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Parents et enseignants : même combat

Guillaume

Professeur de Sociologie de l’Éducation à l’Université de Liège, Mr Jean-François Guillaume apprend aux futurs enseignants à identifier et hiérarchiser les normes en jeu dans les relations scolaires, pour qu’ils sachent respecter et faire respecter la Loi jusque dans leur classe. Trop souvent, en effet, un méconnaissance des principes de l’État de Droit conduit des élèves, des parents, des enseignants, et même des directeurs à transformer l’école en zone de non-droit, alors même que l’une des missions les plus essentielles de l’école est de former des “citoyens responsables, actifs, critiques et solidaires”. Filiatio a rencontré cet enseignant-chercheur pour un échange autour de la notion de citoyenneté, en lien avec les problématiques familiales contemporaines.

o_49305646fb103976-0 Filiatio : Pourquoi cette focalisation sur les normes dans la formation des futurs enseignants ?

J-F. G. : Depuis 1997, le Décret-Mission impose à l’école de former des citoyens responsables. Or l’éducation citoyenne se conçoit pour moi dans le cadre des dispositions d’un État de Droit : on ne se fait pas justice soi-même, on ne punit pas sans preuve, on ne peut pas être juge et partie, on ne punit pas quelqu’un pour une faute qu’il n’a pas commise, etc. En tant qu’enseigant, il est essentiel de mettre ces principes en œuvre concrètement, plutôt que de les enseigner théoriquement. Et devant des transgressions majeures, il faut pouvoir qualifier les faits : “frapper la prof de gym est une agression physique, la loi l’interdit. De plus, on n’a pas le droit de régler ses comptes soi-même”. On explorera cela avec des mots adaptés aux élèves bien sûr, mais toujours pour leur apprendre qu’un tiers doit intervenir pour régler un différend.

Par ailleurs, il ne faut pas mélanger ce qui relève de l’organisation interne de l’école et les actes relevant du registre pénal : le vol, les insultes racistes, sexistes, homophobes, les coups, les atteintes aux biens ne relèvent pas de la juridiction de l’école. Ca ne veut pas dire que l’école ne peut pas les traiter, mais il faut les traiter autrement qu’un devoir qui n’est pas rendu à temps. Une atteinte à l’intégrité physique, du racket, une dégradation de biens ne doivent pas être réglées par un gros doigt ou une remarque au journal de classe, il faut montrer qu’on prend ça très au sérieux. Il va falloir bien qualifier les faits, faire comprendre à l’élève que ses actes ont une implication : la victime et les parents de la victime sont en droit de porter plainte, s’il y a plainte, c’est lui qui risque d’avoir des ennuis, ses parents devront peut-être payer les dégâts.

Il faudra aussi convoquer les parents, car ils ont une responsabilité éducative à l’égard de leur enfant mineur. Par pour leur faire la morale, mais pour dire “voilà, ce qu’on a constaté, il y a telle et telle preuve, il y a des témoins, votre enfant a donné sa version, on a écouté, voilà on a toutes les pièces, et notre souci à nous est que ça n’arrive plus. Alors qu’allons-nous faire, vous parents et nous école, pour que ça n’arrive plus ?” Ce “nous” est important, il peut vraiment aider les familles.

Fil : Et quand la famille va mal, elle aussi ?

J-F. G. : D’une manière générale, un problème se pose aujourd’hui si on compte sur la famille pour jouer un rôle d’auxiliaire en matière de scolarité. Car les conditions de vie des familles ne permettent pas toujours à l’enfant d’être secondé par ses parents. Certaines écoles ont purement purement et simplement renoncé à donner du travail à domicile : le travail est fait à l’école, dans un moment réservé pour cela, et on y consacre le temps nécessaire. Par contre, d’autres écoles aux populations plus préservées continuent à compter sur les parents comme relais. Tout cela fait partie du monde d’aujourd’hui. Cela veut dire qu’il n’y a plus une école unique, mais des établissements scolaires qui à un moment doivent ajuster leur action éducative face aux familles.

Mais la relation éducative continue à concerner chacun : comment s’accorder sur les comportements à sanctionner de la part d’un enfant ? Jusqu’où peut aller l’intervention des uns et des autres ? Comment établir une juste action éducative, celle qui va faire le consensus ? Je ne parle pas ici d’un consensus négocié, mais d’un consensus qui repose sur la compréhension des choses essentielles, sur la fixation de normes communes et sur les comportements à adopter en cas de transgression de ces normes.

Avec les familles complexes, il est parfois difficile de trouver le bon interlocuteur. En cas de problème, l’école est souvent confrontée au fait que l’un des parents a l’enfant plus souvent que l’autre, bien que les deux restent responsables de son éducation. Alors, qui convoquer ? Et que faire si les parents sont eux-même en conflit, en pleine procédure de divorce ? Comment arriver à leur faire comprendre que la préoccupation commune doit rester cette action éducative vis à vis de l’enfant, visant le développement harmonieux de sa personne ?

Fil : Le développement harmonieux de chaque enfant, c’est du ressort de l’école ?

J-F. G. : Oui, car c’est une autre préoccupation du Décret-Missions : favoriser l’épanouissement de chacun des élèves. Là, on entre sur le terrain de l’équilibre personnel et c’est plus complexe pour l’école : jusqu’à quel point individualiser l’attention accordée à chacun ? On remarque que tel enfant n’a pas l’air dans son assiette, qu’il est dissipé – il frappe les autres, mais il n’y a pas que ça, il y a aussi des retards qui s’accumulent… Si les parents ne sont pas les auteurs du malaise de l’enfant, on peut trouver ensemble les meilleures réponses à y apporter. Mais si les parents ne sont pas les auteurs du malaise de l’enfant, on peut trouver ensemble les meilleures réponses à y apporter. Mais si les parents sont responsables de la maltraitance ? Il faut parfois pouvoir passer le relais… Mais beaucoup d’enseignants méconnaissent tout le secteur de l’aide à la jeunesse, de la protection de la jeunesse, du tribunal de la jeunesse. On confond ces différentes instances, on passe vite de l’idée d’aide à l’idée de répression. Et par méconnaissance – ou par peur de la machine judiciaire – on va s’interdire de dénoncer une série de faits, tolérer des atteintes sérieuses aux principes légaux… voire en commettre soi-même. De nombreux enseignants oublient qu’un élève mineur drogué doit être traité comme une personne en danger exigeant une assistance, plutôt que comme un élément perturbateur pour leur cours.

Fil : Faire respecter les principes d’un État de Droit, est-ce aussi le devoir des parents au sein de la famille ?

J-F. G. : Autant l’école doit poser les bases d’un État de Droit en termes de régulation des conflits, autant c’est complexe pour un parent de le faire… Par exemple “on ne peut pas être juge et partie” : comment faire quand on est seul avec ses enfants ? C’est mal parti…. On peut dire “Je n’accepte pas”, et qualifier les choses : “tu n’as pas le droit de faire ça. Moi j’ai pas le droit de te frapper en retour, mais j’ai le droit de signaler les choses si vraiment…”. Mais le signaler à qui ? Ça peut être l’autre parent… Quand on est séparés, c’est tout l’enjeu : digérer le conflit conjugal pour rester celui qui dit à l’enfant “ton papa / ta maman me dit que… Moi non plus, je ne peux pas l’admettre, c’est une chose qui ne doit pas arriver”.

Mais cela veut dire rester parents comme si on n’était pas séparés alors qu’on l’est, et réussir à fixer ensemble les choses sur lesquelles on ne lâchera pas le morceau… alors qu’on est pris dans un tourbillon où tout se mélange. Dans les moments de vie monoparentale, il serait bon de pouvoir trouver un interlocuteur qui aide à qualifier les choses, à identifier les normes en jeu, à distinguer les normes inférieures et supérieures. Les familles recomposées ont cet avantage de réintroduire quelqu’un qui peut, s’il joue bien son rôle, rétablir ce regard tiers, extérieur.

Même dans les familles dissociées ou reconfigurées, il faut pouvoir organiser la responsabilité civile et éducative des parents. Et c’est aussi le rôle du juge : s’assurer que les enfants soient encadrés, éduqués, accompagnés, selon des modalités qui ne compliquent pas trop la vie des enfants ni des parents. Et il y a pour cela une norme de référence : l’idée de l’alternance c’est dire qu’on ne peut pas se désinvestir. Si on ne subvient pas aux besoins essentiels de l’enfant, on doit être rappelé à l’ordre. Il y a des choses non-négociables.

Fil : Par exemple ?

J-F. G. : le respect de l’intégrité morale, physique et sexuelle des individus, leurs droits individuels. Par contre, une fois ces balises établies, on peut discuter, en gardant en tête qu’il y a des choses essentielles, et en partant des problèmes qui se posent : si l’enfant doit respecter un régime alimentaire strict et que l’autre parent ne le respecte pas, l’enfant est peut-être mis en danger. S’il arrive trop fatigué à l’école, non pas une fois mais systématiquement, ou s’il dîne tous les jours d’un paquet de chips et d’un red bull, il faut pouvoir se demander si on s’approche d’une transgression de la norme légale, si notre responsabilité de parent ou d’enseignant est engagée. Et le cas échéant, agir… mais toujours avec une visée éducative pour l’enfant.

Article paru dans notre dossier: Séparations, recompositions… Et l’école dans tout ça ?

Dossier réalisé par Céline Lambeau

Illustrations : Alain Maes

Dossier paru dans Filiatio # 16 / Novembre-Décembre 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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