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Rapts parentaux: + 15%…

Credit Gagan Moorthy

Credit Gagan Moorthy

Quelquefois, les familles gouvernent les destinées individuelles de leurs membres. Dans le cas d’Yves, sur base de quelques faits mineurs, ce sont les parents de sa femme qui ont pris la barre de son existence et de celle de leur fille. Quelle qu’ait été leur intention de départ, ce ne fut pas dans l’intérêt de l’enfant. Aujourd’hui, Yves et sa fille Charline vivent à des milliers de kilomètres l’un de l’autre. À cette séparation s’ajoute l’obligation de paiement d’une pension alimentaire disproportionnée en regard de la réalité financière d’Yves. Quand l’argent et les kilomètres s’additionnent, la distance devient exponentielle, les retrouvailles, illusoires, et les blessures émotionnelles s’infectent. Du côté des instances légales, aucune assistance à l’enfant ou à ses parents ne semble envisagée, que du contraire…

En 87…

« Étudiant, j’ai rencontré Licha, suédoise domiciliée à De Soto (Illinois), lors d’un échange linguistique aux États-Unis. Nous eûmes une relation qui prit fin au terme de mon séjour.

Années 2000

Plus tard, les hasards de la vie et mes déplacements professionnels aidant, nous nous sommes retrouvés et avons entamé une vie de couple aux États-Unis. C’est ainsi qu’en 2011, nous habitions à De Soto, étions mariés et parents d’une petite Charline de deux ans et demi. Difficile après coup d’évaluer la qualité de notre relation. Outre les difficultés inhérentes à nos différences culturelles, nous avions des hauts et des bas, comme dans la plupart des couples. Notre principale pierre d’achoppement, c’était nos parents respectifs. Ils n’avaient de cesse de nous faire ressentir le poids de leurs points de vue et n’hésitaient pas, « pour notre bien », à s’ingérer dans nos vies. Ma mère étant en Belgique, ses interventions étaient toutefois plus sporadiques que celles des parents de Licha. Vivant dans un pays voisin du leur, c’est avec eux surtout que nous avions maille à partir.

Rétrospectivement, j’ai compris que ces gens me jugeaient dans ma culture à travers les codes et critères de la leur.

À cette époque, lesdits géniteurs se rendirent en Belgique pour des motifs relativement flous. Bien sûr, a posteriori, c’est facile de donner du sens. À ce moment-là, je savais seulement qu’ils avaient le projet de connaî- tre ma mère. La rencontre ne se déroula pas vraiment bien. Ils voulurent aussi voir ma maison, savoir dans quel quartier je vivais, quel milieu je fréquentais. Cela ressemblait à s’y méprendre à une enquête sociale. Ils rentrèrent chez eux après s’être fait de moi une opinion très négative.

Une migration fatale

Peu de temps après, Licha qui, influencée par ses parents, cherchait un emploi lui permettant de se rapprocher d’eux a décroché un poste de bibliothécaire dans la ville où ils résidaient. Nous avons donc traversé la frontière avec armes et bagages pour les rejoindre. Même si ça n’était pas mon choix, je ne m’y suis pas opposé. Une fois là-bas, ils nous ont prêté un toit. Un appartement équipé où mes meubles anciens ne cadraient pas – et dérangeaient. N’ayant plus de travail, je me trouvais totalement dépendant de leur hospitalité et de leur générosité. Par ailleurs, bien que nos échanges se soient relativement bien passés jusqu’alors, je sentais que leur récent voyage en Belgique avait modifié la vision qu’ils avaient de moi. Si, concrètement, ça ne se traduisait pas par des faits, je sentais en permanence peser un jugement et en ressentais de l’oppression.  Et ce qui devait advenir advint. Dix jours après notre arrivée, à la faveur d’une soirée trop arrosée, je me suis virulemment disputé avec mes beaux-parents. Au cours de cette dispute, la pression accumulée antérieurement s’est relâchée et j’ai explosé, verbalement. Les jugements qu’ils s’étaient faits sur moi au préalable s’en trouvèrent corroborés. Rétrospectivement, j’ai compris que ces gens me jugeaient dans ma culture à travers les codes et critères de la leur. Un peu comme si un arbitre de football arbitrait un match de basket-ball en se basant sur les règles du sport précité. Un classique des malentendus culturels, sans doute. Toujours est-il que, suite à l’algarade, j’étais tellement ivre que le père de Licha eut à veiller sur moi toute la nuit et que je l’ai irrémédiablement choqué en urinant dans un évier. Cela peut paraître idiot mais j’avais à ses yeux commis un crime de lèse-majesté. Culturellement parlant, un acte impardonnable.

Le jugement s’appuierait sur les critères et sur les lois de ce pays et non sur nos conditions de vie réelles.

Jugement

Le lendemain, mes beaux-parents me priaient de m’en aller. Ma fille ne fut pas évoquée, la relation avec Licha, évitée. Notre fille, il semblait logique qu’elle demeurât auprès de sa mère et de ses grandsparents. Quant à moi, il m’était instamment demandé de débarrasser le plancher avec tout le mobilier que j’avais amené de De Soto. Je n’avais rien à répliquer, semblait-il. J’étais chez eux et ils estimaient que j’avais enfreint les codes. En désespoir de cause, je suis parti, ai revendu mes meubles, cédant là une attache de plus, matérielle celle-ci. Seul, désorienté, dans une contrée glaciale, je n’eus qu’une envie : rentrer en Belgique. Seulement, de son côté, ma mère, à qui j’écrivais régulièrement, m’enjoignit de rester sur place. De résister. Elle s’engageait même à me soutenir financièrement, pourvu que je n’abandonne pas le terrain. J’y suis donc resté cinq semaines de plus, dans une maison au milieu de nulle part, dans une région pratiquement déserte.

Résistance active

Ce furent sans doute les semaines les plus éprouvantes de ma vie, dans une espèce de no man’s land psychologique à l’équilibre précaire. Je recevais en abondance des sms de la famille de Licha. Menaçants mais formulés de façon assez habile pour ne pas devenir des pièces à conviction justifiant une plainte. De toute évidence, le père de Licha portant le titre de consul de Suède, ma parole n’eut pas été crédible contre la sienne. La demeure où j’habitais était vraiment très exposée. Elle n’avait aucun voisin mitoyen mais quatre façades de plein-vent et de nombreuses fenêtres. Au fil du temps, le nombre de sms augmentant, j’ai commencé à avoir vraiment peur. Un jour, le vélo que l’on m’avait prêté a disparu. Cela aurait pu être de l’ordre du détail si un de mes rares voisins ne m’avait pas signalé qu’à lui qui entreposait des objets de valeur devant sa bâtisse depuis plus de dix ans, on n’avait jamais rien volé. Peu à peu, sous l’effet de cette pression intangible mais constante, je me suis retrouvé dans un état proche de la terreur. La seule personne qui aurait pu me motiver à résister, c’est-à-dire ma fille, je ne la voyais que dans une bouquinerie à un rythme irrégulier. Après cinq semaines, n’en pouvant plus, j’ai craqué, et j’ai pris la décision de revenir à Namur.

Coup de théâtre

La veille de mon départ, en dépit de l’arrangement à l’amiable proposé préalablement par Licha, j’ai reçu par courrier un document me signifiant son intention de divorcer. J’étais fait ! Car je n’avais plus le temps ni de prendre un avocat ni de réagir de quelque façon que ce soit. Et mon départ pourrait être interprété comme un abandon… À nouveau, dans cette manière de procéder, je reconnaissais la marque des parents de Licha. Si le divorce avait été sa volonté, elle m’en aurait informé personnellement, j’en suis sûr.

Belgique

Je suis donc revenu, extrêmement inquiet de la tournure que prenaient les choses. Mariés sur le sol états-unien, nous dépendions de cette juridiction et, où que nous nous trouvions dans le monde, le jugement s’appuierait sur les critères et sur les lois de ce pays et non sur nos conditions de vie réelles. Heureusement, dans l’immédiat, j’ai pu compter sur le soutien de ma mère. Elle m’a d’ailleurs aidé à retrouver un boulot dans l’enseignement.

Divorce

Pendant ce temps, aux États-Unis, la procé- dure de divorce faisait son chemin. C’est ainsi que j’ai eu une première audience par téléphone avec le juge en charge de notre dossier. Celui-ci n’ayant pas les aptitudes linguistiques suffisantes pour traiter en français ce genre d’affaire, la conversation se fit entièrement en anglais. Pour ce qui était du décalage entre les horaires, ce fut aussi à moi à m’adapter à son tempo. À la seconde audience, il détermina le montant d’une pension alimentaire dans laquelle il inclut les soins de santé et une assurance complémentaire. Au final, j’avais à payer 325$ mensuels. Une somme calculée comme si j’habitais en Floride. Le juge estimait que la distance entre nos deux pays équivalait à la distance entre celui où habitait ma fille et la Floride.  Avec un salaire de prof, il m’était inconcevable de payer autant. Et bien que le juge m’ait autorisé à voir ma fille, je ne pouvais pas à la fois régler mensuellement de telles sommes et acquérir des billets d’avions, au coût outrancier, pour me rendre là-bas. Sans omettre qu’une fois sur place, j’aurais à trouver où me loger. Et pour y recevoir ma fille, ce logement devrait être à la fois décent et sécurisé. Bref, c’était, et c’est toujours, inenvisageable. Je suis coincé. Et pour parachever ce tableau, cerise sur le gâteau, en cas de pension alimentaire versée pour un enfant se trouvant dans un pays étranger, l’état belge prélève 15% sur le versement…

Conséquences financières et morales

Mon contrat ayant pris fin, je suis à présent au chômage. Je devrais en théorie le signaler au juge étant donné qu’aux États-Unis, les accords de divorce sont revus quand la situation des divorcés change. Malheureusement, je n’ai plus confiance en ce fonctionnement. Et ça ne me permettra de toute façon pas de voir ma fille davantage. Sans compter que cette histoire de révision des accords de divorce a des conséquences en cascade. Ma mère se sent par exemple sommée de rester en vie afin de ne pas voir le fruit du travail d’une vie dérobé par une belle-famille dont elle désapprouve les méthodes. À d’autres moments, elle pense que me déshériter serait la moins mauvaise des solutions. Ceci entraînant cela, je ne suis plus guère enclin aujourd’hui à contacter quelque juge que se soit.  D’autant que, n’en ayant pas la capacité financière, je ne paye pas la pension alimentaire et que le retard s’accumule. Je pourrais être arrêté pour cela, en Amérique ou dans des pays avec qui elle a des conventions. Je songe à l’Espagne, notamment. Dans tous les cas, il est impensable que je retourne aux États-Unis tant que cette affaire d’argent est en suspens. Et ma mobilité géographique s’en trouve restreinte.

En quoi le père que je suis sur la Toile est-il distinct d’un autre monsieur à la télévision ?

Papa tout plat

Pour ce qui est de la relation avec ma fille, par webcam interposée, ce n’est qu’un pis-aller. L’absence de dimension physique, après un certain temps, s’est fait cruellement ressentir. Et, même si maintenir un contact virtuel était une des prescriptions du juge, je ne suis pas sûr qu’une relation de ce type soit dans l’intérêt de l’enfant. À une époque où l’omniprésence des écrans n’est plus à démontrer, apparaître sur l’un d’eux pourrait me reléguer au rang des séries télévisées. En quoi le père que je suis sur la Toile est-il distinct d’un autre monsieur à la télévision ? Au début, je la voyais sur Skype deux fois par semaine. Pour elle, à cinq ans et demi, c’était beaucoup et j’éprouvais pas mal de difficultés à capter son attention et à la conserver. Ce n’est pas un phénomène qui nous est propre mais qui s’observe souvent entre parents et enfants qui ne se fréquentent pas au quotidien. Il manque un support à leurs rapports, un dénominateur commun.  Et la moindre conversation sonne artificiellement. D’autre part, ma fille est sans doute hyperactive comme je le suis et comme l’est également mon fils (né d’une précédente union). Hélas, je n’ose pas l’évoquer à sa mère. Car les frais encourus, dans le cas où mon diagnostic serait confirmé par un médecin, s’ajouteraient à ma note… De toute façon, Licha et moi sommes dans une espèce de non-dialogue absolu. Lorsque nous discutons, que ça soit par téléphone ou par Internet, nous ne parlons ni de notre fille ni de nos circonstances parentales. Ou très rarement. Quand quelquefois elle me montre des dessins de Charline et qu’elle promet de me les envoyer puis ne tient pas promesse…

Ce qui m’attriste le plus, c’est que cette pension alimentaire qui m’emprisonne et réduit ma paternité à peau de chagrin découle d’une initiative dont Licha n’est pas à l’origine. De plus, ironie du sort, elle n’en a nul besoin, étant donné que l’addition de son salaire et de celui de son nouveau compagnon les place très au-dessus de contingences matérielles s’élevant à 325$. Plus 15%… »

propos recueillis par David Besschops

Chacun, à des moments particuliers de son histoire, éprouve le besoin de raconter son vécu de façon unilatérale. À Filiatio, tout en restant conscients de l’incomplétude d’une vision unique, nous rencontrons des femmes et des hommes à qui nous offrons un espace d’expression. Nous ne voulons pas ausculter la véracité de leurs propos ni les éventuelles contradictions qui s’en dégagent mais prendre en compte le témoignage de leur expérience de parents ayant subi le rapt ou la privation d’un ou plusieurs enfants. Ou d’adultes ayant été victimes de rapt ou de privation parentale en tant qu’enfant.

SultanaLe décryptage de Sultana Khoumane

Dans ce témoignage, j’ai le sentiment qu’on tourne autour de quelque-chose sans l’atteindre. Les émotions ne sont pas abordées et le récit reste à la surface du drame qu’il relate. Le couple parental, par exemple, est très peu évoqué. Sans doute s’agit-il d’un mouvement protecteur de la part de ce père qui, pris par la tourmente et psychologiquement fragilisé, doit encore aujourd’hui donner priorité à sa propre survie. Cela imprègne sa manière de raconter son histoire. Par contre, la sensation qu’il divorce de ses beaux-parents est beaucoup plus nette. C’est eux qui occupent la place de son couple. Quant à l’aspect légal de cette situation, je déplore qu’une fois de plus, en quelque pays que ce soit, l’humain ne soit pas pris en compte et que le parent à la dérive ne soit absolument pas guidé – que du contraire. Et comme c’est généralement le cas, le premier qui fait appel à l’appareil de justice l’emporte…

Je pense qu’il est grand temps d’avoir un code de la famille, plus qu’européen, universel ! Et que dans les écoles, en cinquième et sixième secondaires, en plus des cours d’éducation sexuelle, et maintenant routière, les élèves soient également sensibilisés à ce qu’implique de devenir parents – droits et devoirs.

Article paru dans Filiatio # 17 / Janvier-Février 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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