Home » Actualités » Pourquoi les Allemandes ne font pas de bébés ?

Pourquoi les Allemandes ne font pas de bébés ?

filiatio_14-037L’Allemagne a un taux de fécondité parmi les plus bas au monde. Avec une moyenne de 1,39 enfant par femme, le renouvellement des générations n’est plus assuré, et le pays risque de ressembler à une maison de retraite géante d’ici quelques décennies. Les raisons de ce déclin démographique inquiétant sont à chercher autant dans les moeurs de la société allemande que dans une politique familiale peu efficace.

« Le travail était ma grande passion », se souvient Dorothea. Cette retraitée allemande d’une soixantaine d’années a tout donné pour sa carrière de biologiste. « J’ai toujours voulu travailler dans ma branche. C’était l’une des raisons pour lesquelles j’ai dit : « Je ne peux pas m’imaginer avoir des enfants. » ». Devenir mère aurait signifié pour elle devoir renoncer à ses ambitions professionnelles pour pouvoir s’occuper de sa progéniture : « Mon mari n’aurait jamais été prêt à travailler à mi-temps. Aller de temps en temps jouer au foot avec un garçon, certainement, mais changer les couches, sûrement pas. » Dorothea avait aussi le sentiment d’avoir une dette vis-à-vis de ses parents, plus importante à ses yeux que celle de devoir leur donner un jour des petits-enfants : « Cela n’avait pas été facile pour [eux] de financer mes études. Je pensais donc que je ne pouvais pas tout laisser tomber comme ça. »

« C’est difficile de conjuguer famille et travail »

Dorothea est l’une de ces nombreuses Allemandes qui ont fait le choix de ne pas devenir mères et qui témoignent dans le livre Ich will kein Kind (Je ne veux pas d’enfant), écrit par les journalistes Sonja Siegert et Anja Uhling. Un phénomène qui concerne aujourd’hui une femme sur cinq dans un pays où l’arrivée d’un enfant sonne encore souvent le glas d’une carrière prometteuse – pour la mère. C’est pourquoi les femmes, en particulier les plus diplômées, sont de plus en plus nombreuses à refuser de sacrifier leurs ambitions professionnelles sur l’autel de la maternité.

« En Allemagne, il est toujours relativement difficile de conjuguer famille et travail », explique Franziska Woellert, chercheuse à l’Institut berlinois de la population et du développement. « Les tâches ménagères et la prise en charge des enfants pèsent encore très lourdement sur les femmes, tandis que les hommes continuent d’y prendre part relativement peu. Les femmes qui ont des enfants rencontrent ainsi plus de difficultés sur le marché du travail. La plupart d’entre elles veulent travailler et avoir du succès, mais elles peuvent difficilement réaliser leurs attentes. »

D’après une étude du Max Planck Institut, seules 18% des Allemandes ayant des enfants mineurs travaillaient à temps plein en 2007 dans les Länder de l’Ouest, qui concentrent plus de 80% de la population du pays. À l’Est par contre, la moitié d’entre elles exerce une activité à plein temps. « En RDA, l’activité professionnelle de toutes les femmes, également de celles qui avaient des enfants, a été forcée pour des raisons économiques et idéologiques, tandis qu’en Allemagne de l’Ouest, le mariage avec un mari travaillant à plein temps et une femme au foyer ou travaillant à mi-temps a été encouragé », avancent les auteurs de l’étude pour expliquer ces fortes disparités.

filiatio_14-039Les « mères corbeaux »

Les vieux clichés de genre semblent en effet avoir toujours de la vigueur dans l’imaginaire collectif en Allemagne de l’Ouest, à l’image de la formule « Kinder-Küche-Kirche » (enfant-cuisine- église), attribuée à l’empereur Guillaume II, qui voudrait que la place de la femme devenue mère soit au foyer. Les Allemands ont d’ailleurs une expression pour désigner les « mauvaises » mères, celles qui confient leurs enfants à d’autres pour aller travailler : les « Rabenmütter », les mères corbeaux.

Même si ce terme très péjoratif est de moins en moins utilisé au premier degré, son existence en dit long sur les attentes qui pèsent sur les mères. Comme l’expliquait récemment la sociologue Jutta Allmendinger dans la presse allemande : « Quand les femmes prennent un congé de seulement trois ou quatre mois après la naissance et repartent travailler, elles sont obligées de s’expliquer en Allemagne. On juge cela dommageable pour l’enfant et la famille. Même si toutes les études montrent que cette acceptation est globalement fausse. D’ailleurs, dans les autres langues, le mot « Rabenmutter » n’existe pas. »

La baisse de la natalité en Allemagne est un phénomène ancien, qui coïncide avec la commercialisation de la pilule et le changement social qui a marqué la fin des années 1960 et le début des années 1970. « Le focus de beaucoup de femmes s’est déplacé d’une réalisation de soi dans la sphère familiale à une plus grande importance accordée à l’activité professionnelle individuelle. Et cela est toujours le cas de nos jours », avance Franziska Woellert. Un phénomène renforcé par la faible politique familiale menée à cette époque par le gouvernement, en réaction à la propagande nataliste qui avait été menée par le régime nazi.

Trouver une place en crèche : un parcours du combattant Au-delà des pressions exercées par la société, celles qui décident d’avoir des enfants tout en continuant à travailler sont confrontées à un problème pratique : réussir à les faire garder. Car en Allemagne, où l’école maternelle n’existe pas, trouver une place en crèche relève du parcours du combattant. En 2012, moins d’un tiers des enfants de moins de trois ans étaient inscrits dans un jardin d’enfants ou confiés à une nourrice agréée. Malgré les gros efforts engagés ces dernières années par le gouvernement et les Länder allemands, qui ont fait construire plus d’un tiers de places supplémentaires en crèche, plusieurs villes sont toujours confrontées à un déficit d’infrastructures.

Ces garderies ont en outre souvent des horaires contraignantes, qui oblige les parents à travailler à temps partiel ou à engager une personne pour aller chercher les enfants. Le problème se pose aussi quand les enfants vont à l’école primaire, beaucoup d’établissements ne proposant des cours que le matin en Allemagne, même si le système scolaire est en train d’être réformé. Là encore, il faut trouver une solution ou abandonner son emploi à plein temps pour garder les enfants l’après-midi.

Pour Franziska Woellert, la politique familiale menée aujourd’hui par la grande coalition ne répond pas assez aux besoins réels des parents : « Trois-quarts des dépenses publiques dédiées aux familles consistent en des aides financières ou des avantages fiscaux. On soutient moins les infrastructures telles que les garderies ou les offres d’éducation. Or, plusieurs études montrent qu’une infrastructure bien aménagée allège plus le quotidien des familles que des aides purement financières. » De là à espérer relancer la natalité, la route est longue.

Lisez la suite du dossier préparé par Annabelle Georgen, avec les llustrations de Lola Parrot-Lagarenne : « Je ne veux pas d’enfant »

Dossier paru dans Filiatio #14 / juin – juillet 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

Je commente (0) Commenter | Je partagePartager sur facebook | Je tweeteTweeter cet article

Laisser un commentaire

* Ces champs sont obligatoires
** Vous pouvez utiliser certaines balises html