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Rencontre avec Édith Goldbeter Merinfeld

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Des nouvelles configurations familiales

Édith Goldbeter Merinfeld est une grande figure de la thérapie familiale. Par une journée enneigée, elle nous a reçus en entretien et nous a livré quelques clés de réflexion sur les nouvelles configurations familiales qui traversent la société… et notre journal. Familles homo-parentales et hétéro-parentales, désir d’enfant, nid vide, séparations et disputes autour des enfants : elle-même, explique-t-elle, ne cesse de se poser des questions. C’est ainsi qu’elle conçoit son métier de thérapeute et c’est ainsi qu’elle le pratique. Mais pour une fois, c’est elle qui répond aux questions !

Filiatio : À quels nouveaux enjeux sont confrontées les familles ?

Édith Goldbeter Merinfeld : les séparations sont très répandues ; cette évolution date déjà de plus de dix ans. Le divorce s’est banalisé, ainsi que les séparations des couples non mariés ayant des enfants. De nouvelles configurations sont apparues, telles que les couples homosexuels, séparés ou divorcés de couples hétérosexuels ; dans certains cas, on a des familles reconstituées avec deux femmes, ou deux hommes, et des enfants des deux côtés. En France, c’est un grand débat ! Mais ici, ces cas de figure existent depuis longtemps et ce type de familles émerge depuis quatre ou cinq ans ; non qu’elles n’existaient pas auparavant, mais elles étaient sans doute plus clandestines.

La question de l’attachement n’est pas celle du sexe mais du type de lien

Les familles reconstituées autour d’un couple homosexuel ne posent pas de problèmes dans le sens de la vie familiale : mais il arrive parfois que les enfants qui y sont élevés, en particulier les adolescents, craignent le regard de leurs pairs. Il peut leur être difficile de ramener des amis à la maison : ils sentent une forme de stigmatisation. Les problèmes viennent du regard du monde extérieur, ou de la peur de ce regard. Dans ma pratique, on se pose tout le temps des questions différentes ! Je me rappelle encore la première fois où au téléphone, un homme m’a dit : « Je viendrai avec mon mari ». En fait, les cas de figure sont innombrables : je pense aux familles où l’on garde le lien avec les ex-beaux-parents et, à l’inverse, celles où les enfants sont soumis à des deuils multiples : d’abord le deuil de la famille initiale, puis le deuil des beaux-parents. Chaque séparation engendre un nouveau deuil : il est plus facile de garder sa mère que sa bellemère ou son père que son beau-père. Je pense aussi aux ex-beaux-grands parents…

filiatio_9-030Bio express

Docteure en psychologie et psychothérapeute familiale systémique, Édith Goldbeter Merinfeld est professeur à l’Université Libre de Bruxelles et chargée d’enseignement à l’Université de Paris VIII et à l’Université du Sud de Toulon-Var. Elle dirige les formations de l’Institut d’Études de la Famille et des Systèmes humains à Bruxelles. Rédactrice en chef des Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux (De Boeck), elle coordonne également la collection « Carrefour des psychothérapies » (De Boeck). Elle est membre fondatrice de l’Association Européenne de Thérapie Familiale.

F. : La question du projet d’enfant se pose-t-elle différemment ?

E. G.M. : Tout à fait. Pensons au couples trentenaires et sans enfants. L’attente posée sur l’existence d’un enfant est différente chez ces gens plus âgés que la moyenne : parfois, le désir d’un nouveau moteur pour le couple est à l’origine du désir d’enfant. Cela peut ensuite être une mission assez lourde pour ces enfants responsables du maintien du couple. D’autres couples ont tout misé sur le développement professionnel et social, en passant le contrat quasi explicite de ne pas avoir d’enfants. Et puis, l’un des deux, souvent la femme mais parfois l’homme, sent grandir son désir d’enfant. Des tensions dans le couple peuvent se créer et les séparations qui en résultent sont très compliquées à gérer – en particulier pour les femmes qui désirent un enfant et qui se retrouvent célibataires à 38 ou 39 ans. Les sexagénaires représentent une autre question récemment apparue. Parfois, l’un des partenaires vieillit plus vite que l’autre, mais les personnes âgées sont aujourd’hui très différentes de celles de mon enfance ! La plupart d’entre elles restent actives et n’ont plus d’enfants à la maison, devenue un « nid vide ». Que mettre dans le couple pour combler cette absence ? Les attentes ne sont plus les mêmes qu’à vingt ans, lorsque le couple n’avait pas encore d’enfants, et l’intimité a parfois été mise à mal par l’aspect fonctionnel de la vie. Il faut alors prendre le temps de s’asseoir et de réfléchir à ce que l’on fait encore ensemble.

F. : En général, comment penser les relations entre un « jeune enfant » et ses parents séparés, dans le cadre de familles hétéros ou homoparentales ? (1)

E. G.M. : Je crois qu’il faut raisonner en termes d’attachement beaucoup plus qu’en termes de ce qui serait paternelou de maternel, ainsi que la psychanalyse l’a un peu imposé avec ses stéréotypes. John Bowlby, à l’origine de la théorie de l’attachement, avait insisté sur le fait que l’enfant se développe dans un cadre relationnel. À son époque, dans les années 1970 et 1980, des féministes s’étaient insurgées contre ce qu’elles interprétaient comme une réduction de la femme à la maternité. Ce n’était pourtant pas le point de vue de Bowlby. Certes, dans la société au sein de laquelle il avait développé sa théorie, c’étaient habituellement les mères qui s’occupaient des enfants ; mais Bowlby veut surtout montrer que l’attachement peut aussi bien se tisser avec le père, une nounou ou un grand-parent. La question n’est pas celle du sexe mais du type de lien. Dans toute famille, des liens de toutes sortes se tissent. Chaque lien a ses ressources. Dire qu’un type de lien est préférable à un autre me paraît délicat. Le plus compliqué à gérer pour les enfants reste la séparation et la diminution du temps passé avec leurs parents. Quand ils voient l’un, ils ne voient plus l’autre : c’est là le plus difficile.

F. : Pourtant, lorsque les parents se séparent de façon conflictuelle, il est fréquent que la justice privilégie la résidence principale dans le milieu maternel en raison du « jeune âge de l’enfant ». (2)

E. G.M. : Limiter les relations du père avec son enfant parce que ce dernier est « jeune » est ridicule. Dans des familles non séparées, les pères peuvent être amenés à s’occuper de leur enfant plus que la mère, et cela ne perturbe pas spécialement l’enfant. Bien sûr, si la mère allaite ou si le père ne se sent pas prêt, la situation est différente. Certaines mères ne se sentent pas non plus compétentes. Je suis contre la rigidification. J’ai également toujours eu des réticences par rapport aux modèles analytiques duels qui ne prennent pas en compte l’idée du triangle et le fait qu’on peut être lié à plusieurs personnes à la fois. Dans les cas de couple dont les deux membres travaillent, on ne peut pas utiliser un canevas d’il y a cinquante ans pour organiser les règles à suivre après la séparation. Bien sûr, cela dépend des rôles que joue chacun des membres du couple. Idéalement, les parents devraient dissocier leur couple parental et leur couple conjugal, sinon les enfants sont coincés entre deux camps et se sentent souvent obligés de rester avec celui qui souffre le plus. Avant, on demandait à l’enfant de « choisir » ! J’ai rencontré des adultes qui portaient encore la culpabilité de ce choix déresponsabilisant les adultes. L’enfant doit être entendu mais ne doit pas porter la responsabilité de la décision.

F. : Êtes-vous, comme 7 belges sur 10, favorable à l’hébergement égalitaire ?

E. G. M. : Je crois que la loi de 2006 sur l’hébergement égalitaire est une bonne idée. Idéalement, l’alternance devrait se faire tous les 7 ou 8 jours, avec une semaine d’école et un week-end chez chaque parent à tour de rôle. Mais lorsque l’enfant est plus petit, le temps est plus long : au milieu de la semaine, ce serait alors bon d’avoir un moment où l’enfant voit son autre parent. On peut aussi téléphoner. Avec ou sans téléphone, l’enfant ne doit pas être le messager, mais il doit pouvoir parler de lui. C’est important de pouvoir appeler l’autre parent pour lui dire : je suis tombée, je me suis disputée, etc. De nouveau, afin de pouvoir parler avec ses deux parents, il ne faut pas trop de tension entre eux, la séparation doit être consommée. Quand la bagarre entre les parents n’est pas terminée, c’est terrible ! Je me rappelle cet enfant que l’un des parents soignait par homéopathie pendant sa semaine : la semaine suivante, l’autre parent jetait les potions et passait à l’allopathie… D’un autre côté, à l’autre extrême, si les parents séparés sont trop proches, les enfants ne s’y retrouvent plus.

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– Oh non ! C’est dégoûtant ça ! Je t’ai déjà dit mille fois que c’est une brosse à dents et pas une brosse à robinets. (© Au lit, petit monstre!, Mario Ramos, Pastel / École des loisirs, 1996)

F. : Autrement dit, selon vous, le problème réside avant tout dans le conflit ?

E. G.M. : En effet. Au-delà de la fréquence d’hébergement, je trouve que le respect mutuel des parents est très important. Il doit toujours y avoir une possibilité de communiquer sereinement entre parents à propos de l’enfant commun. Les choses doivent être claires. Dans le même sens, à l’adolescence, il faut pouvoir gérer les difficultés liées à cet âge sans « envoyer » l’enfant chez l’autre parent, pour en quelque sorte s’en débarrasser.

Idéalement, les parents ne devraient pas habiter trop loin l’un de l’autre ; qu’on puisse, si l’enfant va à l’école, l’y amener, que l’enfant puisse garder ses amis d’une semaine à l’autre… Lorsqu’un parent veut partir s’installer à l’étranger, c’est très difficile. Le parent du quotidien devient le parent de l’école, et l’autre, le parent des vacances. D’une manière générale, en cas de conflit, je crois qu’il ne faut pas hésiter à consulter. Toutes sortes de gens peuvent aider à chercher des solutions. Mais il est vrai que certaines guerres sont définitives, parce qu’un parent n’a pas envie d’en sortir. Parfois, on s’en rend compte lorsqu’on s’aperçoit que l’enfant ne va pas bien, car la guerre est passée au premier plan, avant le bien-être de l’enfant. Pour ces parents, ce qui arrive à l’enfant leur paraît moins grave que le conflit : ce ne sont pas forcément des parents négligents mais ils banalisent l’effet que le conflit a sur l’enfant, ou pensent que c’est uniquement à cause de l’autre parent. Dans ces cas-là, pour le juge, ce n’est parfois pas simple de trancher, et c’est toujours injuste. La séparation, de fait, fait vivre des choses injustes et compliquées aux enfants, qui sont toujours déchirés – sauf dans certains cas de maltraitance extrême où leur sécurité doit primer sur leur attachement.

Propos recueillis par Sabine Panet

(1) Nous pensons notamment au témoignage de Pascale, Filiatio #4.

(2) Voir dans ce numéro l’article en pages 7 à 9 sur les recherches menées dans les tribunaux de Bruxelles et Charleroi par la Ligue Francophone de Santé Mentale.

Pour aller plus loin

❱❱ « Pour réfléchir à la façon dont l’enfant se construit dans le triangle primaire : on peut ménager les deux côtés du triangle ! »

Le Triangle Primaire

filiatio_9-033Par Élisabeth Fivaz-Depeursinge et Antoinette Corboz-Warnery (initialement paru chez Odile Jacob, 2001, en cours de réédition chez de Boeck).

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❱❱ Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, de Boeck. Historiquement, les Cahiers sont la première revue internationale de thérapie familiale en langue française. Ils paraissent deux fois par an et sont à retrouver sur le portail www.cairn. info en texte intégral. Ils sont destinés aux praticiens de la santé mentale, aux enseignants, chercheurs et étudiants.

filiatio_9-035Le numéro 47 de la revue, paru en janvier 2012, porte sur les « Nouvelles configurations familiales » et questionne famille, conjugalité, hétéro et homo-parentalité, interculturalité, deuil, maladies et séparations.

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Conseils de lecture

❱❱ « Je cite beaucoup les livres d’Eric Fottorino : L’homme qui m’aimait tout bas (Gallimard, 2009) et Questions à mon père (Gallimard, 2010). Les deux forment une très belle histoire. Mais Éric Fottorino n’a pas pu vivre une relation avec ses deux pères, son père biologique et son père adoptif. Imaginons qu’il naisse aujourd’hui : il pourrait être en garde alternée et passer une semaine sur deux avec chacun d’entre eux… À son époque, c’était impensable. »

Article paru dans Filiatio n°9 – mars / avril 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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Un commentaire à “Rencontre avec Édith Goldbeter Merinfeld”

  1. Filiatio » L’homme qui m’aimait tout bas | 8/01/2017 à 13 h 21 min

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