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Ombres autour d’une ampoule

0023_FILIATIO_Mars_2016-011Un matin que j’empruntais une kyrielle de transports en commun pour rejoindre les spartiates bureaux de la rédaction, en entrant dans un abribus, je suis tombé nez à nez avec un panneau publicitaire présumé sensibiliser le citoyen à la collecte des ampoules usagées. Jusque-là tout aurait dû aller pour le mieux dans le presque meilleur des mondes. Or, non…rien n’allait déjà plus ! Au lieu d’enregistrer une info, je me posais des questions. La première étant celle-ci : pourquoi nous avons nécessairement besoin d’être séduit, conquis, amouraché, voire « victime » des publicistes pour accomplir un acte banal, en l’occurrence, qui consiste à reconduire des ampoules usagées en un lieu de collecte déterminé ? Une aura à la fois festive, virginale et virtuelle est-elle requise pour accompagner ou nimber la moindre de nos actions quotidiennes ? Je m’explique. Le panneau qui, pour délivrer son message, aurait pu se contenter d’être informatif, était, comme je l’ai dit, publicitaire. L’idée de base, en soi, était louable. Il s’agissait du tri sélectif et de la récupération des ampoules à décharge dans le but de préserver, la qualité de l’environnement. Voyons à présent en quoi consistait exactement le panneau publicitaire. Il était composé de deux personnages supposément androgynes mais aux visages néanmoins classiquement féminins (l’androgynie au féminin ?) et aux corps où demeuraient ostensiblement le galbe d’un sein (comme on dirait du zeste d’un citron). Ces personnages étaient vêtus d’une combinaison lisse couleur chair censées gommées toute appartenance de genre et portaient autour de la tête, et la surplombant, une coiffe qui ne laissait apparaître que leurs extatiques visages. Cette coiffe en réalité symbolisait une ampoule à décharge et le visage des deux jeunes femmes inclus dans son culot à vis. Bien entendu si j’analyse la situation au travers du prisme des rapports entre genres, je perçois une affiche nous enjoignant de rapporter des femmes, – représentant des ampoules – à décharge usagées, à une adresse que l’on peut découvrir en se rendant sur le site inscrit au bas de l’affiche. Des femmes dont on insinue maladroitement qu’elles n’en sont pas – combinaison neutralisante à l’appui – tout en l’étant… Au vu de cet amphigouri sexiste, il y a un débat à mener. Néanmoins, le motif de ma perplexité était ce jour-là autre. Soit. Je me demandais surtout combien de temps, d’un point de vue civique et sociétal, nous allions encore nous laisser endormir, bercer et réveiller au bon gré des publicistes toujours prêts à créer le Frankenstein qui leur rapportera le plus gros paquet d’argent ? Car si l’intention de collecter des ampoules est justifiable et nécessaire, pourquoi est-il besoin pour ce faire d’avoir recours à des images de propagande qui, que du contraire, ne décontaminent pas l’esprit ? Pourquoi tant d’intox ? Pourquoi un tourbillon d’éléments et de discours contradictoires (pour qui prend la peine de s’arrêter et de réfléchir) a-t-il été convoqué pour rappeler qu’un site renseigne une série d’adresses où conduire ses ampoules usagées ? Quels besoin avons-nous de recourir aux stratagèmes alambiqués et pervers du marketing qui, pour transmettre un simple message, est contraint par des règles inhérentes à son fonctionnement d’estropier, raboter, dénaturer et/ ou gommer les nuances de notre réalité contemporaine ? D’ailleurs, n’est-il pas angélique de prêter au marketing, qui faut-il le rappeler, va de pair avec la société marchande, grande consommatrice de l’environnement, de supposées vertus rédemptrices qui pourraient être employées à sauvegarder ce qu’il pousse par ailleurs à détruire ? Après cela, doit-on vraiment s’étonner qu’à chaque tentative institutionnelle d’amélioration ou de préservation de nos conditions de vie, les adeptes de la théorie du complot ravivent leur peur du loup ? Et pour terminer, n’est-il pas inquiétant, ou pour le moins curieux, qu’à l’heure de recevoir une information, on se retrouve avec plus de questions qu’il n’y a d’annotations sur la liste des courses d’une famille monoparentale non-précarisée ?

David Besschops, rédacteur en chef

Article paru dans Filiatio #22 – Janvier/février 2016, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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