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Quand le singe était l’avenir de l’homme, épisode deuxième

filiatio_14-052Il y a quelques mois, Filiatio a contacté un reporter du futur et lui a passé commande d’un article rétrospectif sur les compétences parentales et, plus exactement, paternelles. Dans notre dernier numéro, Thierry Lumière, le professionnel qui a accepté cette mission, braquait depuis l’Avenir son oeil exercé sur les susdites compétences en l’an de grâce 2014. Nous vous invitons à prendre connaissance de la seconde partie de son compte rendu.

Lors du précédent épisode

Au cours d’une séance au Tribunal, Serge, un père fraîchement séparé, fut sommé par un juge, s’il voulait briguer l’hébergement de sa fille, de se rendre chez les singes en stage d’acquisition des compétences paternelles. En dépit de sa perplexité, mû par le désir d’être père, il s’exécuta et s’achemina vers un lieu de stage au fin fond d’une jungle. Mis dans le bain dès son arrivée au camp, Serge pris au dépourvu ne réussit pas à faire preuve d’excellence.

Nous découvrons aujourd’hui les détails clefs de son séjour.

En guise de préambule

Après à la démonstration d’inaptitude de Serge en guise de baptême du feu, chaque prétendant père avait reçu un petit singe en caoutchouc doté d’un cerveau électronique. Un appareil aussi sophistiqué qu’un ordinateur. À cela près qu’il était doté d’une minuterie à cris s’enclenchant grâce à des variations de niveau d’un compteur à lait. Un fonctionnement extrêmement simple : lorsque la jauge se trouvait au-dessous d’un certain seuil, l’alarme s’enclenchait. Les élèves allaient devoir veiller sur l’animal qui serait comme leur enfant, s’entendirent- ils dire. Et réactiver leurs instincts mammifères, que Diable ! Pour le reste, ils recevraient des instructions au fur et à mesure.

Vie quotidienne

Là bas, les semaines semblaient ne jamais devoir se terminer. La parentalité était une notion de tous les instants. Nul répit n’était accordé. Ce n’était qu’une répétition de gestes qui dupliquait le temps jusqu’à ce qu’il compte double. Même au déjeuner, les apprentis pères mangeaient dans un gazouillis de bambins. Le reste du temps, ils étaient affectés à des tâches domestiques essentielles. Quand ils n’étaient pas désignés pour la corvée eau (le puits se trouvant à 2, 4 kilomètres du camp), ils amidonnaient des draps sur les berges de la rivière ou balayaient et rassemblaient en petits monticules le gravier des alentours du camp. Durant toute la durée des activités, afin de ne pas dans le feu de l’action détériorer les mécanismes du singe, ils étaient à la place lestés d’un petit sac de sable de 4 kilos, emballé dans un drap de portage. À Serge qui, estimant que trimballer du sable plutôt qu’un marmot véritable était absurde et sans rapport, s’insurgeait, il fut rétorqué qu’il en avait longtemps été ainsi. Et qu’ici, ils avaient le choix du mode de portage et pouvaient indifféremment avoir le poids dans le dos ou contre le ventre. Une particularité de l’exercice était que les tâches pouvaient être interrompues à tout moment par des vagissements juvéniles indiquant que des mesures d’urgence devaient être prises. Le hic, c’était que lorsqu’un seul cri retentissait, dix pères se précipitaient. Comportement qui très vite irrita les instructeurs qui les soupçonnaient de profiter de l’aubaine pour abandonner leur travail inachevé. Du coup, ils décidèrent de mettre au point un exercice spécifique qui entraînerait chaque stagiaire à reconnaître le son de son propre singe. Une qualité paternelle sine qua non.

filiatio_14-058Amas de cris

Le soir, les élèves rendaient leur singe à leur chef de section. Ils profitaient alors de deux ou trois heures d’une liberté inespérée, comme des jeunes parents hébétés ou incrédules lorsque leurs enfants enfin roupillent, buvaient un verre sous un auvent, se glissaient dans leurs hamacs et sombraient dans les bras de Morphée. Jusqu’à ce qu’en pleine nuit, ils soient réveillés par des instructeurs patibulaires qui les traînaient déroutés vers un amoncellement de singes braillant et sanglotant devant lequel ils les postaient. De là où ils étaient et sans rien déplacer, les pères étaient tenus d’identifier les pleurs de leur singe respectif. Tant qu’ils ne parvenaient pas à retrouver leur singe, à l’ouïe, il leur était interdit de retourner se coucher. Pour certains, l’aube se levait cruellement sans qu’ils n’aient réussi à retrouver leur rejeton dans l’enchevêtrement hurleur de bras, de jambes, de ventres et de têtes. Un instructeur alors le leur rendait en marmonnant qu’il avait une fois de plus affaire à de la graine de pères indignes. Ensuite, le labeur journalier reprenait. Épuisant pour ces quelques malheureux qui n’avaient pu jouir d’un sommeil réparateur.

L’usage des pleurs

Comme des recherches scientifiques canadiennes établissaient que les adultes qualifiaient les pleurs des bébés (même inconnus) en fonction du sexe présumé de ceux-ci, les singes considéraient qu’il s’agissait d’une dimension incontournable de la formation à dispenser aux pères. Le stagiaire qui prétendrait que son singe braillait parce qu’il avait besoin de bouger, jouer, être balancé ou secoué augurait pour l’animal un devenir mâle. En revanche, celui qui relierait les pleurs à un besoin inassouvi d’affection, de nourriture ou une envie de comptine féminisait pour toujours sa bestiole. C’était donc en fonction des récurrences relevées dans les interprétations des prétendants pères qu’était déterminé le sexe des petiots, non sexués au départ. Fervents défenseurs de ces études, et estimant qu’on ne réagissait efficacement qu’en connaissance de cause, les singes accordaient par conséquent aux pleurs une importance fondamentale.

Le programme Wan Heyck

Une autre constante durant les stages était la présence d’êtres asexués et filiformes, raides comme des pieux, qui se pointaient à tous les coins du camp et griffonnaient en permanence sur un bloc-notes. En plus d’être jaugés et soumis à des évaluations par les singes, les candidats à la paternité étaient observés par des sbires à la solde de la concurrence. Il s’agissait des commissaires du programme Wan Heyck, du nom de sa géniale inventrice. Une intervenante sociale reconvertie en docteur ès compétence parentale qui menait tambour-battant un projet dont l’objectif était éminemment humain : détrôner les singes de leur monopole de l’enseignement de la compétence paternelle. Concrètement ce programme consistait à recenser les aptitudes longtemps attribuées aux femmes, parfaitement maîtrisées par les simiens, et qui s’avéraient dans la pratique essentielles à la survie et au bien-être d’un enfant. Grâce à ce recensement, chacun à l’avenir saurait exactement de quelle connaissance il devait se pourvoir pour mériter l’attribution du titre de parent. Les singes ne s’en inquiétaient apparemment pas. Ils les laissaient venir et occuper des tentes qui auraient pu être utilisées à des fins plus lucratives.

Attachement hors cadre

Fréquemment, Serge, l’inapte le plus inapte, était suivi par un bébé singe en chair et en os dont il avait un jour par hasard croisé le regard alors que l’animal geignait le dos contre une souche. Sur le coup, Serge n’y avait pas accordé d’importance. Il s’était dit que le singe l’observait parce qu’il dénotait ou représentait un élément nouveau dans son champ visuel. Pourtant, quelque-chose semblait s’être établi. Et si Serge hésitait à employer le mot lien pour décrire ce qui naissait entre eux, dès qu’ils avaient un moment de loisir, ils se quêtaient mutuellement à travers le camp et, invariablement, finissaient par se trouver. Alors Serge s’adossait à un tronc, la bête sur les genoux et, réconforté par cette chaude présence, laissait son esprit divaguer. Il rêvait souvent de sa fille, des moments similaires qu’il voulait partager avec elle. D’autres fois, c’était son enfance auprès de son grand-père qui lui revenait joyeusement en mémoire comme un boomerang qui aurait traîné en chemin. Toujours, il songeait à ce qui unit les strates générationnelles. Le singe ne bougeait pas. Apparemment, il jouissait du même réconfort.

Rappel à l’ordre

Pas cachottier, Serge montrait au grand jour l’affection qu’il éprouvait pour la bestiole. Ce ne fut pas apparemment du goût de tout le monde. Pas de celui des responsables du camp, pour le moins. Il fut donc convoqué par le Comité de Critique qui lui reprocha, primo, son manque flagrant d’habilité dans l’exercice des aptitudes EXCLUSIVEMENT PATERNELLES qu’il était censé s’approprier (« La compétence se dérobe ! », s’entendit-il dire) et, secundo, d’entretenir une relation suspecte et, surtout, contre-nature, pour laquelle les hommes avaient un qualificatif qu’eux, les singes, se garderaient bien d’employer. Et Serge de protester que le petit singe et lui s’étaient choisis, ou reconnus; que c’était de ces moments passés ensemble qu’émergeait la connaissance qu’ils avaient l’un de l’autre; et qu’ils apprenaient réciproquement, et chacun à sa façon, à satisfaire les besoins de l’autre. Il suggéra même qu’il y aurait peut-être une leçon à en tirer pour parfaire leur enseignement… Il réalisa alors qu’il était allé trop loin car le Comité de Critique rugit d’une seule voix qu’il était prétentieux de sa part de croire qu’il pourrait faire le coup de la grimace à un groupe de vieux singes. Comprenant qu’il risquait d’être débarqué du stage, ce qui aurait réduit à néant ses efforts, Serge se tut et opta pour un profil bas.

Le bémol

Une semaine suffisait à la majorité des pères pour comprendre que la méthode d’enseignement des singes ne leur garantissait pas le résultat. De fait, les singes transmettaient les compétences comme eux les avaient apprises, autrement dit par imprégnation et imitation. Méthodologies qui généraient angoisse et insécurité pour les nombreux pères qui se demandaient si, une fois seuls, ils seraient aptes à reproduire ce qu’ils avaient vu ou copié pendant l’écolage. Et, faut-il le signaler, pour la plupart, ils ne se sentaient pas plus instruits concernant la compétence parentale. Oui, il était question de calquer son rythme de vie sur celui d’un enfant et d’acquérir des automatismes. Mais en substance, la définition leur échappait encore. Évidemment, à ce stade les pères ignoraient que leurs instructeurs avaient envisagé cette faiblesse. Notamment par un suivi post-stage, assuré par le bureau Parent-Aptitude et par le singe social.

filiatio_14-056Remise des diplômes

Après quatre à huit semaines de ce régime, selon les évaluations, l’homme sortait de son stage détenteur d’un C.A.P (certificat d’aptitudes paternelles) délivré par les grands singes. Il se trouvait alors à même d’effectuer son second passage devant un juge à qui il relaterait brièvement comment il avait acquis les gestes nécessaires à l’élevage de ses enfants. Si le magistrat était satisfait du degré d’évolution atteint par notre homme, il lui permettait de rendre visite à ses enfants où – quelquefois – la maman lui donnait des instructions spécifiques pour parachever sa paternité. Dans le cas opposé, les pères étaient tenus de se rendre durant la première année et de façon hebdomadaire au bureau Parent- Aptitude de leur quartier où, sur un laps de temps d’une heure, ils devaient synthétiser leurs activités parentales de la semaine. En situer les points forts, les points faibles et les propositions pour y remédier. Les pères ne pouvant pas se déplacer recevaient les visites régulières d’un singe social qui venait évaluer leurs progrès parentaux ou refaire encore et encore les gestes qu’il leur fallait affiner. À ces visites s’adjoignait la surveillance d’un comité de quartier composé, généralement, d’une sixaine de citoyens, tous volontaires et, légitimé par l’institution juridique, qui ouvraient l’oeil, tendaient l’oreille et se tenaient prêts à intervenir. Il était question ici d’un système de surveillance classique qui avait prouvé son efficacité sous bien des latitudes et que, par conséquent, personne ne se risquait à objecter. Bien entendu, la bienveillance, maître-mot de l’époque, était de mise. Et l’objet principal de ce dispositif légal, en dépit d’incontestables aspects malmenants pour le parent, était l’intérêt supérieur de l’enfant.

(Suite au prochain épisode)

Propos recueillis par David Besschops

Article paru dans Filiatio #14 / juin – juillet 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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