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Seuls les mensonges restent

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Il y a trente-quatre ans, Jeanne (1), alors un homme, s’opposait à la présence de sa belle-famille dans la salle d’accouchement lors de la naissance de ses garçons. Jamais pardonné, son acte provoqua de leur part un rejet total de sa personne, dont aujourd’hui encore, elle subit les représailles : la perte du lien avec ses fils et la nécessité de recourir à des avocats pour accéder à ses petits-enfants.

De la gare, où Jeanne m’attendait, au petit chalet de bois serti par un écrin végétal, où elle m’emmena, nous eûmes le temps nécessaire pour un tour de chauffe conversationnel et pour un échange de frivolités d’usage à propos de l’atmosphère humide et de l’abondance des pluies. Sur place, une fois enclenchée sa machine à laver et nos fesses confortablement calées devant qui un verre d’eau qui un café, elle débuta son récit, là où selon elle s’amorçait la chronologie des événements qui avaient douloureusement infléchi son existence.

Dans leur schéma, je représentais un danger, ce qui impliquait pour eux de se serrer les coudes

Zone d’impact

« En juin 1979, refusant qu’ils assistent à l’accouchement de mon épouse, j’ai fermement prié les membres de ma belle-famille de quitter la salle de naissance. Les conséquences n’allaient guère tarder. D’abord symboliques. Par exemple, il était coutumier chez nous que ma grand-mère offre une chaîne en or aux nouveau-nés. Celle destinée aux jumeaux fut refusée tout net par leur maman. Une réaction de rejet sans rapport avec mon antérieure décision qui témoignait pourtant que quiconque n’acceptait pas inconditionnellement sa famille tombait en disgrâce en entraînant tous ses proches avec lui.

Quiconque n’acceptait pas inconditionnellement sa famille tombait en disgrâce

Séparation

µDeux ans plus tard, en mai 1982, la maman des jumeaux s’en allait. Ce fut un départ plus qu’orageux au cours duquel, en m’agressant physiquement, elle se blessa. La lésion était légère et elle se l’était pratiquement infligée elle-même mais elle retourna la situation à son avantage en prétendant à qui voulait l’entendre qu’elle m’avait quittée parce que je la battais. Présenter les choses de cette façon eut pour effet non seulement de décupler le ressentiment de sa famille à mon égard mais surtout de fausser mon image. Ce qui s’est avéré plus dramatique pour nos enfants. De fait, cette version d’un père violent, ils l’entendirent toute leur enfance et me la jetèrent à la face par la suite lorsque j’essayai de discuter avec eux.

Droit de visite

J’ai bénéficié d’un « droit de visite », comme on appelait ça à l’époque, c’est-à-dire d’un nombre de jours minimal, très inférieur à celui de mon ex-épouse, durant lesquels il m’était accordé de recevoir mes enfants. Il ne m’en fallut pas plus pour prendre progressivement la mesure de ce qui était en train de se dérouler : mon ex-femme, encouragée et soutenue par sa famille, déformait systématiquement mes faits et gestes et s’efforçait de me gommer de leur existence.

Le rejet dont ils faisaient preuve à l’encontre de leurs ex-femmes était identique à celui qu’ils me réservaient

Travail de sape

Il s’agissait de manoeuvres plus ou moins subtiles. D’abord, il leur était répété continuellement que leur mère avait fui la maltraitance de leur père. Un authentique lavage de cerveau, au point que de nos jours, c’est eux-mêmes qui l’affirment. Bien sûr, ils n’entendaient pas ces propos uniquement de la bouche de leur mère : c’était colporté par toute la famille. J’en suis rapidement venu à considérer cette famille comme un clan, tant leur façon de procéder s’apparente au fonctionnement de groupes d’obédiences diverses, qui vivent repliés sur eux-mêmes, et dont la condition sine qua non de cohésion repose sur des menaces extérieures, souvent plus imaginaires que réelles. Ayant refusé d’être absorbé, j’en étais automatiquement exclu. Et dans leur schéma, je représentais un danger, ce qui impliquait pour eux de se serrer les coudes, faire bloc, être solidaires aveuglément. Pour mes fils, je devenais, au fil des années, l’ennemi. Au départ, il y a un paradoxe fondateur : les membres du clan sont très agressifs – sur des générations. En toute logique, ils agressent, ce qui provoque des réactions qu’ils traduisent comme des agressions nécessitant le repli et la mise en oeuvre de moyens défensifs.

Lorsqu’ils avaient passé un week-end chez moi, leur mère, généralement escortée d’un ou deux membres de son clan, venait les rechercher avec un cadeau à leur intention. Était-ce pour les récompenser d’avoir surmonté l’épreuve ? Je peux fonder les plus folles hypothèses à partir de ce genre de faits, récurrents. Toujours est-il que lorsque je voyais Christophe et Joaquim s’en aller, je sentais se refermer sur eux un cocon aux mailles étroitement serrées. Cela m’attristait mais j’étais impuissant. Et les années s’écoulèrent, ponctuées de prétextes pour ne pas honorer mon droit de garde. Les enfants avaient soit un rhume soit une grippe, souffraient du ventre ou d’ailleurs. Tout était bon pour affaiblir le lien qui nous unissait.

J’ai même assisté incognito à son mariage…

Crise et rupture

Sans m’appesantir sur l’incommensurable souffrance que peut représenter pour un parent la privation de ses enfants, additionnée à la conscience du préjudice qu’ils étaient en train de subir, la situation avait une tournure particulièrement inique et désolante. Car j’avais eu un autre enfant, antérieurement aux jumeaux, fruit d’un premier mariage. Un garçon, qui me fréquentait régulièrement, et avec la mère duquel j’entretiens à ce jour des rapports de qualité. Or vu le contexte, il s’avérait extrêmement difficile de réunir mes trois enfants sous un même toit. Pourtant, cela est arrivé. Et c’est à une de ces occasions, étant dans l’obligation de m’absenter, que j’ai fait appel à la grand-mère maternelle du premier pour prendre soin d’eux. Malheureusement ce jour-là, Christophe était malade. Cela donna lieu à un ramdam invraisemblable où il fut interprété que je l’avais « abandonné au bord de la mort ». Formule que des années plus tard Christophe ânonnait encore. Pour le clan, ce fut l’opportunité d’ajouter à côté de l’étiquette « mari violent » celle de « père indigne ». Et de remontrer leur ostentatoire mépris pour tout qui n’appartenait pas à leur groupe, telle la dame qui s’était occupée des enfants. Lorsque les jumeaux atteignirent leur majorité, ils me communiquèrent leur décision de couper le contact avec moi. Bien que j’en sois très peiné, j’acceptai. Ils me l’annoncèrent alors que Joaquim était hospitalisé – un pénible moment.

Un jour pour rien…

Deux ans après, j’ai toutefois revu son frère, avec qui j’ai passé une journée très satisfaisante. À l’occasion d’une médiation ultérieure (sur laquelle je reviendrai plus tard), j’ai évoqué cette journée en présence de Christophe. Il a nié qu’elle ait pu exister. Cela m’a permis de me rendre compte que le conditionnement dont il avait été victime avait affecté sa mémoire. Il se souvenait très bien d’allégations entendues sans relâche durant sa jeunesse mais pas d’instants réels passés avec moi.

La lettre

Mes préoccupations et réflexions au sujet de mon identité sexuelle n’étant pas à l’origine de notre éloignement, suite à mon opération, il était capital pour moi d’annoncer ma transformation à mes fils. Je leur ai donc adressé une lettre chez leur mère, où ils habitaient encore. Nous étions en 2004. Dix ans après, j’ignore toujours s’ils l’ont reçue.

Pour eux, j’étais morte. Et remettre cela en question aurait signifié remettre en question l’amour de leur mère

Des fils vus de loin

Depuis lors, Joaquim est devenu musicien, ce qui m’émeut vu que je le suis aussi et que, m’intéressant à sa carrière et assistant discrètement à ses concerts dès que cela m’est possible, je peux singulièrement apprécier l’évolution technique de son travail actuel en comparaison des « balbutiements » de ses débuts. J’ai même assisté incognito à son mariage en compagnie de ma soeur et de la veuve de mon père. Il en résulta une situation fort embarrassante car l’échevin qui officiait lors de la cérémonie me connaissait et, m’apercevant dans la salle, m’invita à les rejoindre. Ce que j’ai bien sûr décliné. Malheureusement, ma belle-famille m’ayant découverte, l’ambiance s’était glacée. Une autre fois, après un concert où j’avais trouvé qu’il atteignait un niveau d’excellence rarement égalé, je lui ai envoyé un sms. J’ai reçu ses remerciements en retour. Cependant, dès qu’à sa demande je lui ai révélé mon identité, l’échange de messages s’est interrompu. À un intervalle très court, mes fils s’étaient donc mariés et avaient eu des enfants. Ce qui, loin de me laisser indifférente, ravivait chez moi le désir de les accompagner dans leur apprentissage de la paternité. Anxieuse de savoir si le fait de devenir père leur permettait de comprendre qu’un père veuille se rapprocher de ses fils, je leur ai donc écrit. À nouveau, ce fut lettre vaine. Mais en dépit du silence, je suivais leur vie de famille à distance. Mes petits-enfants grandissaient. D’autres naissaient. Puis mes deux fils se séparèrent de leur épouse, Joaquim quelques mois après Christophe. Et là, j’ai assisté à un phénomène épouvantable. Le rejet dont ils faisaient preuve à l’encontre de leurs ex-femmes était identique à celui qu’ils me réservaient : tout qui n’appartenait pas à leur famille maternelle n’existait pas. Ils avaient adopté le credo du clan. Alors, je me suis adressé par écrit à leurs ex-épouses respectives. Nous sommes parvenues à établir une correspondance et à identifier les nombreuses convergences entre la relation qu’elles avaient entretenu, ou entretenaient encore, avec la famille de leurs ex-maris et celle que j’avais pu avoir. Une logique prévalait toujours : être absorbées ou être exclues.

Passage obligé

En 2011, j’ai consulté un avocat à propos de la marche à suivre pour être en contact avec mes petits-enfants. Le temps aidant, j’appréhendais mieux la nécessité d’une démarche en justice. Toutes mes interventions, aussi timides et positives qu’elles aient été, n’avaient fait que renforcer le rejet de mes fils à mon égard. Pour eux, j’étais morte. Et remettre cela en question aurait signifié remettre en question l’amour d’une mère qui m’avait, symboliquement et psychiquement, effacée. Je n’osais l’envisager tant je craignais les conséquences psychologiques, voire l’effondrement qu’ils risquaient d’endurer. Mon avocat transmit donc ma requête par voie légale et les leurs me communiquèrent leurs refus catégoriques. Tous deux acceptaient par contre une médiation. Aucune n’aboutit à quoi que ce soit de concret, hormis le fait que Christophe accepta que je rencontre son fils à condition que celui-ci en émette le désir – ce qui n’était pas gagné – et que j’aie pu constater combien la rancoeur de 1982 s’était transformé chez Joaquim en une crue de haine, irrationnelle et débordante. Il ne fit, lors de la séance où nous rencontrâmes, et dans un emportement croissant, que scander les phrases qui lui avaient été assénées pendant son enfance.

Aujourd’hui, point positif au milieu de ce désastre, grâce à un droit de visite « grand-parental » accordé début 2014 par la justice, après une nouvelle introduction du dossier, je rencontre les filles de Joaquim en présence de leur maman. Si elles ne savent pas encore qui je suis, cela m’offre l’avantage de me faire apprécier d’elles à ma juste valeur humaine et non par déférence envers le statut inéluctable de grand-mère.

Une gageure

Mon rêve demeure de réunir tous mes petits- enfants autour d’une même table. Sans avoir à craindre ni conséquences ni représailles – ni déformation de la réalité. Une belle gageure pour l’avenir. »

Propos recueillis par David Besschops

(1) Du début du récit, jusqu’à 2004, date de sa « génitoplastie », Jeanne est, selon la culture genrée de rigueur, un homme.

filiatio-15-023DÉCRYPTAGE

À l’origine de cette situation, un refus de Jeanne. Apparemment, c’est le seul épisode où elle réussit à affirmer sa volonté. La suite de l’article relate une progressive perte de contrôle. Face à un groupe qui s’est soudé contre elle, elle éprouve des difficultés croissantes pour se faire entendre. Elle en arrive alors à subir le comportement des autres. La question est de savoir comment agir pour modifier une telle donne et retrouver une place dans ce fonctionnement relationnel. D’autant que son sentiment d’impuissance, qui ressort clairement de ses propos, l’amène à commettre des maladresses et à éprouver des difficultés de plus en plus grandes pour s’exprimer et communiquer à ses enfants sa vision de la réalité. En conséquence de quoi, le dénigrement à son égard augmente et la problématique s’amplifie. Pour réunir ses petits enfants autour d’une même table, elle va devoir prendre le risque d’accepter que ses propos ou ses comportements soient interprétés. Ce n’est pas une mince affaire, en effet, mais je crois que tous en sortiraient gagnants.

Georges Zouridakis ecoute-emotionnelle-active.com

Article paru dans Filiatio #15 / septembre – octobre 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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