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Rencontre avec Laurent Demoulin

filiatio-15-033Préalablement à notre réunion, nous pouvions dire de Laurent Demoulin qu’il était professeur d’université à Liège et écrivain. C’est à ce dernier titre que nous allions l’interviewer autour de son ouvrage, « Filiation », du lien que ce livre entretenait avec celui de son père, Christian Demoulin (psychanalyste et écrivain), « Se passer du père » et au sujet de sa réflexion sur sa/ses filiation(s). L’éblouissante richesse de ses propos à elle seule pourrait à la fois servir de fil rouge à ce dossier et l’éclairer d’une façon radicalement optimiste.

« Filiation » Laurent Demoulin, Éditions Le Fram

« MON FRÈRE N’A PLUS DE MODÈLE DEPUIS QUE J’AI PERDU MON DOUBLE »

Voici un livre solide comme un chêne. Subtil comme un roseau. Écrit avec une encre sympathique composée de plus de chaleur que d’acidité (entendez plus de soleil que de citron), le sens en apparaîtra à qui sait approcher sa flamme des liens humains. En effet, les relations, larges comme des horizons ou des accolades, sont ici les assises/ emprises, de l’être. Dans un recueil plein d’adultes remplis à ras-bord d’enfance, des enfants s’encourent à brides abattues vers un âge adulte qui leur apparaît encore comme un devenir. Cet ouvrage qui relate comment, en acceptant ses legs, un humain devient une combinaison unique, devrait être prescrit en remède à toute personne dont le « je » est insuffisamment « autres » ! Filiation, un livre-oasis où aller boire lorsqu’on éprouve une soif d’être(s).

À la fois entretien et « exercice » de découverte de sa/ses filiation/s, nous avons entamé notre rencontre sous le signe de la conversation, davantage pour mener une réflexion qu’en vue d’obtenir des renseignements finis. C’était pour Laurent l’opportunité de choisir dans un panel d’héritages et de filiations ce qui correspondait le mieux à sa perception actuelle de lui-même.

Filiatio : L’objet de notre rencontre étant la filiation, et sachant que nous avons balisé cet entretien par deux livres, le tien et celui de ton père, que mets-tu en avant si nous te demandons de nous dire qui tu es ?

Laurent Demoulin : D’emblée, j’aurais envie de faire une réponse de Normand. Car affirmer quelque-chose renverrait à une conception fermée, frileuse et identitaire de la filiation. Et la réduire à une identité stable l’appauvrirait. Elle risquerait d’être univoque. Au-delà de cela, il est évident que mes influences les plus marquées sont celles de mes parents. Des parents traversés de courants divers, euxmêmes pris dans un tissu de filiations plurielles et contradictoires à un moment charnière de notre histoire culturelle (Mai 68). Et, en effet, je me sens le fruit de ces contradictions. Si elles furent motrices pour eux, elles ne le sont pas nécessairement pour moi. Et je dois rester attentif. Mais ce n’est bien sûr qu’un aspect de cet héritage.

F : Entre ton livre et celui de ton père, nous avons perçu un espace, ou un rapport, que nous ne saurions définir. Quel est-il ?

L D : Il s’agit d’une filiation symbolique. Ce n’est pas une question de sang mais de structure. Être père, c’est occuper une place dans une structure qui est d’abord celle du langage. Être fils également. Ce n’est pas une définition en soi : on est père en fonction de la place qu’on occupe et des spécificités et prérogatives qui lui sont attenantes. On ne l’est pas par essence. Il est envisageable qu’une femme occupe cette place. Je songe notamment aux couples lesbiens. Alors, oui, autant que mon père, je m’intéresse à la notion de structure. Opposée à la notion d’essence (à laquelle on revient énormément aujourd’hui – mais c’est un débat connexe…).

F : Tu es en poésie et dans la recherche scientifique. Nous te percevons poète, avant tout. C’est-à-dire dans la quête de la langue propre ? Est-ce une langue qui se détache (des parents) ou qui s’y rattache ? Une langue qui s’en approche ou s’en démarque ?

L D : Mon plus vieux souvenir, c’est la bibliothèque de chez mes parents. Avant même de savoir lire, je contemplais les livres. Ils avaient une existence. Le goût de la lecture m’est venu autant par ma mère que par mon père. Il ne marquait pas une rupture avec mon milieu, que du contraire. La famille des écrivains était une sorte de démultiplication à l’infini au sein de ma cellule familiale. Et ma filiation littéraire est en accord avec mes parents. À une liberté près, j’écris avec autant de plaisir un essai que de la poésie. En d’autres termes, je transite de l’influence de mon père à celle de ma mère et vice-versa. Je peux dire que Filiation, mon premier recueil (voir encadré), se ressent de l’influence de la pensée de mon père mise dans une forme qu’aimait ma mère…

F : Une question générique : quelle est cette somme qui nous somme d’être qui nous sommes ?

L D : J’aime beaucoup l’idée d’être une somme. À nouveau, le concept de pluralité en émerge. « La diversité du monde est ce qui me construit », écrivait Francis Ponge (3). Accepter l’altérité. L’autre – et tous ces autres en soi ! Sans cela, c’est la déshumanisation. Et devient imminent le péril de ne plus se reconnaitre dans les autres ni inversement. L’actualité regorge malheureusement d’exemples où l’unicité conditionne l’identité. Bien entendu, filiation signifie aussi détermination. Cependant, la somme des filiations débouche sur une identité plurielle. Je pense qu’il faut profiter du caractère pluriel de ses filiations. La liberté d’esprit réside dans cette pluralité-là aussi.

« Se passer du père », Christian Demoulin, Éditions ERES, Collection : Humus – subjectivité et lien social

PRÉSENTATION

www.cairn.info/se-passer-dupere– 9782749211428.htm

« Se passer du père », ce titre rappelle une formule attribuée à Lacan et souvent citée : « Se passer du père à condition de s’en servir. » En réalité, il s’agit d’une fausse citation. […] Dans la phrase incriminée, il est question du Nomdu- Père et non… du père. […]. Lacan a inventé ce concept de Nom-du-Père afin d’introduire une distinction qui lui semblait capitale pour s’y retrouver dans la clinique, en particulier pour différencier névrose et psychose. Mais ce n’est pas tout. Lacan voulait introduire le Nomdu- Père dans la considération scientifique. Quel est l’enjeu ? Pour en saisir l’importance, il faut voir que le discours scientifique permet de se passer du père. Je n’envisage pas ici le discours de la science dans toute sa complexité. Je considère le discours de la science au niveau de la biologie et de ses applications médicales. Il est clair que, pour le discours biologique, le père se réduit au géniteur et même au sperme jusqu’au jour où, peut-être, on pourra se passer du sperme avec le fameux clonage. Se passer du sperme à condition de cloner. C’est parce qu’il y a ce mouvement de la science et, précisément, des sciences de la nature, qu’il nous incombe d’introduire dans le discours scientifique la question du Nom-du-Père. » C.D. Dans cet essai sur le malaise dans la civilisation capitaliste, l’auteur aborde un éventail de questions que rencontre la psychanalyse en ce XXIe siècle : la place du père, l’OEdipe, le diagnostic, la clinique du capitalisme, la violence, la perversion, l’homosexualité, le gadget, la honte, la religion et le bonheur.

Lire la suite du dossier réalisé par David Besschops: Les filiations – des liens à suivre (qui nous devancent !)

Article paru dans Filiatio #15 / septembre – octobre 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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