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Rythmes scolaires: À qui profite…?

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Joëlle Milquet veut repenser l’école. Parmi les réformes évoquées figure une révision des rythmes scolaires allant dans le sens d’un allongement des journées des écoliers. Filiatio a donc décidé de se pencher sur ce projet de réforme. Quelles pourraient en être les conséquences pour les enfants, les parents, les familles ? Et plus spécialement pour les familles monoparentales et alternantes ?

Une possible réforme des rythmes scolaires a été évoquée à plusieurs reprises dans les médias nationaux ces derniers mois. Ainsi, Le Soir a d’abord fait savoir en octobre que l’accord gouvernemental prévoyait une réflexion sur ce sujet, avant de révéler en novembre que cet engagement n’était en réalité qu’« un voeu pieu, une formule obligée de tout nouveau gouvernement ». Fin décembre 2014, un troisième article du Soir annonçait néanmoins la création prochaine par Joëlle Milquet d’un groupe de travail chargé d’examiner l’opportunité d’une révision des horaires scolaires. Au début de l’été 2015, les premières conclusions de cette Commission faisaient la une. Voici ce qu’on y trouve concernant les rythmes scolaires : « La journée, la semaine, l’année scolaire devraient tenir compte de l’âge des élèves et surtout de leurs capacités physiques et intellectuelles, des courbes circadiennes de l’attention, ainsi que des variabilités individuelles. Cela pourrait déboucher, en particulier, sur une structuration différente de la journée (intégrant mieux des activités culturelles et sportives, par ex.) – voire des périodes. L’hypothèse de l’allongement de la journée scolaire (vers 16h30–17h) devrait inclure le rapatriement du travail personnel au sein de l’école et constituerait par ailleurs un bon argument en faveur d’une modération du volume des devoirs et des leçons. »

Ce projet de réforme interpelle voire inquiète la rédaction de Filiatio, à plus d’un titre.

En plus de diminuer encore le temps des liens parents-enfants, déjà réduit à peau de chagrin dans beaucoup de foyers (a fortiori les foyers de parents séparés), ce projet semble oublier que la qualité du parcours scolaire d’un enfant se joue aussi hors les murs de l’école. Nous partageons dans les pages suivantes un ensemble de réflexions dont certains partisans de la journée 8h-30-17h semblent faire l’économie un peu rapidement…

Arguments périmés

L’idée de revoir les rythmes scolaires est loin d’être neuve. De nombreux acteurs de la société civile (notamment la Fapeo et la Ligne des Familles) réclament une telle révision depuis de nombreuses années. La structuration actuelle du temps scolaire serait en effet peu propice à la concentration, expliquent-ils, en s’appuyant sur un rapport d’enquête publié par une très officielle « Commission des rythmes scolaires » créée sous le gouvernement Martens VIII. Problème : ce rapport date de … 1991. Et il est fondé sur des études dont certaines remontent au début des années ‘80. Peut-on décemment statuer pour les enfants d’aujourd’hui en prenant pour référence les enfants d’hier, comme si les modes de vie n’avaient pas évolué en trente ans ? Les mères au foyer sont devenues rares, la parentalité alternée s’est répandue, les dynamiques collectives sont presque totalement gouvernées par les mass-médias : autant de bouleversements qui rendent a priori caducs les résultats de recherches menées il y a plusieurs décennies…

Comparaisons fallacieuses

Les modèles scolaires varient assez nettement d’un pays à l’autre, entre autres sur le plan des rythmes journaliers, hebdomadaires et annuels. La tentation est grande, pour qui cherche des arguments, d’aller voir dans l’assiette du voisin – toujours plus alléchante que la sienne propre, comme on le sait. Mais comparaison n’étant pas raison, encore faut-il examiner ces modèles voisins avec finesse et sens critique… Un exemple : les petits Finlandais sont ceux qui passent le moins de temps à l’école. Ils sont néanmoins réputés les meilleurs élèves de toute l’Union européenne. Faut-il en conclure que le temps scolaire est mieux exploité en Finlande que partout ailleurs ou que les enfants qui passent beaucoup de temps hors de l’école réussissent mieux à l’école ? Si c’est cette dernière hypothèse qui est correcte, allonger la journée scolaire des petits belges francophones (qui, pour l’immense majorité, ne rentrent déjà plus à la maison à midi depuis longtemps) risquerait fort d’aggraver encore le niveau moyen des élèves belges aux enquêtes PISA : non seulement ceux qui rentrent déjà tard à la maison n’amélioreraient probablement pas leur résultats, mais ceux qui avaient la chance de quitter l’école avant 16h seraient privés d’une source essentielle de réussite !

Sacralisation du travail

Bien sûr, pour les parents qui travaillent à temps plein, une journée d’école qui se termine à 17h peut apparaître comme un eldorado. Car l’organisation de la vie de famille en fin de journée a tout du casse-tête chinois dans un pays où les horaires des adultes et ceux des enfants ne coïncident pas. Vu sous cet angle, la journée scolaire 8h30-17h apporterait beaucoup de confort aux parents : finis les temps partiels choisis à contrecoeur pour cause d’enfants à garder, finis les plannings casse-tête abusant des mamys, papys, baby-sitters et voisins pour gérer les après quatre heures, finis les frais de garderie qui grèvent les budgets. Et gageons que les employeurs y trouveraient aussi leur compte : finies les demandes de temps partiels pour cause d’enfant à garder, finies les levées de boucliers des travailleuses quand on programme une réunion après 15h, finis les employés qui quémandent le droit de partir un peu plus tôt parce que la mamy n’a pas pu, aujourd’hui. Une opération win-win, en somme – à supposer, bien sûr, que la plupart des parents trouvent leur travail plus intéressant et plus important que leurs enfants….

Méconsidération de la famille

Depuis plusieurs décennies, le temps passé « à la maison » ne cesse de se réduire pour diverses raisons (travail des mères à l’extérieur, explosion du temps de déplacement en voiture, multiplication des écrans, démocratisation et individualisation des loisirs…). Et les psychologues sont toujours plus nombreux à rappeler qu’il est indispensable pour un enfant de pouvoir parfois ne « rien faire », de s’ennuyer et de passer du temps avec ses proches sans objectif prédéfini. Un problème ap- paremment méconnu de ceux qui envisagent d’encore amputer le temps familial de plusieurs heures au profit de l’école… On peut le déplorer d’une manière générale et la si- tuation est encore plus critique pour les enfants de familles dissociées, qui ne voient déjà plus leurs parents que la moitié du temps (voire moins, en cas d’hébergement inégalitaire) : le passage à la journée 8h30-17h réduirait encore le temps à passer ensemble, et cantonnerait les relations aux trajets et aux repas souvent tendus qui couronnent les longues journées de travail. Un tel projet anéantirait cette tendance heureuse en voie d’apparition chez les parents solos : celle de repenser les liens parents-enfants, de revoir la balance travail-famille, et surtout d’investir plus pleinement dans des relations devenues plus intermittentes par la force des choses.

Poudre aux yeux

L’un des arguments-clés du passage à la journée 8h30-17h concerne le travail à domicile : il s’agirait désormais que les devoirs soient faits à l’école et non plus à la maison. Le cas échéant, beaucoup s’en réjouiraient : ces obligations quotidiennes sont souvent source d’angoisse, de tension, de fatigue, voire de conflits, particulièrement pénibles à affronter en fin de journée. Mais il y a deux hics majeurs. D’une part, rien n’est dit des conditions dans lesquelles les élèves devraient travailler : qui superviserait le temps des devoirs ? Certainement pas des enseignants : cela grèverait la masse salariale, ce qui est totalement inenvisageable à l’heure actuelle. Alors : des surveillants-éducateurs ? Ou un personnel méprisé et sous-payé parce que sous-qualifié voire non-francophone, comme dans les garderies scolaires ? Ou encore des chômeurs forcés d’assumer un « service à la collectivité » ? Et quelle serait la taille des groupes dans ces temps d’étude personnelle des élèves ? Quand on sait qu’aujourd’hui, un groupe de 20 élèves abrite en moyenne deux à trois enfants ou ados TDAH, on imagine sans peine l’ambiance de ces « études » de fin de journée… À qui fera-t-on croire que les devoirs ainsi « rapatriés à l’école » seraient mieux faits et contribueraient à une meilleure intégration des acquis des la journée ? L’échec est garanti si l’accompagnement des devoirs ne fait pas l’objet d’un véritable projet éducatif, financé à hauteur de son importance dans le cursus des élèves.

L’autre hic réside dans la motivation première de ce rapatriement des devoirs vers l’école : en réalité, l’objectif est social, et non éducatif. Nos politiciens savent en effet que certains enfants ne bénéficient pas de l’aide de leurs parents pour leur travail scolaire et cette inégalité des chances creuse le fossé entre les enfants « favorisés » et les autres. Il y a là une si- tuation inacceptable et à solutionner, incontestablement. D’où cette idée de maintenir les devoirs dans les murs de l’école : cela permettrait un « nivellement », expliquait Le Soir au début du mois de juillet. Donc, au lieu d’augmenter les chances de ceux qui en ont moins au départ, on choisirait de réduire les chances de réussite des enfants bien accompagnés ? Voilà un cas absolument flagrant de nivellement, en effet – de nivellement par le bas, vous l’aurez compris. Une telle démission politique à l’égard des familles les moins chanceuses laisse pantois. À ce train là, la seule « égalité » qui grandira en Wal- lonie sera celle des incompétences…

Mépris du secteur socioculturel

Dernière conséquence et non des moindres d’un éventuel allongement de la journée scolaire : pour beaucoup d’enfants, il deviendra encore plus compliqué qu’aujourd’hui de s’engager dans des activités sportives, sociales et culturelles après l’école. Une heure (et demie) de plus pour l’école, c’est une heure (et demie) de moins pour les académies, les bibliothèques, les centres sportifs, les ateliers créatifs en tous genres. Il est pourtant prouvé que leur fréquentation régulière est une source d’épanouissement essentielle, qui dope non seulement la réussite scolaire mais plus encore la santé, la vie sociale et la vie affective. Avec une sortie de classe à 15h30, il est déjà difficile de rejoindre ces lieux en un laps de temps acceptable, et de préserver une heure de coucher raisonnable pour les enfants et les ados. Il y a donc fort à parier qu’en retardant la sortie des classes, on découragera définitivement toute velléité d’inscription dans cette vie socioculturelle hors-école. Et c’est sans compter le facteur aggravant du temps de déplacement ! En faisant coïncider sortie d’école et sortie des bureaux, on concentrera sur la tranche 17h-18h un trafic qui actuellement, se distribue entre 15h30 et 18h. Chaos routier garanti…. Une solution idéale consisterait bien évidemment à profiter de l’allongement des journées scolaires pour inviter les pratiques socioculturelles à l’école et, dans la foulée, offrir à tous les enfants la chance de chanter, danser, escalader, courir, peindre, jouer au badminton plusieurs heures par semaine ! Dans notre pays, cela s’appelle « un doux rêve ». Un tel projet nécessiterait une conscience et une volonté politique dont on ne trouve pas même l’ébauche à l’heure actuelle…

Réfléchir avant d’agir !

On le voit : toucher aux horaires des enfants, c’est en réalité toucher indirectement à la vie de toute la société. Cela rappelle l’impérieuse nécessité d’une réflexion approfondie préalablement à une (énième) réforme des cadres scolaires. Car la po- pulation enfantine et adolescente constitue un groupe social de belle taille, qui ne peut en aucune façon être négligé ou traité avec inconscience, sous peine de fragiliser l’avenir de toute la population. Faudra-t-il bientôt rappeler que les enfants et les adolescents sont des citoyens à part entière et non des objets encombrants qu’il s’agit de mettre hors de la vue des « grandes personnes » le plus souvent et le plus longtemps possible ?

Madame la Ministre,

Êtes-vous réellement convaincue que c’est en réduisant encore le temps dont les enfants disposent pour être avec leurs proches, jouer, lire, cuisiner, parler, penser, rêver, faire du vélo, fréquenter une académie, un centre sportif, une bibliothèque, … que vous les aiderez à percevoir le sens des apprentissages scolaires, à employer leurs nouvelles connaissances, à stabiliser leurs acquis et à atteindre un épanouissement complet – intellectuel, corporel, social, affectif et artistique ?

Céline Lambeau

Article paru dans Filiatio #20 – septembre/octobre 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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