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Pas de regrets


Des schémas : les anciens à déconstruire, les nouveaux à questionner. Les rôles parentaux, l’avenir de l’amour. Les hommes, les femmes. Les enfants. Dans tout ça, trouver l’équilibre, et surtout, ne pas avoir de regrets… Vincent, séparé, papa de deux adolescentes, témoigne.

 

C’est joli, Boitsfort. C’est la première fois que je viens. Je découvre les entrelacs de ruelles, le chant des oiseaux sous les toits, la mousse qui écarte vaillamment les pavés bossus, les étangs à fleur de bitume. C’est joli mais il pleut, il pleut depuis un siècle. Cela n’entame pas la bonne humeur de Vincent, qui vient me chercher à l’arrêt de bus et me conduit dans la maison où il vit avec ses deux filles. Une éclaircie déchire le ciel.

Vincent rentre d’un long voyage sur la route de la soie. Les carnets de notes s’empilent sur sa table de travail et, sur des feuilles volantes, il consigne ses aventures d’une écriture haute et resserrée. Il doit remettre un reportage dans les jours qui viennent, et a travaillé cette nuit jusqu’au lever du jour. Il se frotte les yeux. Un chat file entre mes jambes pendant que nous nous installons au jardin, bravant les nuages sombres qui s’amoncellent à nouveau.

Il y a sept ans, Vincent et la mère de ses filles se sont séparés. Avant, Vincent pensait que l’amour pouvait durer toujours, ou qu’on pouvait se battre pour qu’il dure. Vincent et sa femme étaient dans le schéma de la famille classique. « Un jour, elle m’a dit combien la distance était grande entre ce qu’elle avait projeté de la vie, et la réalité. La réalité, ce n’est pas la vie rêvée, le cliché Disney ». Disney – il sourit en voyant que je prends note. Dans cette composition traditionnelle, lui-même avait sa place. Il gagnait plus d’argent que sa femme, qui travaillait à mi-temps et qui était donc, plus que lui, avec leurs enfants. « C’est un réflexe traditionnel lié à la vision d’une société, vision à laquelle je ne souscris pas. Très souvent, à boulot égal, l’homme gagne plus que la femme. Cela pousse à privilégier la carrière de l’homme. Peut-être qu’ensuite, quand le couple a trouvé son équilibre, cela peut devenir un choix. Mais cette inégalité, au départ, n’est pas saine. » Il aurait voulu, un temps, rester davantage à la maison, et faire bouger cet équilibre, mais la séparation est survenue.

Les schémas classiques, ça a aussi été la stratégie de la défense. « Quand on s’est séparé, la maman des filles a rapidement pris un avocat – et m’a conseillé d’en prendre un. Secoué par la séparation, j’ai cherché quelqu’un qui pouvait proposer de la fermeté. C’était de la tactique. Je me disais aussi que ce serait plus efficace si la personne qui me représentait était une femme. Je ne regrette pas ce choix. » Le plus difficile, pour Vincent, a été d’accepter que la partie adverse soit dans un schéma très conservateur, « aucune créativité possible pour coller plus justement avec nos réalités à nous, et non avec des schémas ancestraux. Et puis, c’était comme si j’avais, moi, à payer la séparation. Comme si, du point de vue de la famille adverse, il fallait charger fort l’autre pour le mettre l’autre à plat, comme s’il y avait un honneur à sauver… »

Le conflit dont a souffert Vincent n’était pas lié aux enfants, mais aux aspects financiers. « Au moment de la séparation, on a considéré – et moi aussi – que je continuerais à mieux gagner ma vie qu’elle, et que nos arrangements pouvaient en tenir compte. Par exemple, fixer le domicile des enfants chez l’un plutôt que chez l’autre… » Vincent articule, avec sa voix posée, incisive. « Ce qu’il y a, c’est que moi, j’ai changé de vie depuis notre séparation. Donc le raisonnement de l’époque ne colle plus à la réalité d’aujourd’hui. »

Le grand bouleversement, la séparation. Tout ce qu’on pense, sur l’amour, sur le couple, sur la vie : plus rien. Plus de schémas. « J’ai vécu le décès de mon père étant jeune. La séparation, c’est une douleur au moins aussi grande », confie-t-il. « Souvent, à la sortie des études, on lance tout de front. La famille, la carrière. On crée sa propre unité. Avorter de ce type de projet, c’est hyper douloureux, ce sont les fondements de base que l’on touche. »

Après la séparation, vient le temps du règlement juridique. Une séparation, précise Vincent, ce n’est pas un règlement, ça ne règle rien, ça n’apaise pas les conflits, ça ne tait pas la souffrance : c’est une mise à distance, un recul. La difficulté, c’est d’amener une autre vision. « Je m’entends encore dire, on n’est pas dans Kramer contre Kramer »… souffle Vincent. Ses sourcils se froncent et un pli marque son front. « Il n’y a pas longtemps, je lui [son ex-conjointe], ndlr disais : tu te rends compte que ta maman s’est adressée à moi quelques mois après la séparation en me disant : et si tu avais les enfants moins souvent, ça te laisserait plus de temps pour ta nouvelle vie ? Ça voulait dire : remettre en question la garde alternée. Cette suggestion m’avait révolté. Cette réflexion a participé au fait que je me batte et que je dise : ça fait cinq ans que je suis père, il n’y a pas de raison pour que je le sois moins aujourd’hui. Je continue à l’être, c’est important pour moi. »

Dans ces nouveaux schémas, Vincent se demande à quoi ressembleront les familles de ses enfants. « Bruxelles, c’est quoi ? Près de 60% des couples qui divorcent ? Même si je suis entouré de ça, je n’aurais pas cru pouvoir dire, avant, qu’on n’aimait pas nécessairement la même personne toute sa vie… » Il rit, regarde en l’air, me regarde. « Je me fais un peu plus à cette réalité… » Pourtant, il fait tout pour que ses filles croient encore en l’amour, après l’amour mort. Quand il a une amoureuse, il fait en sorte qu’elles se rencontrent, que ses filles voient aussi « le positif de l’amour ».

Ces dernières années, Vincent a connu les réalités d’autres femmes confrontées à leur vie séparée. « Derrière les dehors de bonne entente entre les parents séparés, dans l’intimité, ça reste conflictuel. C’est peut-être là que nos enfants auront un schéma qui permettra que ça se vive autrement? »

« Pour ma première fille, il est très important de respecter le rythme des semaines. Quand elle est chez sa maman, si on se croise, elle reste la fille de sa maman. Elle est dans sa semaine ‘maman’ », remarque Vincent, alors que sa plus jeune fille, gracieuse comme un lutin, l’appelle. « Je voulais reconstruire un projet de famille. Aujourd’hui, ma famille, et notre famille, elle est là. Et c’est concret pour mes filles, d’après ce que je crois percevoir. »

Et pour les parents ? « Lorsqu’on a un enfant, on est amené à devoir composer avec quelqu’un [l’ex-conjoint-e], ndlr avec qui on n’a plus d’intérêts communs, puisqu’on n’a plus aucun vécu ensemble. C’est une des difficultés de l’après. Le seul trait d’union, ce sont les enfants. »

Nouvelle parentalité, et nouvelle paternité. « J’ai des amis qui, du fait de leur schéma, se sont coupés d’une part de leur paternité. Le fait d’avoir moins les enfants, le fait qu’au moins une partie des enfants ne soient pas domiciliés chez eux, le fait que la maison des enfants devienne davantage la maison de maman… Tout ça crée évidemment de la douleur et n’aide pas la personne blessée à se reconstruire. Une séparation nécessite du temps. Il faut accepter de le prendre. »

Lui, Vincent, il voulait être fier : ne pas avoir de regrets. « On sépare la famille, on sépare les biens, tout cela est très charnel et amène beaucoup de conflits. Pour nous, ça a été très conflictuel et je ne voulais pas avoir de honte en posant a posteriori le regard sur mon attitude pendant cette séparation. »

Je lui demande ce qu’il pense de la garde alternée. « Je ne voulais pas que mes filles se sentent plus étrangères chez moi », répond-il. En voyant la petite cabane à jouets barbouillée au fond du jardin, je sais très bien ce qu’il veut dire. Ses filles, il ne sait pas si elles souffrent de vivre avec des racines partagées, mais il ne les considère pas divisées ainsi.

Dans tout ça, on parle beaucoup des hommes. Comment être heureux, homme, père, comment trouver l’équilibre ? Se recaser ? « Les pères séparés, on ne les voit pas. J’en connais, mais peu sont encore comme moi, n’ont pas reconstruit autre chose que ce que j’ai reconstruit avec mes enfants. La plupart se sont remis dans des schémas de couple et de vie de famille recréée. » Vincent se fait plus précis : « Par contre, je connais plein de femmes qui sont encore dans le même schéma que moi. » Pourquoi ? je demande, intriguée. Parce qu’elles doivent plus s’occuper des enfants, qu’elles ont arrêté de travailler, qu’elles sont trop loin de l’emploi ? «Non, je ne crois pas », répond Vincent avec précaution. « Qu’elles aient cru, ou non, au schéma Disney, aujourd’hui elles ont goûté à leur indépendance ; elles ont déjà des enfants, ont déjà vécu la maternité, elles se sentent bien comme ça, à se réaliser en tant que femmes » Dans une relation, oui, mais indépendantes.

Et alors, les hommes ? Ils ont plus de mal ? Visiblement, oui, fait Vincent en hochant la tête. « Être homme maintenant, ce n’est pas facile. J’ai clairement vécu cette difficulté. L’homme doit pouvoir répondre à tous les clichés : salaire, être fort, présent aux enfants, à la femme, se réaliser ». Il a l’impression qu’aujourd’hui, on accepte moins la limite chez l’homme que chez la femme. Selon lui, les femmes sont organisées, solidaires. Pour les hommes, il ne voit rien. Peut-être qu’il y a tous ces mouvements de développement personnel, mais… en y réfléchissant bien, en allant plus loin (Vincent, réfléchir, il fait ça tout le temps, et aller plus loin aussi), « le ‘tout au développement du bien-être’ crée une société individualiste », et cette vision le fait trembler.

Je quitte Boitsfort en frissonnant mais c’est parce qu’il fait froid. Dans le bus, je repense à notre conversation. Au fond, Vincent, ce qui le remue, c’est la question de l’amour – l’amour et l’équilibre. Entre les hommes, les femmes, dans la famille, dans la société. Comment aimer, être soi-même, comment changer soi-même avec l’amour ?

S.P.

Article paru dans Filiatio n°1 (octobre 2011)

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