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Pas forcément mauvaises

filiatio18-032Comment les (nouvelles) technologies de la communication interviennent-elles dans le quotidien des familles dissociées ? Génèrent-elles de nouveaux types de conflits familiaux ? Filiatio a tenté d’y voir plus clair en compagnie d’Annette Bridoux, avocate et médiatrice familiale.

En 2012, l’Association pour la médiation familiale (AMF) invitait de nombreux intervenants à s’interroger sur le rôle des technologies de la communication dans les conflits familiaux. Présidente de l’AMF, membre de la Commission Fédérale de Médiation et avocate, Annette Bridoux affirme que ces outils peuvent optimiser les relations après séparation, si un travail de conciliation est mené avec les parents quand des désaccords surviennent entre eux à propos de l’usage de ces technologies par leur enfant.

Filiatio : Dans votre travail de médiation avec les familles, quelle place occupent le téléphone et les nouvelles technologies. Creusent-ils le fossé ou dressent-ils de nouveaux ponts ?

Annette Bridoux : « En règle générale, ce sont les mamans qui essaient que les enfants aient un petit GSM avec eux. Elles souhaitent qu’ils puissent répondre aux messages ou leur téléphoner quand ils sont en hébergement chez l’autre parent. Mais il peut arriver que le papa se fâche et confisque le GSM de l’enfant quand il est chez lui. Le père peut aussi autoriser l’enfant à utiliser le téléphone à des moments choisis. Dans d’autres cas, les deux parents se mettent d’accord. Comment l’enfant va-t-il pouvoir communiquer quand le temps d’hébergement chez l’un des parents est trop long ? Dans le cadre d’un hébergement inégalitaire, il est important que le parent qui voit le moins l’enfant puisse avoir des nouvelles. Cela doit être clarifié, sinon cela fait naître de grosses tensions qui rejaillissent sur l’enfant et le font souffrir. »

F. : Avez-vous déjà été confrontée à ce genre de tensions, relatives aux problèmes de communication à distance ? Comment parvient-on à trouver un terrain d’entente ?

A.B. : « Cela se produit souvent. On explique aux parents comment l’enfant se sent, qu’il subit les tensions et qu’il est en difficulté. Les parents réalisent alors que la situation crée des soucis supplémentaires sur les épaules de leur enfant. Ce dernier peut être sujet à des maux de ventre et des maux de tête. Il peut aussi craindre de parler à son père ou sa mère. À l’inverse, il peut dire que tout va bien. Un enfant qui dit que tout est parfait (qui essaie de ne pas rajouter de tensions supplémentaires) pose problème, tout comme un enfant qui devient de plus en plus difficile. Ça peut aller dans les deux sens. C’est surtout quand il y a un changement de comportement que les parents réalisent qu’ils doivent agir. La médiation est là pour les accompagner. »

F. : La séparation des parents entraîne-t-elle une entrée précoce des enfants dans l’univers du téléphone portable ?

A.B. : « En général, les adolescents ont tous leur propre téléphone portable. Mais pour les plus jeunes, le parent qui veut garder un contact avec son enfant lui offre parfois un GSM très tôt. Ça pose des problèmes si l’autre parent s’oppose à l’usage du GSM avant un âge donné. Certains sont parfois des « parents hélicoptères » : toujours au-dessus de l’enfant à veiller sur lui, ils veulent avoir un contact constant. C’est accru lorsqu’il y a une séparation, ils sont davantage inquiets. Parfois, l’enfant se retrouve avec un téléphone portable à l’âge de quatre ans… À ce moment-là, on travaille en médiation et on peut trouver des pistes de solutions amiables dans la créativité. Puisqu’on est dans la médiation, on peut s’ajuster à la situation des parents. Le but étant de mettre en place des solutions qui conviennent à chacun. »

F. : Dans certains cas, il arrive que le père ou la mère refuse catégoriquement que l’enfant entre en contact avec l’autre parent. Comment gère-t-on ce type de situation ?

A.B. : « Toujours dans le cadre de la médiation, on voit ce qui est le mieux pour tout le monde. À partir du moment où l’une des deux parties reconnaît que l’autre parent est inquiet parce qu’il ne peut pas parler à l’enfant, la situation peut se débloquer. L’autre parent peut admettre que l’on coupe un peu la semaine et qu’il y ait un petit contact, mais pas tous les jours. On peut parfaitement trouver des systèmes qui conviennent aux familles. »

F. : Les professionnels formulent-ils des recommandations à ce sujet ?

A.B. : « On ne fait pas de recommandation. On travaille au cas par cas. Le travail de médiation est un travail sur mesure. On s’ajuste aux besoins de chaque famille, mais on en discute et on cherche ensemble ce qui est le mieux. Je ne propose pas de solution. Ce n’est pas le rôle du médiateur. »

F. : Qu’en est-il des e-mail, des discussions en ligne, de la vidéoconférence, etc. ?

A.B. : « C’est le même principe. Dans certaines familles, les enfants utilisent abondamment l’ordinateur, les tablettes, etc. Les parents prennent parfois les choses en main, mais d’autres sont beaucoup plus laxistes. Si le fait d’être toujours sur Internet pose des problèmes dans la scolarité, il faudra peut-être envisager les choses ensemble pour voir ce qu’on peut mettre en place pour que ça ne perturbe pas la scolarité de l’enfant. Des adolescents passent parfois la nuit entière sur Internet et se retrouvent très fatigués le lendemain… Ça peut poser des problèmes entre les parents parce que l’un peut dire « quand il est chez toi, ça ne va plus parce que tu le laisses tout faire ». Des discussions peuvent s’engager et on peut réfléchir avec les parents sur ce qu’ils veulent réellement pour leur enfant. Souhaitez-vous que ça se passe bien à l’école ? Si oui, que peut-on envisager comme solutions ? On prend le temps de discuter avec eux. Les nouvelles technologies de la communication sont un sujet de préoccupation actuel puisqu’elles sont de plus en plus répandues dans les familles. »

F. : Cette popularité amène-t-elle des problématiques qui n’existaient pas auparavant ?

A.B. : « Bien sûr. Même le fait de communiquer par SMS ou par e-mail entre parents peut être parfois très dur. Il n’y a généralement pas de nuances. C’est bien souvent l’occasion de se lâcher. On réagit sur le coup de la colère, dans l’immédiateté. L’aspect émotionnel n’a plus de filtre ni de zone tampon permettant de se parler par la suite. Ça peut être problématique, car lorsqu’on est dans un état de colère, on peut écrire des choses incendiaires. Là, ça peut faire très mal chez l’autre. Du coup, le ton monte et c’est l’escalade qui peut générer de grosses tensions. »

F. : Tout dépend donc de la manière dont on emploie les technologies…

A.B. : « Elles ne sont pas nécessairement mauvaises. Par exemple, ça peut être très bon quand un parent est fort éloigné géographiquement, qu’il est à l’étranger ou que sais-je. C’est quand même pas mal d’avoir Skype et de pouvoir parler à son enfant. Ca contribue à garder un lien. Même chose pour la place des grands-parents : ils peuvent se rapprocher de l’enfant grâce à Internet, au GSM, etc. Sinon, ils ne se voient presque plus… C’est important que le lien puisse se conserver comme ça. »

F. : Il existe des applications pour smartphone qui permettent de suivre son enfant à la trace. Qu’en pensez-vous ?

A.B. : « C’est tout à fait valable à partir du moment où elles sont bien utilisées et non pas pour contrôler ce que fait l’autre parent. Autre chose, on peut imaginer un site pour la famille sur lequel les deux parents postent les photos de classe, les photocopies des bulletins, les problèmes de santé, etc. Ils peuvent ainsi mieux communiquer et être au courant de la vie de leur enfant. Ils restent par conséquent participants à la vie de ce dernier. Ils décident ensemble de ce qu’ils vont mettre sur le site. »

F. : Vous avez aussi la casquette d’avocate. Avez-vous déjà statué sur des cas précis en rapport avec le téléphone ou les technologies nouvelles ?

A.B. : « En général, ce n’est pas le centre de la procédure, mais un détail. Les technologies peuvent entrer en ligne de compte au moment où on parle de l’hébergement de l’enfant. Il arrive qu’on propose au tribunal des accords sur ce genre de procédés entre parents ou avec les grands-parents. Ce sont des choses qui entrent dans la discussion, mais le sujet principal reste l’hébergement ou, pour les grands-parents, le droit aux relations personnelles. Au Tribunal de la Famille, il existe maintenant une chambre de règlement amiable. C’est là que le juge voit s’il est possible de réconcilier les parties. Le cas échéant, il entérine un accord. Sinon, en fonction de ses idées, de ses valeurs et de ses conceptions de l’éducation, il tranchera et dira par exemple si l’enfant a droit ou non à avoir son GSM. En médiation, on entrera davantage dans le système familial de chacun des deux parents, pour tenter de le comprendre et de s’y adapter. Un système éducatif n’est pas l’autre : on peut être très strict avec l’enfant, ou pas du tout. On voit alors ce que l’on peut retirer de commun et aboutir sur un accord. »

Propos recueillis par Sébastien Varveris

Lire la suite du dossier: Le Téléphone pleure… ?  

Article paru dans Filiatio #18 – mars/avril 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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