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Quand le singe était l’avenir de l’homme, épisode troisième

filiatio-15-064Il y a quelques mois, Filiatio a contacté un reporter du futur et lui a passé commande d’un article rétrospectif sur les compétences parentales et, plus exactement, paternelles. Dans notre dernier numéro, Thierry Lumière, le professionnel qui a accepté cette mission, braquait depuis l’Avenir son oeil exercé sur les susdites compétences en l’an de grâce 2014. Nous vous invitons à prendre connaissance de la dernière partie de son compte rendu.

Lors du précédent épisode

Après avoir quêté comme un Graal une compétence se dérobant sans cesse, quelque part au milieu d’une jungle où une sarabande de singes mâles traversait les jours et les nuits comme des ambulances pressées d’éteindre des pleurs de bébés artificiels ou d’essorer des couches près de la rivière, Serge s’était vu remettre à contrecoeur un diplôme attestant de son acquisition d’aptitudes paternelles. Il n’en tirait nulle fierté, ce bout de papier lui rappelant davantage ses lacunes que le chemin parcouru. D’ailleurs, dans un contexte sociétal chaotique où la paternité, et dans son sillage la parentalité, subissait un nouveau big-bang, ce titre lui permettait surtout de recevoir les visites du singe social, et non celles de sa fille. Voyons un peu.

Espace de Surveillance & Éducation

Les prétendants à la parentalité qui n’avaient pas achevé leur stage avec fruit étaient orientés vers des centres de rattrapage. À l’époque existait ce qu’on nommait « Espaces de Surveillance & Éducation ». Des bureaux affectés à des rendez-vous père-enfant par les instances mandantes. Où, sous la houlette d’une quinzaine d’éducateurs et d’assistants de justice, les pères « rencontraient » leur enfant dans un cadre garanti optimal pour l’épanouissement relationnel. Le personnel éducatif et judiciaire s’attachait au moindre détail : remuement des cils et sourcils paternels; inflexions de voix; direction du regard; … Une caméra enregistrait tout. Durant la séance, le père n’avait droit à aucune question. Il était tenu de faire bonne figure et de feindre un absolu contentement. À la fin de ce qui ressemblait plus à un casting qu’à des retrouvailles, père et enfant étaient tenus de se « serrer la pince en signe de cordialité ». L’intensité du serrement de pinces elle-même était mesurée avec un appareil prévu à cet effet. Si ce test était concluant, c’est-à-dire si l’intensité du serrement était acceptable (en watts…), on s’accordait autour de la paternelle « prise en main de l’enfant ». La main qui prendrait devrait être douce et ferme à la fois. Exempte de callosité. Car, grosso modo, elle ne devait pas laisser de traces dans la juvénile pogne.

Catalogue

Cette condition sine qua non remplie, les pères recevaient des instructions complémentaires via un catalogue dans lequel figuraient les qualités paternelles incontournables : la pression exacte à exercer par les lèvres lors d’un baiser; le rythme auquel se déplacer avec un enfant en fonction de son âge (il était attendu d’un parent qu’il calque l’enthousiasme de son pas sur celui de sa progéniture); la vitesse du coup de peigne; quel noeud pour quel problème et quel noeud pour quelle chaussure; et cætera. Toute une matière dont le père prenait connaissance à l’issue de son premier rendez-vous.

Même l’ordure…

De son côté Serge avait été interpellé à plusieurs reprises par ses voisines d’impasse – eh oui ! sa demeure était sise dans une rue close – qui lui avaient fait remarquer, vertement, qu’il omettait un peu trop souvent de renouveler les couches de sa fille… Qu’il serait plus avisé de diminuer sa consommation de canettes de bière… Et l’une d’elles, qui s’entretenait parfois dans la rue avec le singe social, se permit d’ajouter qu’en inversant la proportion de bières et de langes, il se convertirait enfin en père… Tombant des nues, Serge mit une semaine pour comprendre, avec stupeur, que ses poubelles aussi subissaient la vigilance du comité de quartier et étaient régulièrement perquisitionnée. Des rapports s’établissaient sur base de leur contenu. Là-dessus s’étayait une comptabilité. Des courbes statistiques s’élançaient… et des conclusions sprintaient pour les rattraper… Eh oui ! Même l’ordure délattait le parent que vous étiez.

Le faux saisit le vrai

Autre innovation gouvernementale : des comédiens sous contrat jouant publiquement le rôle de parents. Engagés à vie après une période d’études préparatoires, ils déambulaient dans les rues et sur les places pour montrer l’exemple à tous ces candidats ou apprentis parents qui s’efforçaient de le devenir à part entière. Les villes commençaient à pulluler d’acteurs. Ils n’avaient que cela à faire : être vus bichonnant et pouponnant. Leurs frais étaient couverts par le subside que leur allouaient les organismes de parentalité. Évidemment, leurs interventions provoquaient des réactions diverses. Face à leur brio, d’aucuns pensaient ne jamais parvenir à la perfection escomptée. Il fallait leur rappeler que les acteurs avaient « préparé ». Ils trichaient, en somme. Les géniteurs, par contre, improvisaient – et sans filets ! Parfois, cette constatation ranimait une lueur dans les regards. D’autres fois, des parents s’insurgeaient. Clamant que ces « pitres de même pas music-hall » faussaient le jeu. Ce qui générait des dissensions. Les acteurs étaient censés indiquer la marche à suivre et voilà qu’ils étaient quasiment considérés comme des imposteurs ou des contreexemples. On retrouvait aussi les farceurs. Ces parents authentiques qui se faisaient passer pour des acteurs… Cela créait des troubles et jetait le discrédit sur les acteurs de métier. En conséquence de quoi, après quelques temps, le gouvernement décida de stopper ce qui avait été intitulé « Programme de Contamination Parentale » par quelques empiristes en vogue.

filiatio-15-067Mieux valait un singe social mal luné…

Sans nul doute, s’il n’était pas une sinécure, le singe social restait le plus souhaitable. Imbu de son érudition ancestrale, il débarquait à domicile agiter son gros doigt à remontrance lorsque par malheur le père ne maîtrisait pas encore la pratique de la grimace ou si celleci n’était pas appropriée aux situations rencontrées. S’apparentant à un vieux médecin de famille qui aurait, en permanence, oublié un stéthoscope dans ses oreilles (sa surdité croissant à mesure que les procédures sociales concernant la parentalité prenaient de l’ampleur), il donnait plus l’impression d’être un bon praticien grognon qu’un véritable agent de régulation parentale. Progressivement, Serge apprit à apprécier ses manies. À tout prendre, sa rudesse un peu bougonne s’avérait rassurante. De facto, le singe social suivait une ligne de conduite inflexible mais c’était

cette inflexibilité même qui apaisait. Surtout en regard de la spirale infernale dans laquelle la société était happée au nom de l’intérêt supérieur de l’enfant. Le singe social ravivait de bienveillantes caducités. Il se serait parfumé à la naphtaline et aurait offert une boule de gomme aux pères méritants que Serge n’en aurait pas été surpris. D’ailleurs, ne lui avait-il pas fait cadeau d’un thé dont les sachets étaient agrémentés de la suivante maxime : « L’homme et les singes ont la science infuse – mais pas dans la même eau ! » Et il avait suggéré à Serge d’en avaler une tasse chaque matin. Notre Serge qui, après avoir essayé dix-huit marques différentes d’eau, n’était pas encore convaincu d’avoir trouvé la bonne…

…qu’une inquisitrice bienveillance

Cependant dans le monde, on criait au loup dès qu’on flairait un père. Les comités de quartier devenaient hystériques. À tout bout de champ, ils craignaient pour l’enfance. S’il n’y avait pas péril en la demeure, leur tohu-bohu n’avait rien de joyeux. Quant aux pères ils ressemblaient à des girouettes à force de consignes, contradictoires, reçues tous azimuts qui les obligeaient à multiplier les volte-face. À chaque instant un voisin pouvait surgir pour vous suggérer d’orienter la chambre de votre marmot plein est. Quitte à faire pivoter votre demeure sur son socle. Le pire étant que ce voisin, au lieu de s’en retourner presto vaquer à de saines occupations, se plantait droit comme un i devant votre façade et, avec un air sous-entendant que « Quand on aime, on ne s’arrête pas à la difficulté ! », attendait que vous lui prouviez que son message n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd…

État des lieux

Ayant gardé des contacts avec quelques-uns de ses collègues d’apprentissage, Serge apprit à son grand dam que chaque geste posé par un parent était évaluable, autrement dit, sujet à prescription par qui en connaissait l’exact dosage. Les moyens de contrôle proliférant, la coercition s’intensifiait. Aux comités de quartier succédèrent les officines Parent-Aptitude, bientôt supplantées par des organisations d’approximatif coaching parental et ainsi de suite. Paradoxalement, plus la parentalité se trouvait corsetée, plus les rapports entre mères et pères basculaient dans l’irrationnel. Les allégations les plus folles jaillissaient dès que l’une ou l’un n’avait pas OSTENSIBLEMENT honoré ses obligations. Plus rien n’était acquis. Les avocats tournoyaient dans les ciels d’orage comme des oiseaux de proies et fichaient leurs serres dans les ruptures. Ils tiraient des arguments de derrière les fagots pour faire prévaloir tel mérite plutôt qu’un autre qui accréditerait ou discréditerait tel ou tel parent. Les vies privées étaient brandies, soit en guise d’étendard de vertu, qui leur permettait d’emporter la joute, soit de boulet, que père ou mère traînait alors pour l’éternité. Les juges quant à eux, pour sauver la primauté et le prestige de leur fonction, s’intronisaient psychologues ou spécialistes de l’enfance et prenaient des décisions allant dans le sens des prérogatives qu’ils se conféraient. En synthèse, plus la situation juridico-légale se complexifiait, plus les parents se trouvaient dépossédés d’eux-mêmes et de leur parentalité.

Pour bien se séparer demain

Ouf ! La lumière revint pourtant… Afin de simplifier la vie des couples, des officiers d’état civil prirent l’initiative de distribuer au cours de toutes les cérémonies ou déclarations d’union des fascicules, sorte de menus de restaurant, dans lesquels les « fiancés » découvraient les suivantes informations : primo, les marottes et lubies de tous les juges de la jeunesse du pays (qui était partisan de l’hébergement dit totalitaire, par opposition à égalitaire, par exemple, ou qui souffrait d’une obnubilation préjudiciable aux liens parents-enfant). Secundo, la contrée dans laquelle chacun de ces magistrats sévissait. Des renseignements primordiaux pour tout qui (un tant soit peu lucide) avait à l’esprit la courte durée des relations et le sort qui était ensuite réservé aux enfants – et aux parents. En effet, il était fort joli d’envisager de réunir les coeurs et les corps mais n’était-il pas autant indispensable de prévoir par qui et comment ils seraient séparés ? Ainsi, afin de planifier un divorce à l’image de leur mariage, les partenaires se prémunissaient en établissant leur résidence dans une zone géographique où la tendance du juge correspondait à leurs valeurs, à leurs nécessités et à l’intérêt supérieur de leurs rejetons.

En définitive

Par le bout de cette lorgnette-là, notre actuel aujourd’hui conservait un bel avenir. D’ailleurs, dans quelques régions du pays, les lotissements poussaient déjà comme des champignons…

Propos recueillis par David Besschops
Illustrations: Diane Briso

Article paru dans Filiatio #15 / septembre – octobre 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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