encore trouvé mieux, pour donner envie de plonger dans un ouvrage, que les voix palpitantes des libraires et des bibliothécaires.

«Ces livres montrent des petites filles actives, des petits garçons qui cueillent des fleurs s’ils en ont envie, ils montrent des nouveaux comportements familiaux ». Et la qualité ? « On ne prend pas n’importe quel livre, on fait très attention à la qualité. L’idée, c’est surtout d’élargir les possibles ». Elargir les possibles. Dans mes bras, Monsieur le bibliothécaire !

A moi, Fifi Brindacier !

On me dira – mon voisin, hier, dans le tram, par exemple : « c’est bien beau de s’occuper de la littérature, mais la vraie vie ? » Mon cœur a bondi dans ma cage thoracique, car c’est bien ce qu’on m’a infligé enfant : arrête un peu de lire, sors, vois le monde ! La vraie vie ! « Cher Monsieur », lui aurais-je volontiers répondu si ma fille n’avait pas vomi juste à ce moment-là (adorable petite!), « cher Monsieur. La littérature EST la vraie vie. Je passe la mienne, de vie, cher Monsieur, à me demander si je suis dans un livre ou dans la réalité. Je n’ai  aucune réponse et je m’en fiche. La seule question importante, c’est : dans quel monde est-ce que je veux que ma poupinette et mon fillot grandissent ? Les livres sont pleins d’être humains. Il sont dans le monde, cher Monsieur. Pas hors les murs. Ils portent en eux des révolutions, des explosions, des utopies, des indices, des traces et des coups de griffe – s’ils étaient juste inoffensifs, ils ne feraient couler ni encre ni sang… ni larmes. Mais ils ne sont pas inoffensifs ! Non ! Ils sont puissants. »

Pour que tout cela soit bien clair, Saint Nicolas, ce qu’on aimerait trouver dans nos petits souliers, cette année, c’est un livre. Un tout petit livre tout mignon et tout OFFENSIF.

Découvrez l’interview de Rascal, auteur et illustrateur

Article paru dans Filiatio n°2 (novembre 2011)

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