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Samedi peut-être…

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Depuis plus de deux ans, Guillaume subit avec bienveillance mais non sans tristesse le report quasi hebdomadaire de sa paternité, prescrite et administrée par Kate, la maman de leur fils. Si ce témoignage ne rentre pas dans les statistiques des victimes de rapts parentaux, il nous a semblé légitime de lui donner sa place entre ces pages.

Propos reccueillis par David Besschops

Obtenir une place privilégiée à la crèche

« Malgré nos différends et d’épisodiques séparations préalables à sa naissance, j’étais aux côtés de sa maman lorsque Louis est né. Kate, bien qu’habitant en Belgique où elle travaille, avait préféré que l’accouchement ait lieu en Allemagne, son pays d’ origine. C’est donc là-bas qu’elle a inscrit notre fils à l’État civil. Sans moi. À l’époque, sachant qu’en Belgique il était beaucoup plus aisé d’obtenir une place privilégiée à la crèche en tant que mère célibataire, nous avions convenu que je ne reconnaîtrais pas mon fils avant le règlement de cette formalité.

Suite à une cohabitation difficile d’environ deux mois et demi chez les parents de Kate, nous sommes rentrés en Belgique. La vie commune s’y avérant assez vite intenable, nous nous sommes séparés. Comme je résidais dans une ville éloignée du domicile de sa maman, j’allais voir mon fils une fois par semaine en ayant le souci constant de ne pas empiéter sur la vie de sa mère ou d’enfreindre les règles qu’elle entendait faire respecter durant mes visites. Après quelques mois écoulés à ce rythme, Louis est entré à la crèche sans problème, comme nous l’avions prévu.

Un voyage exclusivement réparateur

Lors d’un nouveau séjour en Allemagne, plus ou moins un an après la naissance de Louis, j’ai assez naturellement proposé à Kate d’en profiter pour établir ma reconnaissance de paternité. Malheureusement, elle ne l’entendait pas de la sorte. L’année écoulée venait d’être parsemée de disputes, d’essais de reprise de la vie commune et de ruptures multiples. Mais comme fonder une famille nous semblait encore à tous les deux une finalité inéluctable, nous ne baissions pas les bras. Et notre énième tentative de réconciliation coïncidait avec ce voyage. Cependant, Kate avait besoin que je lui prouve mes sentiments en le faisant dans une optique exclusivement amoureuse. Et non dans le but de réaliser des démarches administratives qui semblaient avoir pour elle, sinon des connotations négatives, le désavantage de m’offrir un objectif individuel qui pourrait éventuellement m’amener à renoncer à notre couple. Compréhensif et soucieux de mettre le maximum de chances de notre côté, je n’ai pas insisté. Hélas, malgré notre profond désir d’union, nous ne sommes pas parvenus à réaliser notre projet.

À notre retour, j’ai commencé à demander à reprendre notre fils chez moi (en quelques occasions). Kate me l’a toujours refusé en invoquant divers motifs : mon incapacité paternelle patente; l’exiguïté, quand ce n’était pas l’inexistence, de ma maison. Et plutôt que de me permettre d’emmener le petit chez mes parents, suite à des négociations et des tergiversations, elle a fini par accepter qu’ils lui rendent visite chez elle.

Dans le courant de cette même année, supportant très mal d’avoir appris que j’avais eu une liaison amoureuse fugace, elle est partie seule en Allemagne pendant deux mois et demi. Arguant du fait qu’elle ne voulait ni ne pouvait plus me voir, elle m’a interdit d’aller voir Louis là-bas.

Je ne peux joindre Louis que sur téléphone fixe

Pour rendre son absence moins pénible, je m’évertuais à lui téléphoner. Cependant, la condition imposée pour joindre Louis était qu’il se trouve dans un endroit pourvu d’un téléphone fixe. Au vu de la rareté croissante de ces appareils, cela restreignait considérablement les possibilités de l’atteindre. Autrement dit, hormis chez ses grands-parents maternels, je n’ai pas pu écouter son mince filet de voix durant une éternité. Sa mère craignait terriblement les dommages que le téléphone portable pourrait occasionner à sa santé. Je respecte tout à fait l’argument, mais aujourd’hui encore, en ce qui concerne mes possibilités de communiquer avec mon fils, j’en suis à ce point. Il m’est non seulement ardu de l’atteindre par ce moyen mais en outre je suis soumis au bon-vouloir de Kate qui ne me répond que lorsqu’elle est disposée à le faire ou si elle estime que c’est indiqué pour lui.

Quelquefois, il m’arrive de subir des boycotts téléphoniques qui peuvent durer un mois ou plus.

Non sans avoir hésité, j’ai entamé une nouvelle relation

Fin 2012, non sans avoir longtemps hésité et évalué les conséquences que cette décision générerait, j’ai entamé une nouvelle relation. Pour Kate, cela a sans doute sonné le glas de ses illusions de couple. Elle m’a d’ailleurs annoncé qu’il lui fallait prendre du recul et réfléchir à notre situation. Elle est donc à nouveau repartie dans son pays d’origine. Je ne m’y suis pas opposé car je comprenais combien était douloureux pour elle notre épilogue relationnel. Et si j’étais moi-même triste et déçu d’avoir échoué dans la tentative de fonder une famille, j’étais conscient qu’il fallait en urgemment en finir avec cette quête d’un NOUS chimérique et songer en priorité à Louis. Et sur le coup, même si savoir qu’elle l’emmenait une nouvelle fois avec elle ne m’enchantait guère, étant d’un naturel conciliant, je m’imaginais que prendre mon mal en patience une semaine ou deux assouplirait nos futurs contacts en tant que parents.

Or ce séjour, qui ne devait pas s’étendre sur plus de deux semaines, a finalement duré plus de deux mois, au cours desquels, comme de coutume, je n’ai pu ni rendre visite à mon fils ni lui téléphoner régulièrement.

Voir mon fils une fois par semaine est-il excessif ?

À partir de son retour, c’est-à-dire en février 2013, je suis devenu encore davantage tributaire de sa volonté : nombres de mes demandes de contact avec Louis ne m’étaient pas accordées ou étaient jugées excessives, comme si le fait de l’avoir vu quatre ou six heures un samedi me dispensait de le voir la semaine suivante. Les autorisations m’étaient octroyées à la dernière minute, ce qui avait d’abord pour effet de me maintenir dans l’expectative, puis de me propulser brutalement dans une hâte visant à bénéficier de l’intégralité des précieuses heures qui m’étaient imparties. Elle annulait nos rencontres in extremis et la déception n’en était que plus accrue. Les rencontres avaient lieu principalement chez elle et pouvaient être abrégées pour des motifs divers. Même mes parents rencontraient des obstacles et des réticences, bien que non formulées comme telles, pour voir leur petit-fils.

Bien sûr, quand je dis que je suis devenu tributaire de sa volonté, je devrais préciser que sa volonté découlait elle-même des circonstances de vie, heureuses ou malheureuses, qu’elle traversait et de l’état d’esprit qui en résultait. Autrement dit, dans la balance de ses prises de décisions, l’importance de ma relation avec Louis paraissait peser fort peu. Quant à atteindre Louis par téléphone, ça n’était guère simple : la plupart de mes coups de fil restaient sans réponse.

C’est aussi vers cette période que Kate m’a fait part d’un hypothétique retour définitif en Allemagne. Au vu de mes difficultés croissantes pour garder le contact avec Louis en vivant dans le même pays et de l’inexistence administrative de notre lien de parenté, j’ai ressenti une certaine inquiétude et me suis demandé si je devais interpréter cette déclaration comme une agitation de menace.

Procédure légale

En ce qui consiste la procédure légale qui me permettrait de reconnaître Louis, je suis parfaitement renseigné. Seulement, pour mener cette démarche à bien, j’ai besoin de l’autorisation de sa mère. Et c’est ce qui me pose problème. Elle ne s’y oppose pas formellement mais élude ou postpose les conversations s’y référant. Bien sûr, il est évident qu’un test ADN me permettrait de passer outre. Mais je souscris peu aux stratégies violentes ou en contradiction avec autrui. Pour moi et aussi pour Louis, il devient impératif que sa mère et moi nous entendions. Si nous avons échoué en tant que couple, comme parents tout est à l’avenant. Evidemment, il faudrait pour nous entendre que nous soyons au diapason quant aux nécessités éducationnelles et affectives de Louis.

À l’heure actuelle, Louis porte le nom de sa maman. Si pour elle il est inconcevable qu’il porte le mien uniquement, ça n’est pas non plus mon désir. Moi, je voudrais que nos deux patronymes lui soient attribués. Et peu importe dans quel ordre ! Evidemment, une entente minimum et le dialogue sont les clefs de voûte d’un tel projet. Et pour ma part, je ne sais pas quand nous atteindrons, ensemble, ces conditions. Kate a bien accepté dernièrement, après un ultime voyage en Allemagne de deux mois et demi (durant lesquels je n’ai pratiquement pas eu de nouvelles de mon fils), d’envisager une discussion autour de ces thèmes. Seulement, les moments que je partage avec lui sont si rares et d’une telle intensité émotionnelle que je n’ai pas envie de les interrompre ou de les écourter pour discuter de sujets sensibles avec sa maman.

Un week-end sur deux, dans un premier temps, ça serait l’idéal !

Ainsi que je me retrouve une fois encore dans une configuration où, pour partager des fractions de vie avec mon fils, il m’appartient d’être patient et de savoir m’ajuster à la vie de sa mère. Les occasions pour discuter des quelques points qui me libéreraient de son entremise et m’amèneraient à gagner une relative autonomie paternelle ne se présentant pas d’eux-mêmes, il faudrait que je les provoque. Cependant, n’étant pas d’un tempérament belliqueux ni véhément, je n’aime pas forcer les processus naturels. Alors, je conserve l’espoir que ma compréhension et ma cordialité à l’égard de Kate finiront par jouer en ma faveur et qu’il en rejaillira quelque-chose de bénéfique pour notre fils.

Dans la situation actuelle, il est malaisé de rêver. Quoi qu’il en soit, si je pouvais me l’accorder, je rêverais de recevoir mon fils chez moi un week-end sur deux. Dans un premier temps, ça serait l’idéal !

Pour le reste, j’attends. Mais l’attente est longue, et douloureuse. Et l’amour que j’ai pour Louis est évalué hebdomadairement par quelqu’un dont les critères en la matière diffèrent terriblement des miens. Et chaque lundi, je remets mes sentiments paternels en veilleuse pour la semaine. Puis, j’appelle Kate en espérant son accord pour le prochain samedi. »

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Le Décryptage de Sultana Kouhmane

Fondatrice de l’asbl SOS Rapts Parentaux et elle-même mère victime d’un rapt parental, elle a écrit Mes enfants volés, avec Jean-Paul Procureur, aux éditions de l’Arbre.

« À la lumière de ce témoignage, je ne me risquerais pas à affirmer que le caractère compatissant de Guillaume soit le gage d’une entente future avec la mère de Louis. Dans le même registre, je doute que la bienveillance qu’il démontre à son égard soit une monnaie d’échange suffisante pour négocier avec elle. Que du contraire : dans ce cas de figure, la recherche d’une solution à l’amiable est peut-être ce qui permet à la maman de repousser sans cesse tout établissement formel d’un accord et par conséquent à la situation délétère de s’enkyster. Il s’agit d’une espèce de jeu du chat et de la souris qui peut durer longtemps.

Son intention de favoriser le dialogue est certes louable mais dans la logique d’un rapport de forces, il s’agit non plus de dialoguer mais de négocier. Or sur ce terrain-là, Guillaume n’a absolument rien à proposer. En revanche, s’il envisageait d’utiliser le droit et de passer par l’institution juridique, cela n’exclurait pas de continuer à entretenir une voie pacifique tout en ayant des arguments légaux à faire valoir dans les cas de rebuffade ou de pression de la maman.

Évidemment, de crainte de perdre les miettes qui lui sont octroyées, Guillaume ne se décide pas à mettre en branle la machine judiciaire. De fait, la place qu’il occupe dans cette relation est tellement précaire et conditionnée qu’il est compréhensible qu’il hésite à entreprendre le moindre mouvement. Malheureusement, et cela pourrait l’inciter à réévaluer le contexte, pour lui rien n’est acquis. Pas même les miettes…

En ce qui concerne les démarches en recherche de paternité, il est essentiel de garder en tête que des délais de prescription existent. Et les rapports de la Belgique avec l’Allemagne sur le sujet s’avèrent extrêmement complexes.

Pour terminer, je soulignerais l’urgence pour Guillaume de réagir différemment de ce qu’il a fait jusqu’à présent en m’appuyant sur deux aspects. Le premier : la nécessité de tenir compte des circonstances administratives entre l’Allemagne et la Belgique et d’éventuelles échéances. Le second : au vu des nombreux départs en Allemagne de la maman, qui peuvent être interprétés comme autant de coups de semonce, une aggravation de la situation actuelle demeure hélas envisageable. »

Chacun, à des moments particuliers de son histoire, éprouve le besoin de raconter son vécu de façon unilatérale. À Filiatio, tout en restant conscients de l’incomplétude d’une vision unique, nous rencontrons des femmes et des hommes à qui nous offrons un espace d’expression. Nous ne voulons pas ausculter la véracité de leurs propos ni les éventuelles contradictions qui s’en dégagent, mais prendre en compte le témoignage de leur expérience de parents ayant subi le rapt d’un ou plusieurs enfants, ou d’adultes ayant été victimes de rapt parental en tant qu’enfant. Sultana Kouhmane, fondatrice de l’asbl SOS Rapts Parentaux, nous aide à décrypter ces récits dramatiques. En Belgique, chaque année, entre 150 et 400 enfants seraient conduits illicitement à l’étranger par l’un de leurs parents, sans l’accord de l’autre parent.

Chacun, à des moments particuliers de son histoire, éprouve le besoin de raconter son vécu de façon unilatérale. À Filiatio, tout en restant conscients de l’incomplétude d’une vision unique, nous rencontrons des femmes et des hommes à qui nous offrons un espace d’expression. Nous ne voulons pas ausculter la véracité de leurs propos ni les éventuelles contradictions qui s’en dégagent, mais prendre en compte le témoignage de leur expérience de parents ayant subi le rapt d’un ou plusieurs enfants, ou d’adultes ayant été victimes de rapt parental en tant qu’enfant. Sultana Kouhmane, fondatrice de l’asbl SOS Rapts Parentaux, nous aide à décrypter ces récits dramatiques. En Belgique, chaque année, entre 150 et 400 enfants seraient conduits illicitement à l’étranger par l’un de leurs parents, sans l’accord de l’autre parent

Article paru dans Filiatio n°11 – septembre / octobre 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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