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Papa, je veux rentrer dans ma vraie maison

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Julie est une résiliente. À huit ans, elle est kidnappée par une mère qui la manipule, l’abandonne, tout en lui interdisant de se confier à son père. Après un an d’enfer, elle rentre en Belgique. Aujourd’hui, Julie a trente-six ans. « Que pourrait-il m’arriver de pire ? Je me suis battue : j’ai mené à bien des projets, j’ai tissé des liens, j’ai connu l’amour, j’ai fondé une famille. »

« Mes parents se sont séparés lorsque j’avais huit ans. Ma mère, enfant, avait subi des sévices sexuels de la part de son propre père et de son oncle : elle n’arrivait pas à construire sa vie. Mon père a réalisé après plusieurs années à ses côtés qu’il n’arriverait pas à l’aider, et ils ont décidé de se séparer. Au début, je passais une semaine chez l’un et une semaine chez l’autre. Puis, mon père a rencontré une autre femme, et ma mère ne l’a pas supporté. Elle a décidé de déménager au Portugal – là où nous avions toujours passé nos vacances.

Aujourd’hui, je me dis que ma mère a décidé de partir, elle rejouait son propre scénario et elle essayait de me protéger de mon père comme elle aurait dû, à mon âge, être protégée par sa mère, qui ne l’avait pas fait et qui savait ce que lui faisait subir son père.

Un jour, elle m’a donc annoncé : nous partons au Portugal. Les premières secondes, je me suis réjouie, mais j’ai tout de suite compris que ce serait sans mon père. Je me suis effondrée. J’ai eu peur d’aller en enfer ! Je savais que ma maman me faisait du mal. Par son attitude, par sa culpabilisation. Je me rendais compte qu’on n’élevait pas un enfant en étant bourrée le dimanche soir ! Et j’avais confiance en mon papa.

Je ne peux pas comprendre pourquoi la justice ne m’a pas consultée. Il y a bien eu un jugement : j’aurais eu les mots, les capacités pour dire que ma maman buvait trop, qu’elle pouvait être méchante et que j’avais déjà dormi dans la rue à cause d’elle. C’est incroyable : on sait que l’enfant est capable d’exprimer beaucoup de choses et là, on ne lui demande pas son avis. Pourtant je voulais parler – même si je la protégeais souvent. Lorsque j’ai eu ma fille, je me suis rendu compte à quel point les enfants sont sous l’emprise de leurs parents, et peuvent mettre leur vie physique, mentale, affective, en danger. Pour sauver leurs parents. Au Portugal, ça s’est mal passé. J’étais livrée à moi-même, ma mère avait l’image d’une prostituée dans le village, la réputation de la femme qui s’envoie en l’air avec tous les hommes, tous les maris. Elle ne s’occupait pas de moi, ne s’inquiétait pas si je ne rentrais pas. J’étais livrée à moi-même.

Les familles de mes camarades d’école se rendaient compte de ce qui se passait. Ils m’invitaient chez eux pour goûter, pour faire mes devoirs – pour me protéger. Un jour, je suis allée récupérer les clefs de la maison au café où ma mère cuvait. Dans les toilettes, je me suis fait agresser par un homme qui m’a sauté dessus. Choquée, je me suis enfuie et je suis rentrée chez moi en courant, dans la nuit, à trois kilomètres de là. Ma mère était pourtant juste à côté, au café. Quand je pense à ce qui aurait pu m’arriver… Je suis restée sept mois au Portugal.

Ma mère avait dit à mon père au moment de la séparation : « prenons un seul avocat pour nous deux ». Il avait accepté – pour ne pas créer de conflit. Il voulait faire cela à l’amiable. Il ne s’est pas douté une seconde qu’il allait se faire rouler dans la farine. Sans le savoir – il est d’origine modeste, il n’exerce pas une profession intellectuelle, et il faisait confiance… – il a signé un accord qui autorisait ma mère à partir avec moi. Des années plus tard, il m’a raconté que le juge qui avait validé l’accord avait glissé, l’air consterné : « ça va finir en rapt parental, cette histoire ». Et de fait. Au début de mon séjour au Portugal, je ne me rendais pas compte que j’étais prise en otage. Ma mère me disait : « donne-moi les lettres, si tu veux écrire à ton papa. » Et si jamais j’écrivais des choses qui ne lui plaisaient pas – puisqu’elle lisait les lettres – au lieu de se fâcher contre moi, elle se mettait à pleurer. J’étais tétanisée par sa douleur.

Quand j’ai compris que ce serait sans mon père, je me suis effondrée

Avant de partir au Portugal, je lui avais demandé : « Maman, est-ce que ce serait grave si je n’allais pas au Portugal avec toi ? » Quelques jours plus tard, elle a fait une tentative de suicide. Je l’ai appris, et je me suis résignée : « j’y vais, mais je reviendrai », me suis-je promis. Mais une fois là-bas, je n’avais pas d’argent pour passer des coups de téléphone, je n’avais pas le code PCV, ma mère surveillait toutes mes lettres. Et lorsque mon père envoyait des colis, elle prélevait des objets avant que je ne les ouvre, et elle me disait qu’il ne pensait pas à moi. Elle voulait aussi me faire croire qu’il n’envoyait pas d’argent pour moi. Un jour, ma mère a rencontré un homme. Pedro. Ça semblait durer entre eux. On a rencontré ses parents : c’était une famille saine, qui a tout de suite compris qu’il y avait un problème. Alors, les parents de Pedro ont élaboré un plan. Ils ont proposé à ma mère de me garder une semaine pour des vacances. Une fois chez eux, ils m’ont dit : « Vas-y, tu es libre maintenant, écris tout ce que tu veux à ton papa, ta maman ne va pas le voir ». J’avais encore peur, et je n’arrivais pas à écrire ce que je voulais – alors je lui ai simplement mis : « Papa, je veux rentrer dans ma vraie maison. »

Lui, de son côté, voulait encore agir « légalement » et attendre les vacances pour que je rentre, et uniquement à ce moment-là, entamer une action. Entre-temps, un de ses amis qui travaillait à Air France l’avait assuré que s’il y avait le moindre problème, il pourrait prendre le premier avion ; un autre de ses amis, un marin, était prêt à venir me chercher, même illégalement, à tout instant. Je devais rentrer en France pour deux mois de vacances. J’avais neuf ans, et je me disais : sauve qui peut. Je ne dois pas revenir ici. J’avais pris toutes mes affaires dans ma valise, mes collections de coquillages, tout ce à quoi je tenais – je pensais ne jamais revenir au Portugal. Une fois à l’aéroport, au moment de l’enregistrement des bagages, tout s’est arrêté : ma mère n’avait pas mon passeport. Je me suis effondrée par terre et je me suis mise à hurler.

Je voulais attirer l’attention des policiers, je voulais qu’ils m’emmènent. Ma mère m’a attrapée et m’a glissé à l’oreille : « tiens-toi bien, sinon… » J’avais très peur de ne jamais pouvoir revoir mon père. Je me suis tue. J’avais aussi peur qu’elle se doute que je comptais partir pour toujours, en ouvrant ma valise. Elle allait voir tout ce que j’avais emporté…

J’avais neuf ans, et je me disais : sauve qui peut

On a fini par faire mes papiers. Ça a pris un mois. J’ai pris l’avion. Je suis arrivée à Zaventem. Mon père était là. J’ai laissé exploser ma joie – mais je vivais toujours dans la crainte de devoir rentrer au Portugal. Mon père m’a posé quelques questions, subtilement – et il a pris le meilleur avocat, sur les conseils de sa compagne. Plusieurs enquêtes ont eu lieu. Au téléphone, ma mère me disait qu’elle allait venir me chercher. Et aucune décision de justice n’avait encore été prise : je vivais dans l’angoisse permanente qu’elle vienne me récupérer, elle aurait été dans son droit. Je ne sortais plus seule.

En tant qu’enfant, quand on est maltraité par la personne en qui on devrait avoir le plus confiance au monde, on a deux voies. Ou bien on trouve des échappatoires négatives, destructrices, autodestructrices – comme ma mère a trouvé : elle a vécu quelque chose de terrible, et elle le vit en étant elle-même destructrice. Ou bien on se bat pour réussir et on fait les choses, coûte que coûte, sans peur de tomber. Que pourrait-il arriver de pire que ce qui nous est déjà arrivé ? C’est la résilience. Je me suis battue : j’ai mené à bien des projets, j’ai tissé des liens, j’ai connu l’amour, j’ai fondé une famille.

Pedro, en rentrant du travail, a trouvé sa maison vide. Plus de femme, plus de fille. Ma mère était rentrée en Belgique.

Après le Portugal, je ne voulais plus avoir de contacts avec ma mère. Elle m’écrivait une ou deux fois par mois en baratinant quelque chose, et je lui répondais sur le même ton. Poliment. A treize ans, j’y suis retournée pour la première fois. Pour faire la connaissance de ma demi-soeur, la fille que ma mère avait eue avec Pedro. Cette naissance avait sans doute contribué à faire en sorte qu’elle ne cherche pas à tout prix à me récupérer.

Ma soeur avait donc un an et demi. C’était très triste, car je savais ce qui allait lui arriver, mais je ne pouvais rien faire. Ma mère a quitté le Portugal avec elle, du jour au lendemain, une nuit. Sans prévenir Pedro, qui, en rentrant du travail, a trouvé sa maison vide. Plus de femme, plus de fille. Ma mère était rentrée en Belgique. Pedro a fini par les retrouver et reprendre contact avec ma soeur, mais c’était trop tard. Ma mère avait tout démonté dans sa tête. Après le Portugal, ma mère n’a pas cherché à se battre pour que j’habite à nouveau avec elle. Elle m’écrivait, je venais la voir de temps en temps, mais elle ne m’a pas forcé à un contact régulier, elle n’a pas créé des occasions. Je pense qu’elle était consciente du mal qu’elle m’avait fait. Et elle avait ma soeur comme bouée de sauvetage, avec qui faire des choses terribles.

Avant, je trouvais incroyable que ma mère m’aie finalement abandonnée : en fait, j’avais tort. Elle a créé une distance entre nous pour ne pas me faire de mal, et cela a dû être très dur pour elle. Il lui arrivait parfois de me téléphoner au milieu de la nuit, lorsqu’elle avait trop bu. C’était très dur. J’ai aussi compris que, jusqu’à mes six ou sept ans, ma mère m’a transmis des choses positives : la curiosité, le goût… elle m’a donné des graines à semer, que j’ai entretenues, fait pousser.

Lorsque ma fille a eu un an, j’ai écrit à ma mère. Et quelques temps plus tard, je lui ai présenté ma fille. Même si je n’ai pas vraiment été en contact avec elle depuis mes neuf ans, c’est fou ce qu’on se ressemble. Et au moment où je prends conscience de cela, je vois brutalement le gouffre qui nous sépare, l’immense différence entre nous, et cela crée aussitôt un malaise. »

Propos recueillis par Sabine Panet

Filiatio_8-052Décryptage

« Dans ces drames, rien n’est jamais blanc ou noir »

« Le témoignage de Julie est bouleversant. Il m’inspire plusieurs réflexions. Tout d’abord, lorsqu’elle apprend que sa mère l’emmène pour un long voyage, elle se réjouit : beaucoup d’enfants victimes de rapt utilisent ce mot lorsqu’ils racontent la façon dont ils ont été enlevés. Puis Julie nous raconte : « Je savais que ma maman me faisait du mal ». Ce sont en revanche des propos peu communs, qui témoignent d’une conscience rare : en effet, dans l’ensemble, les enfants raptés sont conduits à penser que le parent qui les a enlevés les a protégés d’un malheur. Et lorsqu’elle dit : « j’aurais eu les mots », en regrettant le fait que la justice ne l’ait pas entendue, il faut faire attention : si elle avait eu les mots, il faut toujours décrypter attentivement ce qu’il peut y avoir comme manipulation derrière le témoignage d’un enfant. En effet, dans les quelques cas où des enfants avaient été interrogés par les autorités compétentes, ils s’étaient exprimés en défaveur du parent lésé, et en faveur du parent « rapteur ». Les enfants conservent un grand sens de loyauté envers le parent qu’ils considèrent comme étant le plus faible et le plus en demande, ce qui ressort également du témoignage de Julie : elle ne voulait pas contribuer à salir la réputation de sa maman. Enfin, si le père de Julie n’était pas habitué aux démarches juridiques et était d’une origine modeste, il ne faut pas oublier que des gens d’origine plus aisée et/ou d’un bon niveau intellectuel se font « rouler dans la farine », selon les mots du témoignage. En conclusion, il me semble que Julie, tout en reconnaissant la réalité du rapt parental, ce qui est rare, tente encore d’expliquer l’acte posé par sa mère (notamment par l’histoire de son enfance). Une fois «libérée» et rentrée en Belgique, Julie nous raconte aussi qu’elle a éprouvé comme un sentiment d’abandon de la part de sa mère, qui n’essayait plus réellement de la récupérer. Ce type d’attitude, qu’on pourrait trouver ambiguë, est courante dans les cas de rapts parentaux. Dans ces drames, rien n’est jamais blanc ou noir. »

Sultana Kouhmane Sultana Kouhmane, fondatrice de l’asbl SOS Rapts Parentaux, elle-même mère victime d’un rapt parental, a écrit Mes enfants volés, avec Jean-Paul Procureur, aux éditions de l’Arbre.

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Tél. standard +32 2 475 44 99

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Article paru dans Filiatio #8 – janvier 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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