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« Petite Louve » de Marie Van Moere

filiatio20-def-070Marie Van Moere

Éditions LA MANUFACTURE DE LIVRES (2014)
Éditions POCKET (2015)

Chaque travail de réparation emprunte des voies spécifiques et les chemins post-traumatiques qui subsistent après l’effondrement sont pour chacun différents. Parfois, ils ne servent qu’à accomplir à rebours, et trop tard, des gestes qui ne sauvent plus que le souvenir que l’on aurait voulu conserver du passé. Dans ce livre, une mère efface, comme on efface une tache, l’individu qui a commis un crime indélébile : le viol de sa fille. Évidemment, la tache demeure et, puisqu’on se trouve dans un polar – mis en branle par une mécanique propre à ce type d’oeuvre et sur laquelle, n’en étant pas un exégète, je ne m’attarderai pas – elle s’étend et se propage à tout ce qui l’environne avant de contaminer des zones plus lointaines. Voilà, en synthèse, le déroulement abstrait de cet ouvrage.

Bien que beaucoup l’en sépare, certains aspects de ce livre n’ont pas été sans me rappeler « La route », de Cormac Mac Carthy. Là où un père et un fils se retrouvaient seuls dans un monde mort et hostile, ici une mère et sa fille progressent dans un univers, certes plus coloré, où il n’est pas moins nécessaire qu’elles s’épaulent et s’entraident pour survivre. Le besoinde vengeance qui dans « Petite Louve » court d’un être à l’autre sans que nul jamais ne soit assouvi est une des différences essentielles entre les deux chefs-d’oeuvre. Par contre, comme chez Mac Carthy, l’écriture à sang froid de l’auteure place la langue ad hoc dans les bouches des protagonistes auxquels elle correspond. Ces bouches économes qui thésaurisent la parole autant qu’elles le peuvent.

À l’inverse de l’implacable linéarité qu’entretient l’auteur américain tout au long de son roman, dans « Petite Louve », l’histoire démarre comme un segment de droite pour s’ouvrir en un faisceau de points qui dessinent la Corse. Le sentiment d’insularité est palpable. Il prend à la gorge et le lecteur que j’ai été s’est demandé si une île suffirait pour se cacher et ressusciter.

Une différence fondamentale entre les deux ouvrages, c’est la relation mère-fille, faite d’une alternance entre mise en abîme des sentiments de l’une pour l’autre, tentative de dégagement et besoin de consolation. Pour en revenir à ce qui rapproche cet ouvrage de « La route », les émotions ne président pas à l’accomplissement des actes : la nécessité seule est loi. Et si certains de ces actes peuvent paraître barbares, ils sont néanmoins commis sans cruauté et s’inscrivent dans le prolongement même de la vie : ce qui doit être fait est fait.

D’autre part, à l’instar du romancier américain, Marie Van Moere amorce des réflexions nécessaires sur certains aspects de nos rites de société. Celle qui m’a le plus touché est peut-être celle qui concerne la mort et notre rapport à l’annihilation des cadavres : la crémation, qui annule jusqu’à l’existence de celui qui vient de perdre la vie. Des mots honnêtes et précis. Des mots à soulever des montagnes et à agripper nos moeurs pour les secouer et interroger ce déni collectif qu’on appelle incinération. Car ne sont-ce pas les déchets qu’on incinère, généralement ? Considère-t-on les corps des gisants comme des carcasses à faire disparaître ? Des emballages vides ? Mais sont-ils vides de sens ? Être biodégradable semble n’être plus assez, encore faut-il accélérer le processus de réduction des corps et se débarrasser des « existences » une fois qu’elles ne sont plus aptes à consommer…

filiatio20-def-068Quand je songe à commenter un livre, les poncifs de la critique me polluent l’esprit. Me viennent alors des phrases telles que : « Des êtres auxquels on s’attache… ». Une formule plus plate qu’une pêche et qui, en l’occurrence, ne conviendrait pas du tout à la description de la manière dont les protagonistes de ce thriller se sont peu à peu installés en moi, jusqu’à se fondre dans mon paysage intérieur et à intégrer mon imaginaire.

Avancer dans ce livre m’a presque fait éprouver un sentiment de culpabilité tant j’avais l’impression que ma lecture précipitait les choses et accentuait le drame. Au point que, alors qu’il ne me restait plus qu’une trentaine de pages à lire, j’ai passé une journée sans oser aller plus loin, craignant une issue fatale. L’identification n’allait pourtant pas de soi entre la mère qui incarne cette histoire et moi qui suis un père à la fois jeune et moins jeune. Peut-être avais-je été attentif à des fifrelins mais c’est le plus souvent ce qui fait sens pour moi. Et après avoir pris mon courage à deux mains et terminé ce livre, la poitrine étreinte par l’angoisse, s’est installé en moi un sentiment de vide. Comme une absence. Au point que le lendemain, je me suis surpris à examiner l’objet et reprendre les quelques lignes du quatrième de couverture comme si quelque-chose m’avait échappé ou me manquait. Un peu comme les amputés cherchent le membre dont ils ont été séparés ou le sentent flotter à proximité. Puis il a fallu que je me rende à l’évidence : j’avais refermé le livre la veille au soir. Enfin, ma vie après sa lecture s’amorçait et j’allais devoir faire sans ces êtres qui m’étaient devenus proches à les palper mais si fugaces qu’à peine entraperçus, ils s’en étaient allés. Heureusement que la fin de l’histoire conserve quelques degrés d’ouverture et qu’on peut la prolonger à l’infini dans sa tête…

Grâce à Marie Van Moere, lire est une expérience de vie qui convoque l’intégralité des sens.

David Besschops

Article paru dans Filiatio #20 – septembre/octobre 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

 

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