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« On va s’en sortir ! »

1540-1Trou Commun

David Besschops

Argol, 2010

Commençons par un extrait pour introduire ce roman de David Besschops, étape supplémentaire dans notre dossier où le travail journalistique et l’intime naviguent dans les mêmes eaux, à l’image de notre travail dans Filiatio.

« J’ai six ans et je dispose les ustensiles doucement pour ne pas alerter mes frères. Je cuisine avec mes petites mains. J’urine. Je dépasse d’une tête mon bout de ficelle. J’éprouve immédiatement mon existence. La sérénité. Mon sexe n’est pas un petit trou où je me cache quand il pleut. Mais un instrument de travail. Bientôt je me dégotte d’autres moyens de feindre l’existence. Respirer par exemple. En présence de mon père. Dans la salle à manger. Je suis impuissant lorsqu’il me prescrit un comportement mâle et des dimensions à atteindre. Attention sans surpasser les siennes. Je m’assois encore pour faire pipi. Et je lis des bandes dessinées. De manière spontanée je remplace mon zizi par l’organe de la parole. Je commence alors à être en érection parlée permanente. J’en gonfle d’importance. Me rengorge. Confonds mes bourses et la vie. Enfle sans cesse la réalité de nouveaux mensonges. J’aime le langage qui fait ventre. Je l’emprunte jusqu’à ma mère. Où je retrouve tous les mots minuscules qui m’ont grignoté le phallus. »

C’est l’un des personnages de Trou Commun qui s’exprime en phrases courtes, tranchantes, jeux de mots perpétuels, fulgurants, ironiques, surgissant dans un décor insalubre. 49 inspirations, 49 exhalaisons. Le père, la mère, la grand-mère, quelques-uns des enfants se font tour à tour narrateurs. Le père dit : « Je coupe les cheveux de mes fils. Tâche de père. Le dimanche. Entre le baquet d’eau refroidie et la litière des lapins. De mon ressort. Puis je casse un manche de brosse sur le bras de l’aîné. Il s’agit d’un raccourci. Je le vois s’écraser sur un coude. Je le somme de m’abattre tout de suite puisqu’il l’évoque. Je ne suis pas dupe. Présume qu’il convoite sa mère. Je suis là pour l’en empêcher. » La mère dit, après une fausse couche due aux coups de son compagnon : « Je suis une femme. Jusqu’à six mois. Une femme aux contours incommensurables. Qui établit son royaume dans le désir de ses fils. » Elle espère qu’un dimanche, ses « rigolos mâles s’unissent autour d’une fourchette pour dévorer leur père. » Suffocante dynamique tragique et voix d’aujourd’hui, David Besschops déploie une écriture contagieuse. Dans les articles de ce journal, il aime les longues phrases qui s’étirent d’une ligne à l’autre. Avec Trou Commun, on entre dans une matière différente, cousue d’un fil à écrire fait de survie en saccades et de plaisanteries indécentes, et les deux à la fois. Il rédige comme des coups de sève : ce n’est pas la forme qui est ici abrupte, c’est l’histoire racontée. La forme est un piedde- nez, l’essence de la provocation. Ici, la limite est franchie, nous sommes dans les lisières, l’incestuel est partout et personne n’est à sa place, on le ressent proportionnellement au malaise qui monte et qui vous attrape l’oesophage comme une main collante, une méduse électrique, un poulpe. Quelque chose d’insupportable. Les mots que l’auteur emploie, le monde du ventre, du sang, du sexe et des assassinats sont-ils une métaphore obscène, noire et mate, comme la couverture du livre ? Ou décrivent-ils, jouant brillamment d’une illusion littéraire, la réalité que nous éloignons en l’appelant figure de style ? On ne peut pas dire qu’il ne prévient pas ses lecteurs : « On va s’en sortir ! » On l’imagine rire de bon coeur. Est-ce une pirouette ?

Sabine Panet

Lire la suite du dossier préparé par Sabine Panet et David Besschops: L’inceste

Dossier paru dans Filiatio n°11 – septembre / octobre 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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