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Rapt et contre-rapt

filiatio21-def-012Citoyen belge résidant à Madagascar, Bernard s’est retrouvé confronté au rapt de sa fille coordonné par sa maman et la famille de celle-ci. Une enfant dont il ne doit la récupération qu’à la corruption des autorités locales mais à laquelle il n’a malheureusement pu offrir d’autre sort que de l’éloigner de sa mère en l’enlevant à son tour. Plus ou moins légalement cette fois…

Chacun, à des moments particuliers de son histoire, éprouve le besoin de raconter son vécu de façon unilatérale. À Filiatio, tout en restant conscients de l’incomplétude d’une vision unique, nous rencontrons des femmes et des hommes à qui nous offrons un espace d’expression. Nous ne voulons ausculter ni la véracité de leurs propos ni les éventuelles contradictions qui s’en dégagent mais simplement prendre en compte le témoignage de leur expérience de parents ayant subi soit un rapt soit la privation d’un ou plusieurs enfants soit une décision de justice aberrante (qui remet en cause leurs aptitudes à la parentalité) soit de leur vécu.

Rencontre

« En 2011, ça faisait six ans que j’avais décollé de Belgique pour m’installer à Tuléar, le sud de Madagascar. J’y ai rencontré Tina, une jeune femme issue d’une famille vivant dans une extrême indigence. C’est pour cette raison que j’ai immédiatement accepté de partager ma maisonnette avec elle. Cette cohabitation a précipité notre rapprochement et transformé ce qui n’était au départ qu’un flirt en une relation maritale très étroite. À côté de cela, la tradition du pays voulait qu’en plus du fait de l’avoir complètement à ma charge, je subvienne également aux besoins basiques de sa famille. À l’époque, j’ai accepté sans réticence – non par adhérence avec cette tradition mais par souci d’intégration.

Intégration

Pendant les quelques mois où nous vivions en concubinage, Tina me pressait régulièrement d’accomplir le Tromba, un rituel coûteux destiné à officialiser l’union d’un couple. Voyant mon pécule diminuer, j’hésitais à me lancer dans de tels frais. Ce n’est qu’après avoir décroché un poste d’enseignant très mal payé (au salaire malgache , c’est-à-dire quatre fois inférieur à celui d’un français expatrié) que j’ai fini par accéder à sa demande. Suite à cette cérémonie, j’ai eu momentanément l’impression que la famille de Tina m’acceptait comme l’un des siens. Au cours des semaines qui suivirent, ils ont toutefois commencé à me glisser des allusions selon lesquelles, pour véritablement faire corps avec la famille, il fallait un enfant.

Grossesse

Était-ce un hasard ? Quelques mois plus tard, Tina commettait une erreur dans sa prise de pilule et ne se rendait pas compte tout de suite qu’elle avait un retard de règles. Nous allions donc être parents. Enthousiaste à l’idée de devenir père, j’avais le sentiment qu’il fallait adapter notre train de vie à cette nouvelle situation. J’aimais la simplicité de la vie malgache et j’entrevoyais alors l’avenir avec sérénité.

Desiderata

Pour Tina, c’était différent. Toutes ses amies en couple avec un Européen habitaient dans de spacieuses villas en périphéries, se déplaçaient en 4X4, avaient une bonne à domicile etc. Rien à voir avec notre habitation qui perçait à la saison des pluies et où le lit occupait pratiquement tout l’espace de la pièce centrale autour de laquelle étaient distribuées une minuscule cabine de douche avec évier intégré et un plan de travail dans l’enfilade du couloir ouvrant sur la cour. Nous partagions le quotidien malgache. Je percevais un salaire malgache. J’aspirais à continuer de la sorte et réprouvais les expatriés qui vivaient comme des nababs auprès d’une épouse attelée à leur argent plus qu’à leur amour.

Malheureusement, plus la date de l’accouchement se rapprochait, plus Tina me réclamait des vêtements, des parfums, des égards domestiques… toutes choses qui contribueraient à lui donner un statut de bourgeoise mais n’avaient aucun rapport avec celui de future mère. Je n’y comprenais plus rien, je me bornais à travailler et à acheter progressivement et presque en catimini des layettes, des gigoteuses, des petits objets et un berceau pour l’enfant qui allait naître. Plus s’étoffait le trousseau du futur bébé et plus Tina me reprochait de ne pas dépenser mon argent exclusivement pour elle. Pour la remercier de s’investir pour notre famille et, surtout, pour avoir accepté de porter mon enfant…

Naissance

Cette situation dura jusqu’à la naissance de notre fille, Shaïna. Après quoi, comme le voulait la tradition, une soeur de Tina emménagea chez nous pour trois mois, afin d’alléger le quotidien de la jeune mère en se chargeant de toutes les tâches ménagères et logistiques du foyer. Ce fut une période relativement paisible. Hélas, dès la fin du séjour de ma belle-soeur, la mésentente avec Tina reprit de plus belle.

Retour de flammes

Après deux semaines de tension constante, Tina me posa un ultimatum : soit je doublais dare-dare mes revenus et nous déménagions dans une bâtisse décente, c’est-à-dire spacieuse avec au minimum une vraie salle de bain, une bonne à demeure, etc., soit elle s’en allait. Le sérieux et l’aplomb, insolites en regard de la nature de son discours, avec lesquels elle me fit part de sa décision m’incitèrent à calmer le jeu et à vaguement laisser sous-entendre que j’allais faire mon possible pour améliorer notre sort. J’avais surtout l’intention de demander de l’aide aux quelques amis que j’avais sur place. Quant à sa menace de me quitter si je ne lui permettais pas de « jouir du luxe qu’elle méritait », je ne lui accordai guère d’importance tant elle me paraissait folle, disproportionnée, bref, invraisemblable.

Rapt

Un mois plus tard, en rentrant du collège, j’ai trouvé la maison vide. Comme elle avait emmené Shaïna mais n’avait pratiquement emporté aucun vêtement, j’ai d’abord cru qu’elle allait réapparaître le lendemain. Or à l’aube elle n’était toujours pas rentrée. J’ai donc filé dare-dare là où vivait sa famille, espérant y retrouver la mienne, mais elle n’y était pas. Je n’y trouvai que bouches closes et regards fixés au sol. Seule la soeur qui avait vécu chez nous daigna me faire comprendre que j’avais manqué à mes promesses. Je tombais des nues. Quelles promesses ? Celles qu’un homme fait à une femme en l’épousant… Je me suis énervé et l’ai sommée de me dire illico où était ma fille. La soeur poursuivit en disant qu’il me faudrait débourser de l’argent, beaucoup d’argent pour revoir Shaïna. Qu’un enfant m’avait été offert mais que je n’avais pas su l’honorer…

Bureau de police

Je dus alors me résoudre à me rendre au bureau de police du quartier. Un local où traînaillaient des gars dépenaillés, qui flairèrent l’aubaine dès qu’ils m’aperçurent. Ils ne pouvaient rien faire pour moi, m’apprirent-ils. Il aurait fallu qu’un juge les mandate. Par ailleurs, ils étaient très occupés à démanteler une filière de voleurs de zébus… En les observant, dépourvus des attributs de leur fonction, sans écritoires ni documents et moins encore le zèle et l’empressement de fonctionnaires, j’avais du mal à les imaginer en mission.

Lueur d’espoir

Cette nuit-là, en arrivant chez moi, je me suis heurté à l’un des policiers du matin qui patientait devant ma porte. Il venait me proposer un service payant pour retrouver mon enfant. Il me laissait deux jours pour considérer sa proposition et me rappelait que, plus vite nous réagirions, moins cher me coûterait cette affaire.

Le lendemain matin, je téléphonai au consul de Belgique à Antananarivo pour lui raconter ce qu’il m’arrivait. La liste d’excuses qu’il invoqua pour justifier avoir les mains liées fut longue. Je le crus aisément quand il m’affirma n’avoir aucun pouvoir – qui en avait ici ? – mais il fit à mon égard preuve d’une telle inconsistance de propos que j’ai fini par raccrocher. Ma famille en Belgique et un ami que j’appelai ensuite étaient unanimes : il fallait accepter les conditions du policier. Ils se chargeraient le jour-même de réunir des fonds et de me les transférer par Western-Union.

filiatio21-def-015OEuvre policière

Lorsque je retournai voir le policier pour l’informer que j’acceptais sa proposition, il me félicita d’avoir choisi la solution la plus sage. D’après lui, je reverrais ma fille dans un délai d’une semaine. Le soir même, la police organisait une incursion en fanfare dans le quartier de Tina et embarquait tous les membres de sa famille. Y compris les mômes de quatre ans…

Deux jours plus tard, le même policier revenait m’annoncer avoir retrouvé Shaïna et sa mère. Il m’enjoignait toutefois à la prudence : je ne pouvais rien faire de mon propre chef. Il aurait suffit que Tina porte plainte contre moi pour que je perde mes droits parentaux. Par contre, lui et ses collègues touchés par mon chagrin de père, en échange d’une somme d’argent supplémentaire, m’offraient de me ramener ma fille et de m’indiquer la marche à suivre pour régler définitivement le problème avec la maman. J’acquiesçai avant même de consulter mes proches en Belgique. Et la police agit avec une telle célérité que je fus prévenu qu’ils avaient ma fille avant même que le transfert d’argent n’ait été effectué. Elle passa donc une nuit dans leur local.

Contre-rapt

Une fois rémunérés, ils m’expliquèrent les démarches légales à entreprendre pour bénéficier de la garde exclusive de Shaïna. Il fallait bien sûr que je débourse des pots de vin à chaque étape et pour le moindre cachet officiel sur un document, avant de faire ce qu’ils m’avaient recommandé : quitter le pays avec ma fille pour nous mettre à l’abri d’une éventuelle récidive ou vendetta de la part de sa mère ou de la famille de celle-ci. C’est ainsi qu’aujourd’hui, j’élève Shaïna à l’île de la Réunion avec ma nouvelle compagne. »

propos recueillis par David Besschops

filiatio21-def-014Le décryptage de Michaëla Gayack

Michaëla Gayack est psychologue et maître-praticienne en PNL. Elle intervient essentiellement dans des dossiers en rapport avec l’aliénation parentale.

« Il me sera impossible en quelques lignes d’analyser tout ce qui se joue ici. Brièvement, je ferais remarquer que, indépendamment du fait que nous nous trouvions ici dans une situation typique d’incompréhension culturelle et de relation inégalitaire, il est inenvisageable (voire suicidaire) de s’établir quelque part tout en prétendant conserver la « simplicité » qu’offre la vie des autochtones aux visiteurs de passage. Lorsque, comme ce monsieur, on projette de s’intégrer dans une société, il est impérieux d’admettre la complexité de son environnement humain et de s’y intéresser. A-t-il refusé de le faire ou n’en a-t-il pas eu la capacité, je n’en sais rien. Toujours est-il que ce déni a généré un authentique rapport de force dont une enfant a fait les frais. Dans ce couple, chacun voyait en l’autre, de façon relativement intransigeante et sans prendre en compte sa réalité, une vie fantasmée. Leurs rapports nous le montrent, le dénouement le prouve. Pour terminer, il m’est difficile de ne pas faire le lien entre une petite fille considérée par sa maman et la famille de celle-ci comme une monnaie d’échange et la prostitution qui gangrène Madagascar… »

Article paru dans Filiatio #21 – novembre/décembre 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

 

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