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Rapts parentaux: Ni parents ni apparentés…

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Un encadrement inadéquat par les instances de protection de la jeunesse amènera Sissi, jeune maman souffrant d’un handicap léger, à prendre des décisions qui joueront en sa défaveur en incitant lesdits services à la séparer de ses trois enfants. Ceux-ci seront en outre privés de contact avec leur oncle et leur grand-mère maternelle. Histoire d’un écartèlement familial.

Propos recueillis par David Besschops

Verdict

« Le jugement a été prononcé ce matin : ma soeur n’a plus le droit de voir ses enfants et je suis interdit de contact avec mes neveux, dont Lucien qui, ces quatre dernières années, alternait semaines en internat et week-ends chez moi. Bien sûr, pour en arriver à ce résultat, il a fallu engranger d’innombrables incompréhensions et presqu’autant de malentendus.

À l’origine

Ma soeur Sissi souffre depuis l’enfance d’un handicap mental léger. Elle a suivi sans difficulté un cursus scolaire dans l’enseignement spécialisé puis une formation manuelle pour un métier qu’elle n’a jamais eu l’opportunité d’exercer. C’est en effet lors de cette formation en atelier protégé qu’elle a rencontré Victor, le jeune homme qui allait devenir le père de ses deux premiers enfants. Victor est un homme dit « pas comme les autres ». Dans sa tête, il est resté un grand enfant. Et ses actes suivent cette logique. Sissi, par contre, transformée et mûrie par les grossesses, s’est sentie investie d’une responsabilité parentale dès la naissance du premier de ses fils. Cela s’est manifesté par les démarches qu’elle a entreprises afin de bénéficier d’une aide administrative pour toutes les questions d’inscription des petits, allocations familiales, ONE, mutuelle et plus tard écoles. Sa capacité à reconnaître ses limites et à se faire judicieusement conseiller lui a même permis de s’émanciper de notre mère et de décrocher un logement social dans la bourgade où elle avait grandi. Autant de repères qui sont des facteurs de stabilité émotionnelle. De même, ma soeur avait fait preuve d’un sens certain des responsabilités en alertant une assistante sociale pour la prévenir que Victor, tout en étant un copain formidable pour les enfants, âgés alors de quatre et deux ans, était incapable d’assumer les obligations liées à sa paternité. Par exemple, il ne se levait tôt qu’un jour par semaine, et pas nécessairement le jour où Sissi avait besoin de lui pour garder le jeune Jonas pendant qu’elle conduisait Lucien à l’école. Il est vrai qu’elle avait jusqu’alors reçu beaucoup d’aide de notre mère, ce qui l’avait empêché de prendre conscience que Victor, bien qu’adorable, était un père absolument inefficient, tout absorbé par sa passion de la pêche, qu’il pratiquait avec assiduité.

Première intervention de la justice

Après s’être épanchée à propos de la défection parentale de Victor auprès de la fonctionnaire en question, en qui elle avait entièrement confiance, Sissi eut la désagréable surprise de voir débarquer chez elle une assistante de justice et de subir ce qui, de mon point de vue, s’apparentait plus à une forme d’inquisition qu’à une enquête. Ayant assisté à plusieurs conversations entre ma soeur et cette dame, je ne cessais de m’étonner que cette dernière évalue le discours de ma soeur à l’aune d’une normalité qui n’était pas la sienne. Finalement, grâce à l’intervention conjointe de ma mère et moi, et à notre engagement dans la vie familiale des enfants, Sissi fut laissée en paix et put continuer à s’épanouir dans son rôle maternel. Victor, de son côté, rencontra une autre jeune fille et quitta le domicile commun peu de temps après. Il revenait néanmoins, de loin en loin, saluer ses enfants et inviter le plus grand à des parties de pêche dans le fleuve qui coulait en face de la maison. Pour ma part, travaillant cinq jours sur sept à l’époque, mon implication consistait à héberger Lucien le week-end. Ma mère, par contre, avait complètement organisé sa vie autour de ses petits-enfants et profita même d’une offre locative intéressante pour s’installer dans une maisonnette située dans la même rue que sa fille. Cela lui permit d’être présente quotidiennement et de concevoir avec celle-ci un système de gardes et de partage des tâches qui soulagerait l’une sans épuiser l’autre.

Équilibre

Pendant quelques années, cet équilibre fut maintenu et les enfants semblaient y trouver leur content. Les commentaires de leurs institutrices et instituteurs abondaient dans ce sens. Mère et grand-mère se disaient comblées et jouissaient d’une relation plus proche et plus intime qu’elle ne l’avait jamais été.

Rencontre et changement

La situation changea radicalement quand ma soeur rencontra Frédéric, un homme de quinze ans son aîné, qui avait sur elle un ascendant énorme et qui, surtout, ne supportait pas la grand-mère des petits. Quasiment du jour au lendemain, Sissi pria notre mère de ne plus se présenter chez elle car cela incommodait Frédéric – qui avait établi ses quartiers chez ma soeur très vite après leur rencontre. Très vite, il y régna en seigneur et maître, au point qu’il me devient difficile de recevoir Lucien, qui avait alors sept ans, comme ça avait été convenu trois ans auparavant. Bientôt, la communication entre Sissi et moi fut totalement coupée et je ne vis plus mon neveu pendant près d’un an. Ma mère, impactée par cette soudaine déprise et perte de contact avec sa fille et ses petits-enfants, s’enfonça dans le marasme de la dépression et, plutôt que de demeurer à proximité d’êtres qu’elle chérissait mais dont elle se sentait privée, déménagea sur un coup de tête et partit s’installer en France. Pour ma part, j’avais la chance d’avoir un emploi très prenant et le soutien affectif de ma copine de l’époque. J’étais toutefois inquiet pour Sissi. Les racontars des voisins au sujet du couple qu’elle formait avec Frédéric n’étant pas faits pour me rassurer. J’appris ainsi qu’on ne la voyait pratiquement plus en rue et, en me renseignant dans leur établissement scolaire, j’eus la confirmation que les enfants fréquentaient de plus en plus irrégulièrement l’école. Ne sachant quelle attitude à adopter, je ne réagis pas.

Un troisième enfant

Quelques mois plus tard, j’eus la chance d’entendre la voix de ma soeur au téléphone. Elle m’annonçait la naissance prochaine de son troisième enfant, une fille. Malheureusement, Frédéric l’avait laissée tomber dès l’annonce de sa grossesse. Il semblait même, d’après ses dires un peu confus, qu’il avait abandonné le territoire belge. Sissi était désemparée et m’avisait comme si de rien n’était que je pouvais passer le samedi suivant pour prendre Lucien comme auparavant, sans se soucier de savoir si j’avais été blessé par le fait de m’être vu brutalement séparé d’un môme pour qui j’avais énormément d’affection.

Reprise de contact

J’ai donc revu Lucien de façon régulière durant toute la grossesse de ma soeur. Ma mère, par contre, n’eut pas immédiatement le coeur de revenir de France et ce n’est que quelques mois après la naissance de Julie qu’elle s’est rapprochée de sa fille et de sa nouvelle petite-fille. Malheureusement, ces moments de joie ne durèrent pas longtemps car Sissi était bien entendu dépassée par la situation. Mère de trois enfants très jeunes dont un nouveau-né, que pouvait-elle pu faire toute seule ? Moimême ayant fort peu de disponibilité et ma mère n’étant même plus domiciliée en Belgique, nous ne représentions plus qu’un fragile soutien familial.

Des entrevues qui, de mon point de vue, s’apparentaient plus à une forme d’inquisition qu’à une enquête.

Seconde intervention de la justice

C’est ainsi que, le coeur gros, ma mère et moi prîmes la décision de recontacter l’assistante de justice à qui nous avions eu affaire quelques années auparavant. Elle nous reçut en ses bureaux et au début, tout alla plutôt bien. Elle était à l’écoute, empathique, enfin, elle n’avait plus rien à voir avec la personne que nous avions vue à l’oeuvre auparavant, lorsqu’elle questionnait ma soeur. Elle nous avertit toutefois que le champ d’action de son mandat était fort restreint et qu’elle allait devoir passer la main aux services de protection de la jeunesse, ce qu’elle fit aussitôt. Rendez-vous fut pris pour la semaine suivante. Je fus hélas le seul à pouvoir m’y rendre, ma mère ayant dû retourner en France pour des questions personnelles. Du coup, la configuration changeait puisque je me retrouvais seul face aux délégués du SAJ à expliquer que ma soeur – au handicap avéré – se retrouvait sans personne pour élever trois enfants et que, personnellement, j’avais peu de moyens de lui venir en aide.

Sentence des services de protection de la jeunesse

En résumé, suite à presqu’une année de pourparlers et de tergiversations, durant lesquels les enfants en âge de scolarisation de Sissi ne fréquentèrent pas l’école, décision fut prise qu’elle garderait son bébé près d’elle et continuerait à s’en occuper tandis que Lucien passerait ses week-ends chez moi, comme ça avait été le cas pendant la majeure partie de son existence. Il serait pris en charge par l’internat attenant à son école durant la semaine. Quant au second des enfants de Sissi, il serait placé dans une famille d’accueil de la région, assez près pour qu’elle puisse lui rendre visite le plus souvent possible. Sur ce point, la décision du service de protection de la jeunesse était cruelle et incompréhensible. Pourquoi le petit Jonas n’allait-il pas en internat comme son frère aîné ?

Mal dans ma peau et très irritable, je fus jugé inapte à m’occuper d’un enfant qui avait besoin d’un référent stable et équilibré.

Conséquences

Nous ne pûmes évidemment que nous plier à ce qui avait été établi mais ma soeur était effondrée. Quand elle fut au courant de l’affaire, ma mère revint à nouveau en Belgique et se ruina – au sens littéral du terme – pendant trois ans à introduire les uns après les autres des recours en justice. Par ailleurs, elle passait le plus clair de son temps à oeuvrer pour maintenir les liens entre les trois enfants de la fratrie. En organisant des promenades, des visites à l’internat en compagnie du bébé ou dans la famille d’accueil de Jonas ou des repas familiaux chez Sissi. En dépit de ces efforts, sa fille ne se remettait pas d’avoir été séparée de ses enfants, d’autant qu’elle venait de passer une année complète avec eux trois au quotidien. Et ce que nous redoutions ma mère et moi finit par arriver. L’assistante sociale de référence de ma soeur, qui passait chaque semaine pour évaluer la relation que Sissi entretenait avec son bébé, fit un rapport faisant état de négligences. Et, malgré que notre mère ait proposé de s’en occuper, cet enfant-là fut placé également. Peu à peu, Sissi voyait ses enfants s’éparpiller et se voyait complètement impuissante et incapable de changer la donne. Quelques mois plus tard, ne supportant pas ces séparations, Sissi se fit interner pour dépression dans un hôpital psychiatrique. Pendant ce temps, ma mère luttait toujours pied à pied en justice pour récupérer les enfants et Lucien habitait chez moi les week-ends. Nous allions quelquefois voir sa maman à l’hôpital, quand cela m’était possible.

Deux ans plus tard

Ma vie personnelle finit par interférer dans mes rapports avec le Service de Protection de la Jeunesse. Alors que ma compagne venait de me quitter, j’eus- de dépit et de colère – l’impulsion parfaitement contreproductive de dire au directeur du SPJ, qui me recevait, ce que je pensais de lui et de l’incompétence de son service. Cette attitude me valut d’être convoqué fréquemment à une période où j’étais mal dans ma peau et très irritable, et où ce que je vivais comme du harcèlement me conduisit à perdre patience et à avoir un comportement parfaitement déplacé dans les bureaux du SPJ. Les conséquences ne se firent pas attendre. Une révision du dossier fut lancée, suivie d’un nouveau jugement au cours duquel je fus jugé inapte à m’occuper d’un enfant qui avait besoin d’un référent stable et équilibré. La garde hebdomadaire de Lucien me fut retirée. Aujourd’hui encore, je suis en procès avec le SPJ pour récupérer le droit de le voir. Il est très attaché à moi et je suis son unique lien avec sa famille d’origine. En effet, après des tentatives de contacts organisées par ma mère entre Sissi et ses enfants, il a été estimé que ces contacts s’avéraient plus néfastes que positifs pour les mineurs qui, semblerait-ils, sortaient de ces entrevues dans un état lamentable.

Conclusion

Je ne vois pas ce que je pourrais ajouter au récit de cette suite de procédures qui nous a tous laissés dans un dénuement affectif sans précédent et qui a ôté à ma soeur ses enfants. »

Le decryptage de Michaëla Gayack

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Michaëla Gayack est psychologue et maître-praticienne en PNL. Elle intervient essentiellement dans des dossiers en rapport avec l’aliénation parentale.

« Ce qui me frappe d’emblée dans ce témoignage, c’est la place fantôme attribuée aux enfants. D’un côté, on a les membres d’une famille qui tiennent à n’importe quel prix à rester en lien avec eux. D’un autre côté, à les lire, j’en viens à me demander si ce sont eux qui s’équilibrent au contact des enfants ou l’inverse. Très peu de choses sont d’ailleurs dites à leur sujet. Hormis celui de Lucien, leurs prénoms sont à peine prononcés. Ce qui apparaît très clairement, c’est que ces enfants participent activement à la stabilité des adultes. Comme des cale-pieds ? Pour le reste, peu d’éléments factuels montrent ou démontrent leur bien-être. Leur mal-être est par contre est plus facile à imaginer. Pour ce qui est de l’intervention des services d’aide à la jeunesse, sans doute inévitable dans pareille configuration, elle laisse une sensation de mathématiques froides et impersonnelles et ressemble davantage à une interversion de chiffres dans une liste qu’à une recherche de modulation d’une situation humaine délicate. Par ailleurs, le paramètre du handicap est bien trop ostensiblement écarté pour qu’on ne se pose pas des questions concernant l’encadrement spécifique qu’il induisait plutôt que ces mesures de séparation et d’éloignement. En conclusion, je m’interroge : en l’absence de toute évaluation réelle des besoins des enfants, le milieu d’aide à la jeunesse est-il plus adapté que leur milieu familial d’origine ou ne sont-ils pas en train de tomber de Charybde en Scylla ? »

 Article paru dans Filiatio #24 – mai/juin 2016, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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