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Serge Hefez: Vers un nouvel ordre sexuel ?

filiatio_10-011Dès la naissance, nous sommes bombardés de prescriptions : une fille ne doit pas faire cela, un garçon doit se comporter ainsi… Serge Hefez, psychiatre et psychothérapeute, pense que l’on peut remettre en cause cet ordre social. Il n’y a aucune raison d’avoir peur, nous rassure-t-il : en France, en Belgique, le changement est en marche, le patriarcat tremble, et chacun aura sa place dans toute sa singularité.

Fille et garçon, une continuité

Naît-on fille ou garçon ? Non, ce n’est pas une question à mille francs, mais un débat qui est sur toutes les lèvres. En Belgique comme en France, la question de la différence des sexes est au coeur d’interrogations brûlantes sur le couple, la famille, l’éducation – précisément ce qui préoccupe Filiatio1. Le psychiatre et psychanalyse Serge Hefez, responsable de l’unité de thérapie familiale du service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris, demande ainsi, faussement naïf et un tantinet provocant : pourquoi devient-on fille ou garçon ? Cinquante ans après Simone de Beauvoir, il faut croire qu’on n’a toujours pas de réponse à cette question, comme en témoignent les régulières controverses autour de sujets comme le mariage pour tous ou l’hébergement égalitaire. Alors, docteur, pourquoi ?

Tout va dans le sens d’une différenciation stéréotypée

« Physiquement, certes, les organes génitaux différencient les garçons et les filles » explique Serge Hefez (jusque là, on suit). « Mais il y a une continuité. Il existe par exemple des états chromosomiques intermédiaires : certains enfants naissent avec des corps intersexués. Pour eux se posent des problèmes que l’on appelle « assignation » de sexe, qui sont très douloureux et complexes. » Et du point de vue psychique ? « On retrouve encore plus de continuité entre masculin et féminin sur le plan du psychisme. Le passage entre une nature dite féminine et une nature dite masculine est une articulation entre des éléments qui s’éloignent totalement de leur fondement naturel et qui sont des constructions sociales. »

Il n’y a pas de critères objectifs

Le façonnage éducatif et culturel se fait par amputation bien plus que par acquisition

 Ainsi, Serge Hefez considère le « genre », la construction du masculin et du féminin, comme une continuité, un « continuum. » « On ne cesse d’opposer le féminin et le masculin », note-t-il, « comme si on pouvait l’expliquer à partir de données naturelles, intangibles. Or il n’y a pas de critères objectifs. Le féminin et le masculin sont toujours un rapport sur le continuum du genre. Sur le plan psychologique, il faut se représenter les garçons et les filles comme des individus universels : l’éducation et la société les amputent, car le façonnage éducatif et culturel se fait par amputation bien plus que par acquisition. Cela commence sans doute in utero ! On porte les enfants différemment selon leur sexe, on leur donne des caresse différentes – rien que dans le ton de voix, les jeux qu’on leur propose… Tout va dans le sens d’une différenciation stéréotypée. Prenons l’exemple de l’allaitement : on a vu que les bébés filles sont allaitées à heures fixes bien plus que les garçons, qui sont plutôt allaités à la demande… Tout le monde véhicule des stéréotypes. Ce n’est pas pensé, ce n’est pas réfléchi. C’est même quasiment spontané dans la relation avec le bébé. »

Pour un psy, le discours presque militant de Serge Hefez n’est-il pas un discours assez inhabituel ? On a entendu tant de théories sur l’importance de la différenciation sexuée pour la construction du psychisme d’un enfant qu’on se prendrait presque à culpabiliser de faire porter à une fillette un tee-shirt bleu indiquant « Je suis un super héros comme papa » (rassurez-vous, on ne pousserait pas le scandale jusqu’à vêtir un garçon d’une jupe rose à volants).

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Pluralité des constellations familiales

« Dans le monde psy, cette réflexion a été entamée par Freud. Il montre que sur le plan psychique, les données stéréotypées s’ancrent sur la bisexualité. Le reste correspond à des conventions culturelles. D’ailleurs, les théoriciens queer comme Judith Butler (2) s’appuient beaucoup sur la psychanalyse. Ce n’est pas nouveau, mais c’est encore subversif. Les sociétés, comme le montre Foucault (3), ont pour tâche de réglementer la sexualité. Ainsi, nous devons nous atteler à la critique permanente, ne jamais céder sur ce chantier. Certes, la différence des sexes sera toujours là : mais quelle ampleur lui donner ? Nous devons nous méfier de ce qui peut nous apparaître comme « naturel » – comme ce qui paraît « naturel », dans le débat pour ou contre le mariage et l’adoption par les homosexuel-le-s. »

Quel est l’impact de ces bouleversements dans la famille, dans le couple, dans l’éducation ? « Le nouvel ordre sexuel aboutit à cette énorme pluralité des constellations familiales, bien au-delà de l’homoparentalité. Être homme ou être femme, c’est une partie d’un être humain qui est bien plus universel. Les familles suivent le mouvement : elles ne s’articulent plus autour du mariage, mais d’individus, qui peuvent faire des projets d’enfant. Les familles sont davantage le résultat de trajectoires individuelles que la complémentarité homme-femme – et l’indéfectibilité de cette complémentarité. »

Alors le lien qui nous unit ne serait-il plus qu’un choix ? Sommes-nous toutes et tous vraiment aussi libres ? « Le mariage et la famille étaient des entités sociales, dont des institutions patriarcales faisaient tenir les liens. Sous la poussée des volontés individuelles, cette forme s’est démantelée, et ce sont des liens affectifs qui nous tiennent. Cela ne veut pas dire que l’on ne s’aimait pas avant, mais l’amour ne tenait pas la même place. Aujourd’hui, les couples sont plus fragiles. Toute la cellule familiale est soumise aux maelströms émotionnels. Dans ce contexte, l’idéal de liberté a pour revers de la médaille de rendre les liens plus angoissés… et plus angoissants. »

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BIO EXPRESS

❱❱ Serge Hefez est psychiatre et psychanalyste, responsable de l’unité de thérapie familiale du service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris. Il est l’auteur de nombreux livres, dont La Danse du couple (Hachette, 2002), Quand la famille s’emmêle (Hachette, 2004), Dans le coeur des hommes (Hachette, 2007), la Sarkose obsessionnelle (Hachette, 2008) Scènes de la vie conjugale (Fayard, 2010).

À LIRE

❱❱ Le nouvel ordre sexuel

Kero Éditions, 2012

❱❱ On l’a aimé dans Filiatio #8, on en reparle. Égalité, parité, garde alternée, homoparentalité… Dans cet ouvrage inspiré par les histoires rencontrées dans son cabinet de thérapeute, Serge Hefez s’interroge sur ce qu’est être une femme, être un homme. Peut-on remettre en cause un ordre social établi depuis si longtemps ? Sa réponse est : probablement oui. « L’autre est autre, quel que soit son genre, ou son sexe, ou le nôtre. Personne n’échappe à l’altérité ! »

EXTRAIT (PP. 119-122) : GARDE ALTERNÉE, INSTINCT MATERNEL ET PATRIARCAT

❱❱ « Les débats autour de la garde alternée posent sans doute […] les questions les plus conflictuelles liées à ce changement profond de la place des femmes. Mon cabinet se remplit de couples en détresse parfois à peine un ou deux ans après leur rencontre, de pères désespérés de se voir privés d’une résidence partagée avec leur enfant. Les uns accusent les unes d’aliénation parentale pendant que les unes traitent les uns de pervers narcissique. Alors qu’une femme meurt encore tous les trois jours sous les coups de son conjoint, « les instances dirigeantes des société occidentales n’ont pas encore intégré qu’une femme vaut un homme et moins encore qu’un père vaut une mère » (Élisabeth Badinter, XY, Paris, Odile Jacob, 1986). Comme si l’on renforçait une représentation de l’instinct maternel montrant que la mère est seule capable de s’occuper du nourrisson et de l’enfant parce qu’elle y est biologiquement déterminée. »

❱❱ « En soutenant cette idée d’une attachement exclusif mère/ enfant, on légitime pourtant l’exclusion du père et on augmente les risques de dérapages fusionnels entre la mère et le bébé. L’amour paternel, en totale conformité avec le patriarcat, aurait ceci de particulier qu’il ne pourrait s’exprimer qu’à distance. Plutôt que d’accuser les mères castratrices et fusionnelles et les pères absents d’engendrer des enfants-rois irresponsables, il est temps de mettre un terme au maternage exclusif des mères pour tenter de briser le cercle vicieux. […] »

❱❱ « En tant que thérapeute familial, je mesure les difficultés et les douleurs que peut provoquer cette nouvelle situation. […] Il n’en reste pas moins que de tâtonnements en excès, d’avancées en reculades, les féministes, hommes et femmes, sont parvenus à ébranler sérieusement la forteresse pourtant réputée inébranlable que les hommes avaient construite autour des femmes siècle après siècle, en oeuvrant avec énergie pour tendre vers l’égalité. Nous n’y sommes pas encore, mais nous nous en approchons… »

❱❱ Vous avez envie de continuer ? La révolution des plaquettes est le prochain épisode, ou comment la donne entre les femmes et les hommes a changé le jour où la contraception a permis aux femmes de maîtriser leur fécondité.

Article paru dans Filiatio #10 – mai / juin 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

Sabine Panet

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