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Rapts parentaux: « On va gérer tes vieux! »

Chacun, à des moments particuliers de son histoire, éprouve le besoin de raconter son vécu de façon unilatérale. À Filiatio, tout en restant conscients de l’incomplétude d’une vision unique, nous rencontrons des femmes et des hommes à qui nous offrons un espace d’expression. Nous ne voulons pas ausculter la véracité de leurs propos ni les éventuelles contradictions qui s’en dégagent mais prendre en compte le témoignage de leur expérience de parents ayant subi le rapt ou la privation d’un ou plusieurs enfants. Ou d’adultes ayant été victimes de rapt ou de privation parentale en tant qu’enfant.

Fil 16 - Témoignage - Engrenage - Brent2.0

 « On va gérer tes vieux! »

Philippe, il y a quatre ans, accompagnait sa fille dans les bureaux du SAJ de Liège pour qu’elle y fasse part de sa requête de mettre un terme à sa garde alternée pour s’établir en résidence principale chez son père. Renvoyée sans égard à ses « occupations » et à son mal-être, Alice ne fut pas entendue. Trois ans et demi plus tard, suite à quelques frasques de sa part, le SPJ de cet arrondissement judiciaire prescrivait une mesure d’éloignement et la plaçait en internat et chez sa grandmère paternelle. Découragée, peu écoutée et pas entendue, Alice venait de réussir un bien triste tour de force: s’enlever elle-même à ses parents. Autrement dit, s’auto-rapter. À vouloir appréhender la logique administrative qui sous-tend et étaie cette situation, Philippe ne découvre que des procédures et une inflexibilité humaine qui confinent à la violence morale et au non-respect des gens qu’elles concernent.

Prémisses

« Pour moi, le point de départ se situe il y a quatre ans. Pour les services d’aide à la jeunesse, par contre, un problème commence à l’ouverture d’un dossier… Mais revenons là d’où tout est parti selon moi. À l’époque, ma fille vivait en profonde mésentente avec sa mère et s’en plaignait régulièrement lors de ses séjours chez moi. La situation affectait son moral et influait sur nos rapports. Soucieux de ne pas l’abandonner dans ce marasme j’ai réagi en l’accompagnant au le Service d’Aide à la Jeunesse (SAJ) de notre ville afin qu’elle y soit entendue.

Déconvenue

Malheureusement, à notre grand étonnement, le fonctionnaire qui nous reçut à l’époque estima qu’il n’y avait pas péril en la demeure et prit notre requête tellement à la légère que nous n’eûmes ni l’un ni l’autre l’impression d’être entendus. À peine si nous eûmes celle d’être écoutés… S’il est envisageable qu’une demande de ce type de la part d’une fille de dix ans ne soit pas prise pour argent comptant par ce service, il est plus difficile d’accepter comment ce même service n’a pas détecté ou émis l’hypothèse que derrière cette demande se manifestait un malaise sur lequel il faudrait s’arrêter.

Quatre ans plus tard

Il y a quelques mois, Alice a été mise sous protection judiciaire par le SPJ (Service de Protection de la Jeunesse). D’après cette institution, sa mère et moi représentons un danger pour elle. Une décision tombée comme un couperet après un énième passage au tribunal. C’est à n’y rien comprendre. Pendant quatre ans, la procédure introduite pour avoir ma fille en hébergement principal n’a pas avancé. Et cette stagnation de la justice a eu pour effet d’accentuer le malaise d’Alice qui, l’an passé, a commencé à somatiser, notamment en souffrant de migraines atroces et de longue durée. Par ailleurs, à force de confrontations avec les juges, les rapports avec sa mère se sont gravement détériorés.

Expérience du fonctionnement de la justice

Durant ces quatre ans, j’ai vraiment eu l’impression qu’une requête ne se traduisait dans les faits par rien de plus consistant que des négociations entre l’administration judiciaire et les avocats. Pendant les séances de ping-pong et les joutes verbales de ceuxci, les parents sont relégués au rang de figurants. Pourtant, l’enjeu de ces tournois d’éloquence était supposément l’intérêt d’un enfant… de notre fille… Mais cela semblait oublié. Plutôt que de considérer les lieux où se rend la justice comme des espaces dialectiques, c’est-à-dire où coexistent plusieurs vérités, les avocats se bornent à faire des pronostics en fonction du juge en charge du dossier (« Avec celui-là, on est mal barré… » ; « Avec cet autre, c’est dans la poche ! ») et à établir des stratégies sur ces bases-là. Quand la situation est favorable, ils plaident; quand elle ne l’est pas, n’hésitant pas à prendre le cap au pire, ils la compliquent. Je me souviens, par exemple, d’un rendez-vous au tribunal deux jours après qu’une plainte ait été déposée contre moi pour harcèlement sexuel, par la mère d’Alice. Je suis arrivé là-bas sans être au courant et j’ai appris de la bouche du juge, qui ne remettait absolument pas en question cette déclaration, que je harcelais sexuellement ma fille… Après ça, j’ai dû me battre à coups de contre-expertises pour prouver le contraire… Mais notre enfant, pendant ce temps-là, que devenait-elle ? Personne ne s’en est soucié.


Les parents sont relégués au rang de figurants

Conséquence(s)

Progressivement, Alice a commencé à ne plus se sentir bien nulle part. Ça s’est traduit par des symptômes physiques. Elle a notamment vécu une période de migraines intenses. Les disputes avec sa maman se sont multipliées. Le conflit s’est exacerbé, ce qui la poussait à me demander toujours plus d’aide. Cependant, ma procédure introduite au tribunal demeurant au point mort, l’appui moral que je représentais pour elle a commencé à s’effriter vu qu’il n’était relayé ni légitimé par aucune décision de justice. La Justice stagnant, je ne devenais pas le soutien légal et affectif dont elle avait cruellement besoin. Elle a fini par ne plus s’y retrouver ni chez moi ni chez sa mère. Il a alors suffi de l’addition de quelques éléments pour que cette situation explose.

Boum !

Une gifle reçue chez sa mère, deux ou trois fugues chez moi, dont la responsabilité, apparemment, nous échoit, l’influence néfaste de ses grands-parents, et Alice a réussi à s’extraire de notre vie.

Placée en internat la semaine et chez sa grand-mère paternelle le week-end

Le placement

Jugée en péril à nos côtés, la voilà placée chez sa grand-mère paternelle les weekends et en internat la semaine. Cela n’a pas pu se faire, bien entendu, sans de nombreux passages par les bureaux du SAJ et du SPJ, des interventions de psychologues, des expertises en tous genres et qu’un fonctionnaire ait décrété qu’il y avait urgence.

L’urgence

Un mot qui n’a pas la même définition pour le commun des mortels, dont je fais partie, et pour le personnel administratif. À savoir que jusqu’à ce mois de mai 2014, Alice vivait en garde alternée. En mai, un juge a décrété qu’elle était en danger auprès de ses parents. Or, Alice n’a été placée qu’en juillet ! Six semaines plus tard. Six semaines durant lesquelles tout aurait pu survenir. Et pourtant, de nouveau, nul ne s’est préoccupé de son sort dans cet intervalle. Excepté nous, ses parents, bien sûr. Dans cet ordre d’idées, en juillet, il a été convenu par les instances qui ont pris la décision du placement qu’Alice requérait un suivi psychologique. Nous sommes en octobre et rien n’a été mis en place dans ce sens.

Impuissance

Bien sûr, de l’extérieur, on s’imagine que nous pourrions sa mère ou moi intervenir pour accélérer ce processus. Impossible. Nous ne représentons plus pour les services concernés qu’un dossier de famille à problème et de parents incapables d’assumer leurs responsabilités. Filtrés par des grilles de lecture, nous sommes rentrés dans des chiffres et nous ne sommes plus qu’un faire-valoir et une justification des subsides qui leur sont alloués. Voilà ce en quoi ils nous ont convertis. Et ils ne paraissent pas disposés à remettre leurs considérations en question. Non contents de ne pas lire les dossiers qu’ils traitent, les assistants et autres employés à qui nous avons affaire sont inaptes à nous fournir des réponses aux questions que nous nous posons. Nous sommes en permanence renvoyés vers d’autres services ou vers d’autres spécialistes. Seuls les dossiers comptent, l’aspect émotionnel et la détresse humaine ne font pas partie de leurs prérogatives. À chaque nouveau rendez-vous, nous sommes reçus par quelqu’un de différent qui est à peine au su de nos déboires et qui attend de nous des explications sans fixer un minimum de cadre à l’entretien, ce qui aurait éventuellement pour bénéfice, ne fut-ce que secondaire, de créer un climat de sécurité.  Par ailleurs, si nous voulons consulter notre dossier, cela nous est systématiquement refusé. Nous n’avons donc pas le droit de prendre connaissance d’éléments factuels nous concernant. Par contre, nous sommes tenus d’accepter de remettre notre sort parental à un individu qui n’emploie aucunement les renseignements auxquels il nous refuse l’accès. D’autant que le temps consacré à nous débattre pour survivre face à une administration aveugle et humiliante (j’entends encore le directeur du SPJ déclarer devant notre fille et sa grand-mère que l’éducation que nous lui avions inculquée, c’était du « caca » !, ou en une autre occasion, annoncer à Alice que leur service allait « gérer ses vieux »…) nous éloigne de notre objectif premier qui est Alice. Mais qu’importe, semble-t-il, à quatorze ans, Alice serait tout à fait apte à mener sa vie comme bon lui semble. Nous n’avons plus voix au chapitre.

Déparentalisation

Notre rôle actuel ne consiste en rien de plus que de prendre à notre charge les responsabilités que peuvent engendrer les décisions prises par notre fille. Elle choisit son école, organise ses loisirs, administre son budget. Nous ne sommes plus là que pour financer ses dépenses et apprendre après coup les conséquences de ses initiatives ou de ses choix. D’un point de vue relationnel, c’est catastrophique. Elle a aujourd’hui le pouvoir de nous traiter comme des potes. Quand ça lui sied, elle me propose un rendez-vous.

Nous ne sommes plus qu’un faire-valoir et une justification des subsides alloués

Parfois, elle l’honore, d’autres fois elle l’annule, pour des motifs qu’elle garde pour elle. Elle-même est hésitante. Confrontée à une multitude d’interlocuteurs institutionnels, en plus de sa grand-mère et ses parents, elle se demande parfois à qui elle doit s’adresser pour voir son père. À côté de cela, elle a reçu du SPJ et du SAJ l’autorisation de nous jauger et nous évaluer et de leur faire part de ses jugements. Avec leur concours, elle nous gère… Il nous est devenu difficile d’être naturel et spontané avec elle en sachant que nos faits et gestes sont soumis à des interprétations multiples. Imaginons que je veuille la joindre par téléphone : si j’insiste, cela peut-être perçu comme du harcèlement. À l’inverse, si je renonce, c’est de l’abandon. Je ne sais plus du tout sur quel pied danser ni même si je suis encore vraiment un père…

Elle a aujourd’hui le pouvoir de nous traiter comme des potes

Total désarroi

Lorsque j’ai pris conscience que les institutions censées venir en aide aux enfants, plutôt que d’œuvrer à une réparation du lien avec leurs parents au contraire accentuent l’abîme qui se creuse entre eux, ça a été une douche froide. Ces institutions travaillent à l’exclusion des parents et à la destruction des liens intrafamiliaux. Pratiquement à leur effacement. C’est un système répressif ou tout est imposé par des gens feignant de vous proposer des alternatives qu’ils ont préalablement déterminées… Et pendant ce temps-là, la môme désemparée se dépatouille. Selon leurs critères, c’est un enfant sans passé dont l’histoire a débuté à l’ouverture de son dossier. En espérant qu’elle ne s’achève pas à sa clôture… Quant à nous… Il y a peu, l’assistante à qui j’ai demandé comment, dans le contexte actuel, je pouvais réinvestir ma paternité, s’est mise à feuilleter ses fiches. À la recherche d’une réponse ?… »

Propos recueillis par David Besschops

Le décryptage de Sultana Khoumane

9782874620430

 Je constate à la lecture de ce témoignage, et en me basant sur mon expérience personnelle, que le service de protection de la jeunesse n’évolue guère au fil des années. Si la réalité décrite ici peut sembler ahurissante pour le commun des mortels, elle démontre hélas à quel point le manque d’humanité et de formation de certains interlocuteurs sociaux convertit l’institution pour laquelle ils travaillent en machine infernale qui, une fois lancée, devient incontrôlable. Il reste néanmoins inconcevable que des parents, du fait même de leur préoccupation pour le sort d’un enfant, soient peu à peu broyés dans un cauchemar orchestré par les structures supposément compétentes auxquels ils font appel. Des structures qui, apparemment, n’ont pas les moyens des mesures qu’elles prennent. Au regard de cela, il n’est pas étonnant que d’autres parents optent pour rester dans la détresse plutôt que de se tourner vers une institution qui transforme une situation de départ insatisfaisante en un enfer.  Au vu de ce qui précède, j’estime qu’il est urgent d’adapter le cursus des intervenants de ces services à la société dans laquelle ils vivent. Car ce témoignage souligne cruellement leurs carences en gestion psychologique comme en gestion de la famille. Quant aux parents évoqués dans ce témoignage, pris par cette spirale qui les disloque, ils risquent d’attendre très longtemps pour recevoir de l’aide.

Article paru dans Filiatio # 16 / Novembre-Décembre 2014, abonnez-vous ou téléchargez-le gratuitement.

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