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Questions sur… l’aliénation parentale

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L’aliénation parentale renvoie à des situations de séparation conflictuelle où l’un des parents tente d’effacer l’autre parent de la vie de l’enfant, physiquement et/ou symboliquement. Est-ce un « syndrome », avec des critères bien définis ? Les responsables du DSM Task Force (Diagnostic and Statistical Manual, le guide de référence recensant les maladies mentales) ont décidé de ne pas l’inclure… À ce sujet, Magali Crollard, responsable du service « Parentalité » du Centre Alpha de Liège, répond à nos questions.

« Aliénation parentale ! » Ça y est, l’expression est citée… Mines contrites, bouches amères, les intervenants échangent des regards entendus. À présent, les esprits ne se départiront plus de ce fantôme qui est, dans les situations conflictuelles qu’il hante, l’inverse d’un sésame… Bien qu’il soit de plus en plus mentionné en toile de fond des séparations conflictuelles, pour se transformer quelquefois en leur principale pierre d’achoppement, il semblerait que son emploi soit quelque peu abusif et s’apparente davantage à une agitation de menace qu’à la confirmation de réelles maltraitances.

C’est une stratégie psychologique de l’ordre des manipulations

Si la crainte de la banalisation n’est pas à prendre à la légère, il serait encore plus intéressant d’élargir le regard et de s’interroger sur les procédés dont usent nos sociétés pour créer de la réalité : il est curieux d’observer une classe d’étudiants en psychologie qui, fraîchement munis d’une nouvelle notion pathologique, commencent à analyser leur vie ou celle de leurs proches à travers les paramètres de leur récente étude. Et, généralement, ce qu’ils cherchent, ils le trouvent ! Or, rien ne les disposait précédemment à se découvrir les symptômes de l’une ou l’autre maladie mentale… Les professionnels nous le rappellent souvent, le port de « lunettes » ou l’utilisation de « grilles » influence la vision que l’on a du monde et de comment les transactions humaines s’y effectuent. Il pourrait en aller de même avec la dite « aliénation parentale » qui, une fois évoquée, infléchit le cours des processus de séparation.

Afin de nous faire une idée plus nuancée de ce phénomène et de son impact social, nous nous sommes tournés vers une professionnelle, Magali Crollard, responsable du service « Parentalité » du Centre Alpha de Liège. Avec intérêt et émotion, elle nous a aidés à le décrypter, en avançant notamment l’hypothèse que notre société est de plus en plus encline à user de la pose d’étiquettes ou de diagnostics comme obstacles à l’évolution des relations et non pas comme ce pour quoi ils sont initialement conçus : des leviers de changement dans des processus évolutifs.

Lorsqu’un parent ne permet pas à l’enfant d’avoir accès à son autre parent, (ce que la justice belge appelle « non-présentation d’enfant »), que ce soit de manière sporadique ou régulière, il arrive que l’aliénation parentale soit citée. Ce critère suffit-il à la définir ?

« Cela me paraît une dénomination hasardeuse et hâtive. Les raisons motivant la non-présentation d’enfant peuvent être multiples et ne font pas forcément partie d’une stratégie psychologique. De même qu’elles ne recouvrent pas a priori la notion d’un sabotage volontaire. Et même si ce comportement relève d’une série de comportements participant à l’aliénation parentale, cela ne signifie pas qu’il la définit à lui seul. »

Comment définiriez-vous l’aliénation parentale ?

« Il y a dans l’aliénation parentale la volonté d’un parent d’éloigner l’enfant de son autre parent en détruisant leur relation tant physique que symbolique. C’est une stratégie psychologique de l’ordre des manipulations qui se caractérise par le fait que le rejet d’un parent viendra de l’enfant lui-même. Il est entendu que cela ne sera possible qu’après un conséquent travail d’effritement de la représentation du parent aliéné par le parent aliénant. »

On remarque aujourd’hui à différents niveaux de l’intervention juridico-psycho-sociale une augmentation de l’emploi de cette terminologie. Comment l’expliquez-vous ? Cette utilisation récurrente est-elle fondée ?

« Les motifs sont divers et je n’ai pas la prétention d’être exhaustive. Toutefois, je suis aussi d’avis que cette terminologie est utilisée de manière abusive. Devant les explosions de griefs et de colère auxquelles il assiste parfois lors de démantèlements sentimentaux et relationnels, l’intervenant, qu’il soit social ou juridique, se trouve dans une situation de grande insécurité dans tous les domaines. D’où le recours aux étiquettes qui permettent de reprendre le contrôle et de retrouver ce statut d’expert qui est, ne l’oublions pas, la raison pour laquelle les personnes en désarroi s’adressent à lui. Ce qui va faire la différence, c’est l’usage qui sera fait de l’étiquette en question. Si certaines personnes sont rassurées par la pose d’une étiquette, il n’en demeure pas moins que celle-ci n’est pas un objectif en soi mais bien un outil pour débuter un plan d’action. Il arrive cependant que certains psychologues ou psychiatres se prêtent au jeu de la judiciarisation des symptômes d’un malaise lié à une séparation. Et les diagnostics qu’ils posent alors, au lieu d’être des moyens, se convertissent en obstacles. »

Quels sont les effets de l’aliénation parentale sur les enfants ?

« À court terme, il y a la perte de contact physique et parfois symbolique avec un parent. Ensuite, il y a une kyrielle d’apprentissages néfastes : le mensonge, l’instrumentalisation de la loi, la complicité, la perte de confiance en l’adulte… À plus long terme, l’enfant grandissant et conscientisant son vécu éprouvera la culpabilité d’avoir participé à une duperie. Cela se manifestera par de la tristesse éprouvée pour le parent absent et des sentiments contradictoires de loyauté et de colère vis-àvis du parent présent. »

Comment guérir la relation parent/ enfant quand plane ce fantôme ?

L’aliénation parentale qui, par rebond, va manipuler le parent accusé

« Pour le parent victime de cette injustice, il est difficile et, dans bien des cas, impossible de maintenir un contact minimum avec l’enfant. Cela peut éventuellement se faire dans un espace-rencontre, avec l’appui d’un médiateur ou d’un thérapeute, pour garantir ou recréer le lien. À rebours des allégations malveillantes contre le parent victime, cela peut prouver à la justice la duplicité du parent accusateur.

Je reste consciente que des accusations injustes ont le don de pousser les gens à bout ou de les rendre fous. C’est d’ailleurs l’une des conséquences de l’aliénation parentale qui, par rebond, va manipuler le parent accusé et l’amener à commettre des actes qui ne lui ressemblent absolument pas. »

À quelle fréquence rencontrez-vous des cas d’aliénation parentale ?

« Dans mon secteur d’activité qui est celui des assuétudes (1), les conflits s’avèrent souvent très ouverts et ce genre de diagnostic est peu usité. D’autant que si j’avais à l’employer, ce ne serait pas sans des vérifications et contre-vérifications de ce que j’avance. »

Existe-il des cadres ou des configurations relationnelles privilégiant l’émergence de l’aliénation ? Si oui, quels sont-ils ?

« Je dirais pour commencer qu’il existe dans les relations marquées par de la perversion et de la manipulation une tendance à perpétuer ce fonctionnement après la séparation. Dans ce cas de figure, l’aliénation parentale sera un moyen comme un autre d’affecter l’ex-partenaire.

De plus, les personnes qui présentent des failles narcissiques peuvent être à ce point affectées par la décision que prend un enfant d’aller vivre chez l’autre parent qu’elles sont capables d’interpréter sa décision comme le résultat d’une aliénation parentale, même si ce n’est absolument pas le cas. Ces personnes éprouvent en effet un tel sentiment d’insécurité qu’elles ne seront jamais assurées que leur amour pour l’enfant ne sera pas mis à mal par l’amour que celui-ci partagera dans une autre relation. »

Comment déceler l’aliénation parentale ?

« Je suis par exemple alertée par une scène où l’enfant repousse un parent en s’appuyant sur des arguments d’adulte. Toutefois, il est impérieux de garder en tête qu’au long de son existence, l’enfant puis l’adolescent passera par plusieurs périodes de rejet d’un ou de ses deux parents, qui ne seront pas à mettre à l’actif d’un « syndrome » d’aliénation parentale. Il importe de pouvoir faire la part des choses. Néanmoins, lors d’une séparation, les parents n’en sont pas toujours émotionnellement capables. Dans un moment de repli sur soi, accepter l’altérité peut relever de la torture mentale. »

Propos recueillis par David Besschops

En conclusion, il existe bien, au sortir d’une relation ou en différé, un moment de crise où le conflit du couple se rejoue et où de nombreux enjeux réapparaissent. Il s’agit d’une phase relativement aliénante et éprouvante pour les enfants autant que pour les adultes qui en sont les acteurs. Beaucoup de questions viennent à l’esprit. On peut notamment se demander si le moment est adéquat pour une prise de décision et si les parents sont en mesure de s’occuper de leurs enfants tant leur disponibilité émotionnelle est réduite et leur toxicité importante. Ce n’est évidemment qu’une période dans la vie de parents, dont le couple agonisant est encore agité de soubresauts quelquefois destructeurs. Peut-être n’est-il pas avisé de statuer sur le sort des enfants à l’heure où le besoin d’une transition se fait cruellement ressentir : une séparation est située à un niveau élevé sur l’échelle d’évaluation du stress et nombre de ses symptômes s’apparentent à ceux du stress post-traumatique.

Par ailleurs, il n’est pas rare que, lorsque leurs manifestations sont extrêmes ou excessivement tranchées, les conflits de loyauté vécus par les enfants soient confondus avec « l’aliénation parentale ». Mais ce balancier entre ses deux parents, l’enfant le connaît aussi dans le cadre familial dit classique. Dans ces cas-là, il s’inscrit dans une ‘ normalité ’ et la justice ne s’en préoccupe pas. Enfin, si l’aliénation parentale existe bel et bien et a, lorsqu’elle se présente, des effets dévastateurs, il demeure impératif de veiller à éviter la confusion entre les maladies de la relation et des comportements pathologiques de la part d’un de ses protagonistes.

(1) Les assuétudes, synonymes d’addictions mais sans connotation négative, désignent les attachements à des substances ou à des activités.

Article paru dans Filiatio #10 – mai / juin 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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