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Quand la norme sociale s’invite dans la chambre à coucher

filiatio18-045Les couples accordent toujours plus d’importance à la sexualité. Mais à mesure que le culte de la performance s’étend à la vie intime, la sexualité devient de plus en plus source d’insatisfaction, de frustration voire de conflit chez les partenaires, pouvant même devenir à elle seule un motif de rupture.

« Je m’ennuie au lit », « On fait toujours l’amour de la même façon », « Cela fait six mois nous n’avons pas eu de rapports », « Je ne désire plus vraiment mon partenaire »… Les innombrables forums internet dédiés à la sexualité regorgent de témoignages anonymes laissés par des internautes qui souffrent de sentir vaciller la flamme qui illuminait jadis leur vie de couple. Phénomène auquel tous les couples qui durent sont confrontés un jour ou l’autre, la baisse du désir est souvent liée à une négligence de la part des deux partenaires vis-à-vis l’un de l’autre. « Ce qui tue le désir, c’est le fait de le considérer comme quelque chose qui serait posé une fois pour toutes. Lors d’une rencontre, le désir est particulièrement lié à l’illusion que crée l’autre, aux fantasmes qu’il peut susciter, au fort courant narcissique que la reconnaissance mutuelle provoque », explique le psychanalyste français Jean-Michel Hirt (lire encadré), spécialiste de la sexualité.

Passé le temps magique de la passion, lorsque les deux amants apprennent à réellement se connaître, ce désir a donc tendance à s’amenuiser s’il n’est pas activement entretenu : « Le désir de l’autre, ça se travaille, c’est une conquête qui est à renouveler presque tous les jours », poursuit Jean-Michel Hirt. « Cela suppose de l’invention, de l’imagination, du courage, de la surprise, et avant tout de la parole. Il y a autant de possibilités de désirer qu’il y a de possibilités de parler. »

Une triple injonction de performance, de renouvellement permanent et de cumul des expériences.

À l’heure où la sexualité n’a jamais été aussi libre, thématisée, discutée, exposée, et où la culture porno, avec ses corps huilés et rasés de près et son catalogue infini de pratiques, imprègne notre imaginaire, l’épanouissement sexuel au sein du couple semble de plus en plus vulnérable face à cette triple injonction de performance – un orgasme à chaque rapport pour les deux partenaires – , de renouvellement permanent – des partenaires capables de varier les plaisirs, d’explorer de nouvelles pratiques pour ne pas sombrer dans l’ennui et la routine –, et de cumul des expériences – multiplier les partenaires serait la meilleure manière d’acquérir des compétences en ce domaine, contrairement à ceux qui se « confinent » à une longue histoire avec la même personne. En d’autres termes : dès la moindre baisse de désir, c’est la panique et l’occasion de remettre en cause la relation dans sa totalité. « Aujourd’hui, les relations sentimentales sont quasiment définies uniquement par la question de la performance sexuelle, du plaisir, de l’intérêt sexuel que l’on peut continuer à se porter », expliquait l’an dernier dans une interview au magazine Les Inrockuptibles la sociologue israélienne Eva

Illouz (1), professeure à la Hebrew University de Jérusalem et auteure de plusieurs ouvrages sur la sexualité à l’ère de la modernité (lire encadré). « De plus en plus de couples mariés avec enfants se séparent parce que leur sexualité laisse à désirer. La sexualité est devenue une relation sociale en soi, avec ses propres règles et buts, autonomes d’autres relations sociales. »

filiatio18-047Romantisme versus consumérisme sexuel

La place de plus en plus importante accordée à la sexualité au sein du couple, qu’Eva Illouz désigne comme une « obsession culturelle de la sexualité » est selon elle tout sauf libératrice, en ce qu’elle fait entrer la norme sociale dans la chambre à coucher, privant les individus d’une sphère intime à l’intérieur de laquelle ils ne seraient pas exposés au jugement d’autrui. « Un couple, par exemple, où chacun aurait de l’affection pour l’autre mais ne serait pas satisfait de leur sexualité, aurait le sentiment de n’être pas conforme à un idéal important », explique Eva Illouz. « On comprend ses sentiments en fonction de normes. La sexualité est non seulement normée mais est devenue une norme. La question de la performance sexuel- le est tellement importante aujourd’hui qu’on aurait du mal à ne pas se mesurer à l’aune de cette norme. La sexualité, qui a été source de libération, est devenue oppressive parce qu’elle est devenue une norme et une source de valeur. »

Une tyrannie du désir qui, si l’on ne s’en distancie pas d’une manière critique, peut pousser à la remise en question de soi et de son couple, à la rupture, voire au développement d’une certaine forme de consumérisme sexuel consistant à multiplier partenaires et expériences par peur de rester sur la touche. Une attitude désenchantée, totalement à l’opposé de la culture romantique qui continue pourtant d’occuper une grande place dans notre société, comme le rappelle Eva Illouz : « La rencontre amoureuse moderne devient un fantasme où nous échappons à ce système d’évaluation. La sexualité notamment est le lieu où nous réalisons notre moi le plus nu et le plus authentique. Or, dans la sexualité aussi nous sommes évalués et nous nous évaluons nous-mêmes. Aujourd’hui, le sentiment de notre valeur dépend de plus en plus de notre capacité à attirer beaucoup de partenaires et à accumuler une série d’expériences sexuelles. La sérialisation de la sexualité, la transformation même de la sexualité en quelque chose où il faut accumuler expériences et conquêtes poussent dans des directions opposées à celle de l’amour comme utopie. »

Une tentation que l’essor d’internet, plus que celui du porno, a rendu de plus en plus accessible, fait remarquer Jean-Michel Hirt : « La multiplication des rencontres par le biais d’internet, le fait qu’on ne se rencontre plus d’abord « en corps » mais par le biais du fantasme, de l’écriture, est le facteur le plus nouveau. Le porno est déjà un peu lié au passé, il s’est banalisé, il est aujourd’hui moins transgressif qu’autrefois ».

« Laisser tomber le sexe » pour retrouver goût à l’intimité du couple

L’an dernier, le papa blogueur américain John Kinnear, qui anime le blog « Ask your dad »(2), publiait un billet au titre déroutant sur le site du magazine en ligne Huffington Post, intitulé « Pourquoi j’ai laissé tomber le sexe et comment ça a sauvé mon couple ». Ce jeune père de deux enfants y expliquait comment la sexualité – ou plutôt son absence – était devenue une source de conflits au sein de son couple depuis la naissance de ses enfants. Même si lui et sa femme s’aimaient toujours et continuaient d’être attirés physiquement l’un par l’autre, leur sexualité était devenue « une corvée, et tant que la corvée n’était pas complétée, elle se transformait en engueulade. »

filiatio18-050Durant les premiers mois de leur vie de parents, John Kinnear et sa femme se sentaient sous pression vis-à-vis du discours ambiant sur l’importance de la sexualité au sein du couple, comme il l’écrivait : « On nous martèle sans arrêt que si un couple n’a pas suffisamment de relations sexuelles, la relation va mourir. Si un couple n’a pas suffisamment de relations sexuelles, les partenaires chercheront satisfaction ailleurs. Si un couple n’a pas suffisamment de relations sexuelles, c’est que quelque chose ne tourne pas rond. » Cette norme selon laquelle un couple, même avec des enfants en bas-âge, se doit d’avoir une sexualité épanouie, se transformait soudain en dictat, culpabilisant les deux partenaires de ne pas être en mesure de s’y conformer à ce stade de leur vie de parents. « C’est ainsi armés de toutes ces « connaissances » que nous nous couchions chaque soir, en compagnie de notre fatigue, de nos insécurités et de tous les autres petits tracas et ressentiments qui accompagnent le fait d’être mariés et parents de deux enfants. Puis, une fois les lumières éteintes, nous demeurions là, couchés dans le noir, évaluant chacun de notre côté notre niveau d’épuisement versus les conséquences sur notre couple si nous continuions à ne pas avoir de relations sexuelles. » Cette pression vis-à-vis de cette norme extérieure prenait une telle ampleur qu’elle rendait également de plus en plus difficile la communication dans d’autres domaines de leur vie commune. Leur relation amoureuse commençait sérieusement à en pâtir. Un soir, à bout de nerfs, John Kinnear proposa de but en blanc à sa compagne de « laisser tomber le sexe », comme il l’explique : « Il n’est pas question ici de laisser tomber les relations sexuelles, ce serait stupide. Mais nous avons décidé de laisser tomber l’idée que le sexe était la solution. Nous laissions tomber l’idée que le sexe est le béton de notre mariage. » Au lieu de se retrouver sur l’oreiller, le couple se fixa alors pour objectif de redevenir complice autrement : « Nous avons décidé que, pour nous, le plus important dans l’idée d’une intimité physique n’était pas son aspect physique. Nous avons convenu de mettre l’accent sur la partie « intimité » du concept plutôt que sur la partie « physique ». Il existe d’innombrables façons d’être intime avec une autre personne avant même que l’aspect physique soit impliqué. Nous avons rangé nos téléphones intelligents. Nous avons pris soin de nous réserver du temps juste à nous. Nous avons parlé, nous avons flirté. Soudainement, il n’y avait plus de pression. Le sexe n’était même pas à l’agenda. C’est « nous » qui était à l’agenda. » Ce renoncement à une sexualité vécue comme une corvée, qui n’était donc plus la leur, se révéla un acte libérateur, permettant finalement au couple de se retrouver autour d’une sexualité épanouie puisqu’elle n’était plus associée à un sentiment d’obligation, de conformité vis-à-vis des valeurs de bien-être et de bien-faire prônées par la société actuelle.

De la même façon qu’« il n’y a pas d’amour heureux », comme l’écrivait Aragon, il n’y a pas de sexualité qui aille de soi, qui soit toujours satisfaisante, la sexualité étant bien trop complexe, comme l’explique Jean-Michel Hirt : « Étant donné qu’elle n’est pas un besoin stricto sensu mais un désir, la sexualité n’est pas quelque chose qui donne un résultat quasiment garanti, contrairement au fait de manger par exemple, qui produit une satisfaction. Très souvent, l’un va être satisfait mais l’autre pas. Cette complexité pose problème aux individus, qui souhaiteraient qu’il y ait de l’accord, de l’harmonie. Par définition, la sexualité est un problème. »

Annabelle Georgen

(1) Eva Illouz n’ayant malheureusement pas pu donner suite à notre demande d’interview, nous nous permettons de reproduire ici quelques extraits du passionnant entretien mené par nos confrères des Inrockuptibles avec la sociologue, mis en ligne sur le site http://www.lesinrocks.com/ le 30 octobre 2014.

(2) « demande à ton père » : http://www.askyourdadblog.com

Pour aller plus loin

Rester amoureux et cultiver le désir, Flavia Mazelin Salvi et Jean-Michel Hirt, éd. Hachette Pratique, 2010, 192 p.

Cet ouvrage qui se veut un guide pratique à l’usage des couples en proie au doute aide à repérer les signes de l’érosion du désir et livre quelques clefs essentielles pour être à la fois un couple de parents et un couple d’amants.

L’insolence de l’amour. Fictions de la vie sexuelle, Jean-Michel Hirt, éd. Albin Michel, 2007, 258 p.

En confrontant plusieurs discours sur l’amour dans cet essai, des textes sacrés aux oeuvres littéraires, philosophiques et psychanalytiques, Jean- Michel Hirt propose une définition du sentiment amoureux à la croisée de la tendresse, de la sensualité et de la cruauté.

Pourquoi l’amour fait mal : L’expérience amoureuse dans la modernité, Eva Illouz, éd. Points, 2012, 452 p.

Dans cette lecture sociologique de la souffrance amoureuse, Eva Illouz met en lumière les liens douloureux entre désirs contradictoires entre lesquels nous sommes écartelés : fantasme d’épanouissement personnel, marchandisation de la rencontre, psychologisation excessive de la relation amoureuse, vieille culture romantique, peur de l’engagement…-

Hard Romance. Cinquante nuances de Grey et nous, Eva Illouz, éd. Seuil, 2014, 160 p.

Dans son dernier essai, la sociologue interroge le succès planétaire de la trilogie érotique Cinquante nuances de Grey en montrant comment ce récit fait écho aux contradictions sentimentales auxquelles est confronté son lectorat essentiellement féminin.

Sex@mour, Jean-Claude Kaufmann, éd. Le livre de poche, 2011, 256 p.

Spécialiste du couple, le sociologue français analyse la manière dont Internet a bouleversé la rencontre amoureuse et la façon dont cette offre illimitée de nouvelles relations amoureuses rend l’engagement conjugal encore plus difficile qu’il ne l’était déjà.

Article paru dans Filiatio #18 – mars/avril 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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