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Quand le singe était l’avenir de l’homme, épisode premier

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Jamais en mal d’innovation, Filiatio a contacté un reporter du futur et lui a passé commande d’un article rétrospectif sur les compétences parentales et, plus exactement, paternelles. Depuis l’Avenir, le bien nommé Thierry Lumière, le professionnel qui a accepté cette mission, a aussitôt braqué son oeil exercé sur les susdites compétences en l’an de grâce 2014. Nous vous invitons à prendre connaissance de son compte-rendu.

Zoom arrière

« Naguère, en 2014, la société réclamait à tout bout de champ le cadre légal. Les lois n’étaient jamais assez nombreuses et le vide juridique, quelle que soit sa nature, était un facteur d’insécurité pour nombre de citoyens. Alors, ayant à coeur de le remplir, on votait à tout-va. Et de fil en aiguille, de réglementation en législation, à force d’ausculter la vie sous toutes ses coutures, des spécialistes en vinrent à se demander si de simples humains, femmes ou hommes avaient la capacité innée d’assumer leur parentalité ou s’il ne s’avérerait pas plus prudent qu’ils la démontrent en réussissant des épreuves légales préalables. Pas nécessairement éliminatoires mais néanmoins coercitives.

Études empiriques & Cie

Ces questions apparurent suite à une longue étude de terrain, et ses bien nommées expériences empiriques (on ne craignait guère la redondance en ce temps-là), au cours desquelles des experts détachés au sein des familles avaient conclu que même le sexisme, qui jusque là avait porté ses fruits vénéneux et assuré aux femmes une formation maternelle s’étalant sur des siècles, n’était plus suffisant pour certifier qu’une fois mères, ces femmes exerçaient les susdites compétences parentales dans l’intérêt de l’enfant. Quant aux hommes, dépourvus de bagage transgénérationnel autant que de subversives montées de lait, critères alors incontournables, les experts ne parvenaient même pas à se les imaginer articulant le mot B-É-B-É.

Dubitatif

Évidemment, juché sur votre avenir comme sur un promontoire, je m’interroge : ces experts méconnaissaient-ils les travaux des biologistes qui, avec dix ans d’antériorité, avaient montré que le mâle humain, autrement dit l’homme, comme dans toutes espèces pratiquant l’élevage coopératif, lorsqu’il est en contact étroit avec le bébé, subit une transformation hormonale (1) ? L’Histoire ne nous le révèle pas.

Femmes et hommes se trouvèrent donc, à des degrés divers, égaux devant l’incapacité – et par extension, devant la Loi. S’ils étaient jugés aptes à copuler sans assistance, voire à procréer, ils étaient considérés comme pratiquement inopérants à partir de la naissance de leur progéniture. L’inertie aidant, ils conservaient toutefois leurs enfants.

Par contre, lorsque le couple éclatait, ce qui en cette période de troubles divers était monnaie courante, le statut des parents se précarisait davantage. Et évalués sur base des rapports précités, ils n’en menaient pas large à l’heure de faire valoir leurs droits à l’éducation de leurs rejetons. Les pères moins encore que les mères…

Depuis la nuit des temps les jeux étaient faits et il était trop tard pour les défaire !

De fait, les Juges sommés d’établir des jugements lors des séparations, sous l’influence des rapports d’experts en compétence parentale et poussés par un pragmatisme de circonstances, étaient amenés à prendre des décisions iniques. Décisions qui émanaient d’une connaissance obsolète des particularités et rôles attachés à chaque sexe.

Au Tribunal, les échanges étaient généralement caricaturaux (autant dans les grandes lignes que dans les petites) ou, dans le meilleur des cas, tragiques. Afin de vous en donner un échantillon représentatif, voici l’enregistrement des propos d’un magistrat confronté à un jeune père prénommé Serge.

– Bonjour, Monsieur le Juge !

– Hum…

– Voilà, mon ex-femme et moi, nous vous sollicitons pour entériner notre séparation. Nous avons également besoin de vous pour légitimer la garde alternée de notre petite Alice qui est âgée de un an et quart, pèse 1/17 de son poids terminal et…

– Alice sera hébergée chez sa maman !

– Co…Co… Comment ?

– Cela ne coule-t-il pas de source ? Éloigneriez-vous la terre du soleil ou la rivière de son lit sous prétexte que d’autres soleils existent ailleurs ou que les cours d’eau aiment découcher ?

– Non mais, je, nous…

– Qu’entends-je ? Vous objectez ?

– …

– Vous fumez ? Buvez ? Travaillez ? Fessez ? Habitez à plus de six cents mètres l’un de l’autre ? Déménagez fréquemment ?

– …

– Qu’en déduire ? Vous êtes inapte ! Paternellement parlant, bien sûr ! Alice ira chez sa mère ! Qu’à cela ne tienne… Et vous, faitesvous aider, mon vieux ! Formez-vous, que diable !

– Comment ?

– Chez les singes ! Allez voir chez les grands singes, puis vous reviendrez me voir ! Ils ont le tour, eux ! Vous finirez par l’attraper… Ensuite, recontactez- moi. On en rediscutera…

– Attraper quoi ?

– La Compétence Paternelle !

– Je… Je…

– SUIVANT !

Une parenthèse s’impose

Comme je vous le signalais plus tôt, les séances au Tribunal variaient du caricatural au tragique. Nous avons eu affaire ici au second cas de figure et à un juge relativement « évolué » qui, assurément, avait lu ou eu écho des assertions des biologistes concernant les modifications hormonales des hommes au contact des enfants. Cependant, rien n’étant parfait, le juge de ce dossier, au vu de sa conclusion, semble avoir confondu les comportements et les effets de ces comportements. Puisqu’il a prescrit à Serge une formation qui, comme vous vous en rendrez bientôt compte, était loin de posséder les qualités inhérentes à une relation père-enfant.

Quant à la compétence paternelle à proprement parler, elle demeurait un domaine obscur. En quoi consistait-elle, comment l’acquérir et l’appliquer concrètement, mystère ! Par contre, saisissant la balle au bond, nos cousins les primates qui de notoriété publique possédaient une longueur d’avance sur l’homme dans tous les domaines, avaient commencé à organiser des stages au cours desquels les prétendants pères pourraient à loisir les suivre dans les méandres de leur paternité et copier leurs gestes dans un but d’apprentissage.

Par conséquent, déboutés au Tribunal mais s’accrochant à l’unique perspective heureuse qu’ils entrevoyaient, les hommes voyageaient « Aux Singes » avec layette et barda. Ils débarquaient là-bas, souvent l’été (2), se présentaient à l’accueil puis s’engouffraient dans un fond sonore de vagissements couverts par le concert des bruits de la jungle (il s’agissait là de leur première leçon mais à ce stade ils l’ignoraient. Ce n’est que plus avant dans l’écolage qu’ils découvriraient que les tous petits avaient besoin d’être entourés d’une mélopée. Et qu’en milieu urbain, ils pourraient se procurer des bruissements de jungle, préenregistrés, sur cd. Un singe logisticien leur fournirait d’ailleurs à la fin du séjour un dossier comprenant adresses utiles et recommandations d’usage. Enfin, ne brûlons pas les étapes et retournons à notre récit !)

Arrivée au camp et pied à l’étrier

Donc, en respectant cette logique, quelques semaines plus tard, nous retrouvons Serge debout avec en toile de fond l’un ou l’autre Kilimandjaro et dans les mains un singe artificiel face à un primate sur le point de l’évaluer. De quoi bouleverser les représentations mentales et, pour lui qui projetait de devenir père tout naturellement par le biais des interactions avec sa fille, de quoi entamer sa confiance en lui.

D’autant qu’aux abords du camp « Lianes et Liens », il avait lu sur un écriteau fiché en terre : « Vous trouverez le berceau de l’humanité dans les yeux des grands singes. Il leur suffit de se balancer pour qu’un enfant soit bercé. »

Par chance, il n’avait pas vraiment eu l’occasion de s’attarder sur cette sentence, juste de songer que la barre était haut placée, que déjà des mégaphones l’invitaient à se diriger vers l’ouest du campement où allait débuter un cours intitulé « Papa singe et bébé en nocturne ».

Premier geste…

À croire qu’une course contre la montre était entamée car à peine eut-il le temps de foncer ventre à terre au point indiqué que Serge était pris à partie par un singe instructeur qui le désigna du doigt en marmonnant qu’à partir de là il faudrait agir vite.

Ensuite, assimilé contre son gré à la démonstration, Serge, hagard et maladroit, à la lueur d’une bougie, imita sur un petit singe en caoutchouc les gestes nourriciers du formateur. Un mâle qui apparemment savait comme personne se relever la nuit pour biberonner le nouveau-né s’agrippant encore aux mamelles taries dans le pelage de sa mère endormie…

(Suite au prochain épisode)

David Besschops

(1) D’après les travaux de Sarah Hrdy.

Article paru dans Filiatio #13 / mars – avril 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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