Home » Dossier » Parents séparés, enfants de moins de trois ans

Parents séparés, enfants de moins de trois ans

L’hébergement égalitaire ou alterné pour les moins de trois ans est considéré par certains experts comme un grand risque psychique à faire courir aux enfants. Ainsi, les parents séparés dits « secondaires » (souvent les pères, mais parfois les mères) passent une ou deux après-midi par semaine avec leur jeune enfant. Est-ce suffisant, et pour qui ? Quel est le rôle précoce du père, et comment son lien à l’enfant peut-il se perpétuer dans ces conditions ? 

Sabine Panet

Parents séparés, enfants de moins de trois ans

Il y a quelque temps, j’ai assisté à un colloque de professionnel(le)s concernés par l’enjeu de l’hébergement égalitaire au regard de l’intérêt de l’enfant. A la suite de l’intervention d’une psychologue sur la résidence alternée et les enfants de moins de trois ans, j’en suis venue à me demander si je n’étais pas moi-même une fort mauvaise mère (ce qui n’est pas une question agréable à se poser, vous en conviendrez). En effet, ma fille d’un an passe au moins trois jours et une nuit par semaine chez ses grands-parents depuis qu’elle a six mois. Nous avons commencé l’été dernier par une demi-journée, puis un jour, et, petit à petit, le rythme s’est installé. Un immense bonheur s’étale sur le joli visage de ma fille quand ses grands-parents viennent la chercher, et elle me semble très heureuse de ces semaines variées – entre les grands-parents, la cousine, les parents, la Maison Verte… Aussi, quand j’ai entendu que des enfants de moins de trois ans en situation de résidence alternée – et donc pas forcément égalitaire – risquaient de devenir autistes du fait de l’angoisse créée par la séparation d’avec l’objet maternel, qu’ils ne pouvaient pas passer une nuit sans leur mère avant l’âge d’un an, j’ai carrément paniqué. J’ai failli quitter la salle en catastrophe, héler le premier taxi et débarquer en trombe chez mes beaux-parents pour récupérer ma fille. Pour la sauver. J’exagère ? Oui, bien sûr, j’exagère. Mais mon voisin, qui crève de ne voir son fils de 18 mois qu’une ou deux après-midi par semaine (alors que le bout de chou passe le reste de ses journées à la crèche), lui aussi, il trouve ça exagéré – et il reste poli. 

Bien sûr, le temps d’un enfant est différent du temps d’un adulte ; bien sûr, les enfants souffrent de la séparation et du conflit entre leurs parents ; bien sûr, il serait indécent de forcer un petit bébé, qui a besoin de continuité, à faire des allers-retours entre son père et sa mère chaque jour, chaque nuit. De plus, si la mère allaite, qui oserait la séparer de son enfant ? Si on avait dû me faire quitter ma fille pendant ses premiers mois de vie et de nourrissage, pendant cette transition si délicate entre la naissance et l’ouverture au monde, je suis certaine qu’elle ne serait pas la petite fille rieuse, curieuse et confiante qu’elle est en train de devenir. Mais voilà, avec cette grosse dose d’amour dont elle a été imbibée depuis son débarquement, et déjà pendant qu’elle poussait sous mon ventre, elle peut nous quitter, me quitter, un jour ou deux ou trois d’affilée, toutes les semaines. Et tout bien réfléchi je ne vois pas se développer son comportement autiste. Elle ne va pas chez des inconnus qui changent chaque semaine, elle va chez ses grands-parents. Alors pourquoi est-ce que mon voisin, qui est le propre père de son fils de 18 mois et qui n’a rien du maltraitant, n’a pas le droit de le voir un peu plus souvent ? Rien qu’une petite nuit par semaine ? Ou deux ? Est-ce juste, et pour qui ? Mon voisin peut-il créer un lien fort avec son fils dans le temps qui lui est octroyé ? Peut-il jouer son rôle de père ? Est-ce « l’intérêt de l’enfant »

L’interrogation qui se pose, complexe, lorsqu’on a fini de s’aimer et qu’on a des enfants, c’est : comment rester des parents ? Comment prolonger le lien de filiation – ni forcément biologique, ni forcément juridique ? Comment jouer son rôle de parent, alors que le lien conjugal s’est usé et cassé ?

Une des réponses, c’est la résidence alternée. « Ni la seule, ni la meilleure, mais sans doute la moins mauvaise pour respecter le droit de l’enfant de grandir auprès de ses deux parents », résume Gérard Poussin, professeur de psychologie clinique et spécialiste du divorce et de la fonction parentale. Dans le principe, l’enfant serait donc élevé par ses deux parents, mais successivement, non plus en même temps. En Belgique, la loi du 18 juillet 2006 recommande de « privilégier l’hébergement égalitaire », soit une répartition du temps plus ou moins 50/50 entre les parents. La loi n’est pas spécifique sur les enfants de moins de trois ans, mais l’hébergement égalitaire ou alterné (plus qu’une ou deux après-midi par semaine, donc) n’est quasiment jamais accordé aux parents de jeunes enfants qui le demandent. Pourquoi ? 

Traditions bouleversées

D’abord, pourquoi ce sujet est-il aussi brûlant ? Parce qu’il concerne beaucoup de parents et beaucoup d’enfants. Jusqu’il y a peu, la vie des enfants après le divorce était organisée autour de la mère, les pères jouaient un rôle second et, pour près de la moitié d’entre eux, plus de rôle de tout au fur et à mesure que le lien père-enfant se distendait (1). Traditionnellement, l’homme était aux commandes de la société et de sa propre famille. La femme lui était soumise, tout comme les enfants. A partir des années 1970, grâce aux féministes, les femmes gagnent de nombreux droits, dont celui de maîtriser leur corps. L’interdiction légale portant sur la propagation et la publicité pour les contraceptifs est levée en 1973, l’avortement est dépénalisé en 1990. La société évolue vers plus d’individualisme, la taille de la famille se réduit : en 2009, un ménage moyen en Belgique se compose de 2,31 personnes contre 2,37 en 2001 et 2,95 en 1970. Hommes et femmes explorent le féminin et le masculin, bousculent les rôles dans lesquels ils/elles se sentent enfermés. Les hommes se préoccupent de plus en plus de leurs enfants et de leur éducation, les « nouveaux pères » font leur apparition après que les femmes se sont rebellées contre l’équation « femme égale mère ». Résultat des courses : les femmes ne sont plus uniquement des mères, les hommes ne sont plus uniquement des gagne-pain ; ensemble, ils font moins d’enfants. 

Et ensemble, ils restent moins souvent… Divorcer, avant les années 1960, est rare et difficile, et le divorce pour faute est la règle : divorcer revient à s’engager dans une bataille juridique, souvent sanglante. Depuis les années 60, le nombre de divorces explose pourtant : l’amour devenant la raison d’être du couple, le désamour est la raison de se défaire. La loi du 1er septembre 2007 entérine le changement social en cours en rendant le divorce plus rapide et plus facile. Si 42 159 couples ont convolé en 2010, 28 903 divorces ont été prononcés, sans compter les couples non mariés qui se sont séparés et qui ne rentrent pas dans ces statistiques. Ce sont uniquement les chiffres de 2010 : imaginez au total le nombre de familles, en Belgique, concernées par les questions d’organisation de la garde de leurs enfants. Oui, c’est un enjeu de société majeur, résultat des profondes transformations sociales des dernières décennies. 

Du week-end sur deux à la semaine sur deux : un progrès pour qui ?

La naissance du couple moderne, on l’a vu, a entraîné des bouleversements fondamentaux. L’idéal du couple a évolué, et les partenaires se veulent aujourd’hui, sinon semblables, du moins égaux. De plus en plus de pères donnent les bains et les biberons, changent les couches, amènent leur enfant à la crèche… Ils existent, même s’ils ne sont pas encore très représentatifs sur le plan statistique (2) . Moi, je me dis : ah, mais si les hommes s’occupaient plus de leurs enfants avant et après la séparation, ça changerait pas mal la donne, non ? Imaginez une société où les chef(fe)s d’entreprise ne pourraient plus discriminer à l’embauche les mères célibataires par rapport aux pères célibataires – puisque les deux, à tour de rôle, seraient également susceptibles de quitter le boulot en catastrophe pour conduire Poupinou chez le médecin/aux urgences après une chute de vélo/chez la grand-mère parce que la crèche n’en veut pas parce qu’il a 38,1 de fièvre/etc.

Okay, il y a encore du boulot. Mais les chiffres montrent aussi des évolutions : entre 1966 et 2005, le temps consacré aux tâches ménagères s’est réduit d’un tiers pour les femmes et il a doublé pour les hommes. 

Ces pères-là auraient donc changé. Quand ils se séparent, ils ne veulent plus du week-end sur deux, ils refusent d’être des « intermittents de la paternité ». Ils ne veulent pas que les liens avec leur(s) enfant(s) s’effilochent avec le temps, ils ne veulent pas être évincés de leur rôle paternel par le nouveau compagnon de leur ex-conjointe, ils veulent rester actifs dans l’éducation de leur(s) enfants(s). Ils ne veulent pas s’évanouir dans la nature – comme on sait que cela arrive, des pères qui désinvestissent leur « vie d’avant », leurs « enfants d’avant », qui ne savent pas maintenir ce lien devenu, en temps, si rare. 

« Dès que ma fille est née, j’ai ressenti un lien immédiat. Je me suis tout de suite fort impliqué : les langes, les biberons… Je me suis mis à mi-temps après mon congé de paternité. Tout mon calendrier était en fonction d’elle », raconte Paul, papa d’une fille de 6 ans. « Après ma séparation avec sa mère, ma fille avait un an. J’ai eu le droit de la voir 2 jours par semaine et 3 jours la semaine d’après, et ainsi de suite. Ça m’a permis de construire un lien fantastique avec elle. Comment aurais-je pu jouer mon rôle de père un week-end sur deux ? ». 

Les femmes, quant à elles, veulent pouvoir reconstruire leur vie, trouver un emploi, un(e) amoureux/se – et c’est plus difficile avec les enfants à plein temps ! Elles veulent partager la responsabilité de l’éducation et des soins, elles veulent que les pères se débrouillent pour les petits pots maison, se coltinent les réunions parents-élèves pendant qu’ELLES ont réunion importante… Ah oui, les femmes ont beaucoup à gagner et certains groupes féministes s’emparent du débat (3) .

DE QUOI PARLE-T-ON ?

Résidence, garde ou hébergement alterné ? « On ne parle plus de « garde » alternée tant le terme renvoie à une conception ancienne où chaque parent revendiquait sa « part d’enfant », expliquent le Dr Marie-Claude Vallejo et Anne Lamy. On parle de « résidence alternée ». Ou « hébergement ». 

Alternée, égalitaire, partagée, paritaire ? En Belgique, la loi utilise les termes de « garde » ou « hébergement égalitaire » ou « partagé/e » et non de garde « alternée ». Les auteurs du projet de loi ont considéré que « alterné » était un non-sens car, dès lors que le parent non gardien héberge l’enfant uniquement à raison d’un week-end sur deux, il y a forcément une alternance. Des intervenants pendant les réflexions autour de la loi ont proposé « hébergement paritaire » mais le terme « hébergement égalitaire » a finalement été retenu. 

Dans cet article, quand nous parlons de « résidence alternée », nous l’entendons au sens large et dans une acception paritaire et égalitaire, non pas au sens « un week-end sur deux » ni au sens égalitariste. Si nous parlons d’hébergement égalitaire, nous parlons de ce que la loi recommande en Belgique. 

L’intérêt de l’enfant ? Oui, mais sous conditions. 

Les travaux de nombreux chercheurs montrent l’importance de la conservation du double lien pour la construction du psychisme de l’enfant. Préserver la double lignée, construire son identité sexuée et éviter le piège oedipien, disposer de deux parents présents et différents, avoir une meilleure image de soi… Pour toutes ces raisons, la résidence alternée est apparue comme une bonne solution après la séparation, et était pratiquée par certains couples avant la loi de 2006. Cependant, pour de nombreux pédopsychiatres et pour la majorité du monde judiciaire, des conditions favorables devraient être remplies pour mettre en oeuvre un projet d’hébergement égalitaire. Ces conditions, qui ne sont pas d’office des contre-indications dans la loi, sont : l’âge de l’enfant (les enfants de moins de trois ans étant considérés comme de mauvais clients pour la garde alternée) ; l’état d’esprit des parents (parents demandeurs, motivations, intensité du conflit), les conditions matérielles (géographiques notamment, disponibilité). Ces conditions sont, pour l’instant, de l’ordre de l’interprétation du tribunal qui prend la décision finale. La condition de la disponibilité des parents est un exemple parlant de la relativité d’au moins une de ces conditions. En effet, j’ai vu un père se faire refuser une demande d’hébergement une semaine sur deux, car il termine le travail à 18 heures : trop tard pour être un parent « disponible » et donc contraire à l’intérêt de l’enfant, selon le juge. Un autre père, qui termine à la même heure, a vu sa demande acceptée, parce que la juge estimait que ce n’était pas une contre-indication suffisante au vu de l’intérêt de l’enfant à passer du temps avec ses deux parents. Alors, est-ce que le fait que l’enfant ait moins de trois ans est vraiment une contre-indication à l’hébergement égalitaire ? Entre une demi-journée par semaine et la moitié du temps, ne peut-on pas envisager des solutions alternatives ? 

Dépasser le tout maternel ? 

Contrairement à la conception selon laquelle le père doit garder de la distance avec l’enfant (et s’occuper de la mère), il semble admis chez de plus en de cliniciens que l’enfant a beaucoup à gagner à la présence « immédiate, active et chaleureuse d’un père ». Il y a, au cours de la deuxième année, la contribution à l’identité sexuée du bébé ; mais la contribution du père au développement d’un enfant peut être plus large que la fonction de séparer/interdire et confirmer le sexe du garçon/révéler le sexe de la fille. 

Un père présent et actif contribue à la socialisation précoce, c’est-à-dire à l’adaptation du bébé aux relations interpersonnelles, pour qu’il devienne un sujet autonome et confiant. Le père serait une « rampe de lancement », un « tremplin social ». Face au bébé, le langage de la mère et celui du père présentent des similitudes : toutefois, le discours des pères relèverait d’un lexique plus sophistiqué, dans l’optique de faire du bébé un futur partenaire qui doit se rendre compréhensible pour d’autres – après le tremplin social, le « pont linguistique ». Enfin, en ce qui concerne les apprentissages cognitifs, les pères auraient tendance à apporter davantage de stimulation, à moins gratifier, à poser davantage de défis et à laisser le bébé trouver la solution tout seul. 

En tous les cas, ces interactions, dans leurs similitudes et dans leurs différences, permettent à l’enfant de comprendre qu’il existe des styles et des individus différents. Par ailleurs, «l’investissement émotionnel, cognitif et instrumental du père au cours des premiers mois laisse des traces bénéfiques repérables lors des observations du développement psychomoteur pratiquées à partir de l’âge de 6 mois » (4): la triade « mère-père-enfant » apparaît être plus favorable qu’une dyade à la structuration psychique de l’enfant. 

Les normes, la culture.

Dans le monde idéal de la culture dominante (judéo-chrétienne, européenne, occidentale… ; et encore, je ne suis pas sûre de ce que ça veut dire!), les parents sont ensemble et le bébé profite donc de l’investissement et de l’amour de ses deux parents en même temps, dans une unité de lieu. J’insiste sur le rôle de la culture, parce que dans d’autres traditions et d’autres pays, les normes sont différentes. Les enfants grandissent dans des familles qui n’ont rien à voir avec notre famille nucléaire, vivent des attachements variés, différents (comme par exemple leur tante et/ou leur grand-mère), changeants selon leur âge. On peut donner un bébé à une co-épouse, à une cousine, à une amie stérile. Cela ne fait pas forcément de ces enfants de bons candidats pour un séjour en hôpital psychiatrique. Dans la mesure où les normes culturelles majoritaires dans lesquelles ils baignent sont cohérentes avec leur mode de vie, ils grandissent équilibrés. Autres traditions, autres pays, mais aussi autres types de couple, allez voir le témoignage du mois. Pascale, homosexuelle, séparée, mère d’un petit garçon qu’elle a eu avec sa compagne, ne rentre pas non plus dans les cases – mais pour la faire coller aux normes traditionnelles, on va dire qu’elle joue un rôle « masculin » auprès de son enfant, ou un rôle « féminin ». Elle pense surtout qu’elle est une personne différente de l’autre maman, et qu’il n’y en a pas une plus « attachée » ou dont l’ « attachement » serait plus sécurisant pour leur fils. 

La qualité, la quantité.

Et alors, quand les parents sont séparés avec un bébé ? Comment on fait pour « co-parenter », maintenir cette idéale triade ? Est-ce même possible ? A quel prix ? « En voyant le plus possible son père », répond Catherine Dolto (5). Gérard Poussin pense que « le principe de la résidence alternée ne doit pas signifier garde « égalitaire » mais possibilité de relations étendues avec chaque parent. » L’idée est que la qualité du lien, ce n’est pas forcément la quantité. Certes, mais le plus possible, ça veut dire quoi ? Chaque histoire et chaque cas sont différents, j’imagine que cela signifie donc quelque chose de différent dans chaque cas. Mais alors en droit, comment fait-on ? On applique le principe de « précaution » et on interdit d’office tout hébergement égalitaire des moins de 3 ans ? On s’en tient à une ou deux après-midi par semaine ? On trouve des alternatives ? 

Paul a eu le droit de voir sa fille d’un an deux jours par semaine, puis trois jours la semaine suivante, et ainsi de suite. A l’époque, il a trouvé cette solution idéale car elle lui a au moins permis, selon lui, de conserver son lien très fort avec sa fille. Visiblement, c’était pourtant à « haut risque psychique », pour reprendre les termes du Dr. Maurice Berger (6) , qui ne préconise pas plus d’une nuit par semaine chez le père/parent secondaire après que l’enfant a un an. Avant cet âge, il propose une ou deux après-midi par semaine. Et alors, concrètement : le parent « après-midi » quitte son travail une ou deux après-midi par semaine (un(e) chef(fe) accommodant(e), non?) et va chercher son enfant chez le parent « principal » ou à la crèche. Pour le voir où ? Le temps d’aller le chercher et de le ramener à la maison, il reste peut être une ou deux heures pour être co-parent. Mission impossible ? 

Alors évidemment, quand on écoute les histoires terribles de bébés traumatisés par la coupure du lien avec leur maman/objet maternel, on frémit : mais souvent, c’est la violence du conflit entre les parents qui crée cette coupure. Quand, par exemple, un père ou une mère refuse que l’enfant appelle l’autre parent pendant « sa » semaine, quand il n’y a aucune transition entre les parents lors de l’alternance (l’enfant alors devient un objet qu’on se lance sans se toucher), quand l’autre parent « n’existe pas » une semaine sur deux… D’un autre côté, il n’y pas d’études sur les conséquences qu’entraîne, sur le lien avec un parent et sur le développement psychique de l’enfant, la fréquence « un/deux après-midi par semaine ». En revanche, ce qu’on sait, c’est que les enfants qui grandissent entourés d’un père et d’une mère s’en sortent mieux que ceux qui grandissent uniquement entourés de leur mère (7) ou de leur père. 

La psychanalyse a sa part de responsabilité, au même titre que la psychiatrie pré-freudienne, la psychologie différentielle des sexes, la sociologie… dans le vieillissement de certaines représentations en matière de relations parents-bébé, d’éducation familiale précoce et peut-être – c’est à vous d’en juger – de stratégies d’aide et de soin. Les clichés ont la peau dure et, à mon avis, nous ne sommes pas tout à fait sortis d’une conception materno-centrée du bébé, pas sortis non plus d’une conception sexiste des fonctions des deux parents. 

Jean le Camus 

La loi, les experts, et encore des questions.

Lorsque, pour ce dossier, je me suis lancée dans la lecture de rapports et d’articles de psy et de sociologie, une chose m’a frappée. C’est l’utilisation de l’expression « cas par cas » : il n’y aurait pas une solution à un problème, mais de multiples solutions à de multiples problèmes. Chaque histoire serait particulière et chaque solution, taillée à la mesure de cette spécificité. Sur le principe, je comprends bien, mais, en pratique, les juges et leurs équipes n’ont peut-être pas ce temps privilégié à accorder à chaque histoire compliquée, à chaque conflit. Au nom du principe de précaution, mon voisin n’a le droit de voir son fils de 18 mois qu’une à deux demi-journées par semaine. Pourtant, le fils en question non seulement va à la crèche mais passe de temps en temps un week-end chez ses grands-parents maternels. Est-ce le résultat d’une étude psychologique ? S’il faut respecter ce cas par cas clinique, alors pourquoi est-ce que les décisions d’hébergement ne seraient pas plutôt confiées à des équipes de psys et de médiateurs ? 

Dans quelques mois, passage devant le juge. Mon voisin aura peut-être le droit d’accueillir son fils une nuit par semaine. Peut-être même que le juge lui accordera la moitié des vacances. Mais alors là, c’est le même problème en sens inverse : la moitié des vacances, si c’est un bloc, ça peut vouloir dire que le p’tit serait séparé un mois de suite de sa maman en été… Est-ce cohérent ? 

Enfin, je me suis aussi posé une question à laquelle, je vous le dis tout de go, je n’ai pas eu de réponse. Mon voisin (encore lui) était marié. Son ex-femme et lui étaient en conflit et devaient donc trouver devant le juge une solution pour l’hébergement de leur enfant. Mais pour les couples mariés et non mariés qui ne sont pas en conflit ? Combien décident, entre eux, de pratiquer un hébergement égalitaire ou alterné 2 jours/5 jours ou 3 jours/4 jours ? Alors est-ce que la variable, l’élément directement influent sur l’intérêt de l’enfant, n’est pas plutôt le conflit entre les parents plutôt que le fait que l’enfant a moins de trois ans ? 

L’implication du père « primaire », pendant la petite enfance, ne va donc pas de soi lorsque les couples se séparent, puisque ce sont, en grande majorité, les mamans qui deviennent le « parent principal » de leur enfant de moins de 3 ans. Pourtant, cette implication « primaire » semble fondamentale pour le développement psychique de l’enfant, en particulier parce qu’elle est différente, différenciée. Le père n’est pas une mère, non pas uniquement parce qu’il a une barbe qui pousse et un zizi qui pend, mais aussi parce qu’il est un individu différent qui apporte à son enfant des réponses complémentaires de celles de l’autre parent. Le débat autour de la résidence alternée des enfants en bas âge apparaît se cristalliser autour de l’interprétation de l’intérêt de l’enfant et de la nécessité d’une lecture, ou non, au « cas par cas ». Est-ce qu’il n’y a pas une contradiction entre le cas par cas et le principe de précaution ? Est-ce, comme dans l’histoire de Paul, 2 ou 3 jours par semaine avec le parent « secondaire », après l’âge d’un an, ne seraient pas plus liants et plus constructifs, pour l’enfant, qu’une ou deux après-midi ? Une étude impartiale sur le sujet pourrait-elle permettre de dépassionner les débats et d’éviter à la fois l’écueil « père égale mère » et l’abîme « père joue/maman soigne » ? Vais-je terminer cet article autrement que par un grand point d’interrogation ? 

Moins de trois ans:

Sécurité, autorité et rôles parentaux

Moins de trois ans, attaché à la mère ?

Certes, les comportements des hommes et des femmes changent, mais ça ne veut peut-être pas dire que les besoins des bébés, eux aussi, changent… D’une manière générale, les enfants de moins de 3 ans sont écartés des projets d’hébergement égalitaire au nom de leur intérêt spécifique. Les très jeunes enfants ont une série de besoins nécessaires à leur développement : besoins physiques et moteurs (manger, boire, dormir, bouger…) ; besoins intellectuels et sociaux (découvrir, partager, rencontrer…) et besoins affectifs (être en confiance et en sécurité, aimer, être aimé). « Nous naissons dans la dépendance », écrit Catherine Dolto (8). « L’enfant sait très bien que ses rapports avec les adultes tutélaires sont des rapports de vie ou de mort, avec tout ce que ça implique, et notamment la peur d’être abandonné, peur majeure chez l’humain. » 

Aussi, dès avant la naissance ou dès les premières minutes de vie, un processus vital d’ « attachement » se construirait donc avec la mère (ou avec un « substitut d’objet maternel », qui peut en théorie être une autre femme ou un homme). Les raisons pour lesquelles cet attachement dépendrait de la mère donnent lieu à toute une série d’interprétations. Certaines sont plutôt « naturalistes » : les hormones, l’odeur, l’allaitement, une sorte de vérité corporelle et sensuelle, l’instinct. Ces interprétations-là laissent relativement peu de place à un autre objet maternel que la mère biologique. D’autres lectures sont plus pragmatiques : le portage et le temps de maternage qui crée le lien, la disponibilité de la mère en congé, le temps partiel qu’elle prend ou doit prendre plus souvent que le père. Toujours est-il qu’avant ses 3 ans, l’enfant aurait principalement besoin de cet objet maternel. Il y a les premiers mois de maternage et, le cas échéant, d’allaitement, où le contact mère-bébé peut être de l’ordre du peau-à-peau permanent. Puis, viendrait vers le 8ème mois l’angoisse de séparation (9) : l’enfant commence à réaliser que sa mère/l’objet maternel est différent(e) de lui et a une vie autonome. Choc, stress, réconfort entre des bras rassurants, et enfin, doudou. Ensuite, viennent une série d’étapes avec des noms compliqués mais qu’avec un peu de bon sens on peut comprendre comme : la consolidation de l’identité et des relations aux autres, la gestion des émotions, des apprentissages multiples pendant lesquels l’enfant a besoin du soutien des personnes aimées et aimantes. A cet âge, plus de 3 ou 4 jours de séparation avec la mère/l’objet maternel pourraient encore ébranler la sécurité intérieure de l’enfant, dont la mémoire des expériences et des émotions reste courte. L’idée, c’est que le lien d’attachement à un adulte, présent de manière continue, ne doit pas être perturbé, et que c’est précisément la qualité de ce lien qui permet à l’enfant de s’autonomiser. Et cet adulte, c’est le plus souvent la mère. 

Pour certains experts ou praticiens, la « barrière » contre la résidence alternée/égalitaire est plutôt à 5 ou 6 ans. « En tant que thérapeute, mon sentiment est que, si la mère n’est pas totalement « dysfonctionnante », il est plus sécurisant pour l’enfant d’être en résidence principale chez elle jusqu’à cinq ou six ans, en voyant le plus possible son père, dans les meilleures conditions possibles », continue Catherine Dolto. Pour étayer cette position, plusieurs praticiens réputés (10) mettent en avant des histoires malheureuses de résidence égalitaire/alternée « forcée » créant des angoisses chez les jeunes enfants du fait du conflit entre les parents, de la coupure totale avec la mère pendant la semaine « père » : du fait, en résumé, de la « discontinuité » entraînée par des coupures nettes d’avec l’objet maternel, pendant un temps très long pour l’enfant, semaine après semaine. 

Le père ne serait pas une mère comme les autres 

D’ailleurs, y-a-t-il une seule mère « comme les autres » ? J’en doute. 

« In utero, bien avant d’avoir une audition proprement dite, l’enfant reconnaît la voix de son père aux vibrations qu’elle provoque dans ses os et sur sa peau », rappelle Catherine Dolto, qui précise qu’elle appelle « père » la personne aimante à côté de la mère, « et pas forcément le géniteur. » « S’il n’y avait que des enfants avec des mères seules, notre société serait totalement folle. Le rôle des pères est très important, mais il n’est pas le même que celui des mères », insiste la thérapeute. Cette différence est un point très important lorsqu’on parle d’hébergement égalitaire ou alterné : une des critiques souvent faite aux défenseurs de cette forme d’hébergement est qu’ils confondent égalité de droit et égalité des rôles. Que cette critique soit, ou non, fondée, il ressort de nombreuses études sur le sujet, et notamment des travaux de Jean Le Camus sur la paternité et le lien père-bébé, plusieurs enseignements intéressants. 

Tout d’abord, étant donné que la plupart des études menées sur l’attachement ont une histoire, elles ont été imaginées en prenant surtout en compte la réponse de la mère ou du père au besoin de sécurité de l’enfant – et visiblement ce serait la mère qui y répondrait le mieux (mais la plupart des études ont des contre-études démontrant l’inverse…). Pour aller plus loin : tout d’abord, la répartition des rôles entre les hommes et les femmes fait que la mère est plus souvent en position de développer une relation à l’enfant par laquelle c’est surtout vers elle qu’il se tourne lors d’une situation étrange ou inquiétante. Ensuite, ce que remarque Jean Le Camus (11), c’est que la plupart des protocoles d’études menées sur les relations des parents avec les bébés prennent comme objet soit les différences père/mère, soit les similarités père/mère : difficile d’éviter ces deux écueils, le premier qui fait tomber dans un modèle « soin maternel/jeu paternel » (qui a légitimé des années de déclassement de la femme), et le second, qui consiste à définir le père comme une mère, ou une sous-mère. 

Revenons-en à nos moutons paternels : traditionnellement, on accorde une faible importance à la relation précoce du père avec son enfant. Pour beaucoup de psychanalystes, la question ne se pose même pas puisque les pères n’auraient pas à intervenir au cours de la première enfance, avant le fameux oedipe. C’est à ce moment là qu’ils entreraient en jeu, pour séparer, pour user de leur autorité, ou encore pour jouer. Ainsi Françoise Dolto (et non pas Catherine, sa fille) écrivait (12) : « C’est lorsque l’enfant atteint l’âge de la marche que les hommes normalement virils (sic) commencent à s’occuper de lui. Ceux qui s’occupent des bébés sont généralement en grande partie marqués de féminité et, pour ainsi dire, jaloux que ce soient les mères les porteuses ». Le pédiatre Aldo Naouri, également cité par Jean Le Camus, voit le père comme « celui qui dit non, non à tout ! », « celui qui reste dans un abord distant, égoïste et quasi-fascisant de son environnement immédiat ». Là, vous avez le droit de faire une pause affligée. 

Depuis une vingtaine d’années, « la conception du père cantonné dans un rôle de séparateur et d’interdicteur » a été assouplie, en particulier concernant la présence paternelle primaire. Il est désormais admis, continue Jean Le Camus, que « l’autorité d’un père, celle qu’un enfant admet et respecte, est celle qui procède du désir de faire grandir, qui procède aussi de la confiance mise dans les potentialités de l’enfant, qui procède enfin de la pratique de l’écoute et du dialogue ». Voilà pour l’autorité. Et le « non, non à tout » ? « Le devoir et le droit d’interdire, le recours aux sanctions justifiées et mesurées ne relèvent pas uniquement de la fameuse « fonction paternelle » : ces attributions s’intègrent dans la contribution que les deux parents ont à assumer conjointement – paritairement – déjà au cours de la petite enfance : elles définissent, pour une part au moins, ce qu’on appelle aujourd’hui la co-parentalité et, en termes juridiques, l’autorité parentale ».

Comment garder le meilleur lien possible avec chacun de ses parents? Découvrez l’interview de Benoît Van Dieren

Dossier paru dans Filiatio n°4 (janvier-février 2012)

POUR ALLER PLUS LOIN

Dr Marie-Claude Vallejo et Anne Lamy, Résidence Alternée, on arrête ou on continue ?, Albin Michel, 2010 (voir : Filiatio n°1 pour une critique de cet ouvrage).

Gérard Poussin, Réussir la garde alternée, profiter des atouts, éviter les pièges, Albin Michel, 2004.

Jean Le Camus est psychologue, professeur émérite de l’université de Toulouse le Mirail, et reconnu comme un spécialiste des relations père-bébé et père-enfant. Il a publié de nombreux travaux sur le sujet, et notamment Le Vrai Rôle du Père, Paris, Odile Jacob, 2003. Ses recherches lui ont fait mettre en avant le modèle du père « présent » dans le cadre d’une complémentarité avec la mère, d’une « parentalité réciproque ».

(1). Gérard Poussin et Élisabeth Martin-Lebrun, Les Enfants du divorce, Dunod, 2011 (2eme édition). La perte de contacts avec la mère quand elle n’est pas le parent « principal » existe aussi mais est statistiquement plus rare. 

(2). Statistiques nationales sur l’emploi du temps des ménages en Belgique ; étude « Genre et emploi du temps » menée par l’Institut pour l’Égalité entre les Femmes et les Hommes, 2009. Dans le ménage, la part des femmes s’élèverait à 63,3% du temps total. Quant aux soins à et l’éducation des enfants, ce pourcentage serait de 72, 2% en augmentant proportionnellement au nombre d’enfants. 

(3). Voir par exemple le rapport de la fondation Terra Nova, appuyée par des groupes de travail féministes, dans Filiatio n°1, octobre 2011. Il existe également une critique féministe sur l’occupation et la présentation du sujet de la garde alternée/égalitaire par des groupes d’hommes (et de femmes) anti-féministes dits « masculinistes ». 

(4). Jean Le Camus, « Le lien père-bébé », Devenir, 2002/2 Vol. 14, pp. 145-167. 

(5). Pour ou contre la garde alternée ? Claire Brisset, Catherine Dolto, Gérard Poussin, entretiens réalisés par Emmanuelle Duverger, éditions Mordicus, Paris, 2010. 

(6). In Maurice Berger et al. « La Résidence Alternée pour les enfants de moins de six ans : une situation à haut risque psychique », Devenir, 2004/3 Vol. 16, pp. 213-228.

(7). Claire Van Pevenage et Caroline Geuzaine, « Divorce et mode de garde : quel constat à la post-adolescence ? » Dialogue, 2004, 1er trimestre.

(8). Pour ou contre la garde alternée ? Claire Brisset, Catherine Dolto, Gérard Poussin, entretiens réalisés par Emmanuelle Duverger, éditions Mordicus, Paris, 2010. 

(9). Mise en avant par les travaux de J. Bowlby.

(10). Maurice Berger, notamment. 

(11). « Le lien père-bébé », Devenir, 2002/2 Vol. 14, p. 145-167. 

(12). Quand les parents se séparent, Paris, le Seuil, 1988. 

 

Je commente (0) Commenter | Je partagePartager sur facebook | Je tweeteTweeter cet article

Laisser un commentaire

* Ces champs sont obligatoires
** Vous pouvez utiliser certaines balises html