Home » Actualités » Sexe au logis: La longue marche vers l’EVRAS

Sexe au logis: La longue marche vers l’EVRAS

Fil 16 - Sexo - Miroir - JeanLouisPotierDepuis le mois de juin 2012, un projet de décret inscrit l’éducation à la vie relationnelle, affective relationnelle et sexuelle (EVRAS) dans les missions de l’enseignement obligatoire. Il y a là un enjeu de santé publique : rappeler qu’une sexualité épanouie va de pair avec les notions d’amour et de respect mutuel paraît effectivement essentiel dans la société hypersexualisée qui est la nôtre. Mais l’EVRAS est pourtant loin d’être une bataille gagnée.

La sexualité est une notion vaste qui concerne l’être dans sa globalité. Elle n’est pas liée à un âge particulier, son vécu diffère d’un âge à l’autre, d’une personne à l’autre, d’une culture à l’autre. Parler de sexualité renvoie à des problématiques très variés parmi lesquels on peut pointer la continuité de l’espèce par la procréation, l’anatomie, la santé, les maladies sexuellement transmissibles, la contraception, l’excitation psychique, le désir, les sentiments, les émotions, les liens d’intimité, la pudeur, la tendresse, la séduction, les relations hommes/femmes, l’articulation des générations entre elles voire les déviances sexuelles.

Nous vivons aujourd’hui dans une société hypersexualisée qui a tendance à troubler les repères en ce domaine. De la téléréalité exhibitionniste à certaines stars aux postures lascives en passant par les magazines et la publicité véhiculant des messages sexistes, le vacarme sexuel est assourdissant. Pour trouver des réponses à leurs questions, les adolescents se tournent souvent vers la pornographie. Immense réservoir d’images et de vidéos, Internet offre une facilité d’accès, mais constitue également un danger. « Les jeunes qui reçoivent ces messages ont tendance à reproduire ce qu’ils ont vu sur écran, explique Chris Paulis, docteur en anthropologie à l’Université de Liège. L’un s’attendant à ce que l’autre remplisse un rôle en particulier, ils peuvent très rapidement se retrouver mal à l’aise au moment de faire l’amour ».

L’école pour éduquer à la sexualité ?

Le sexe est donc devenu un objet de consommation comme les autres et souffre aujourd’hui de banalisation. Sollicités en permanence par des représentations tronquées de la sexualité, les plus jeunes sont en ligne de mire. Il importe donc de redonner à ces adolescents et adultes en devenir toutes les clés pour les amener à mieux connaître leur corps, à entendre parler autrement de sexualité, à apprendre à dialoguer sur ce sujet et à acquérir une meilleure image de soi.

Association d’associations

Selon plusieurs associations, un jeune sur cinq parmi les 2ème, 3ème et 4ème secondaires n’a jamais eu l’occasion de participer à des activités d’animation EVRAS lors de son parcours scolaire. Plus de 25 % des ados méconnaîtraient les risques de transmission du virus du sida lors d’une relation sexuelle non protégée. Ces mêmes associations ont adressé une lettre ouverte aux ministres en charge de l’Enseignement obligatoire en soulignant le fait qu’une grande majorité d’adolescents n’est pas suffisamment informée sur des faits essentiels. Un comble à l’heure où des encyclopédies entières sont disponibles à portée de clic ?

En matière d’éducation sexuelle et affective, il existe plusieurs sensibilités. Certains pensent qu’il ne doit pas y avoir d’éducation à la sexualité et refusent toute information sur ce thème. D’autres considèrent qu’elle relève de la sphère privée, c’est-à-dire de la famille et non de l’école. Sans minimiser leur rôle éducatif, les parents ne se sentent pourtant pas toujours à l’aise lorsqu’il s’agit d’aborder les questions de sexualité avec leurs enfants. Chaque famille véhicule des valeurs différentes qui confèrent par conséquent une vision éminemment subjective de la matière.

D’autres encore regrettent qu’à l’école ce thème soit si peu abordé et considèrent qu’elle est le lieu privilégié pour parler de sexualité sans tabou. Pour les pouvoirs publics, l’école a effectivement un rôle primordial à jouer pour permettre à chaque adulte en devenir de se construire dans le respect des lois, de soi et des autres. Le milieu scolaire a également l’opportunité de développer chez les jeunes un regard critique sur certaines représentations de la sexualité véhiculées dans notre société (stéréotypes de genre, idéal de beauté, sexisme, homophobie, etc.).

Vers la généralisation de l’EVRAS

L’éducation à la sexualité a fait son entrée dans les écoles il y a plusieurs décennies déjà. Dans les années 80, la prévention constituait l’une des missions principales des plannings familiaux par le biais d’animations dans les écoles, et ce dès la sixième primaire. Ceci dit, les programmes d’éducation variaient d’un établissement à un autre et d’une région à une autre. Dans certaines écoles, elle était réduite à la portion congrue…

En 2003, une enquête réalisée par l’Université Libre de Bruxelles pointait les lacunes de l’éducation sexuelle au cours de la scolarité. Un jeune sur cinq, élève en classe de 2ème, 3ème et 4ème secondaires n’avait par exemple jamais reçu d’enseignement autour de la vie sexuelle et affective. La même année, la ministre de la Santé Nicole Maréchal émettait la volonté de mettre en place des animations dans le primaire et le secondaire, dispensées par des professionnels de la santé. Son constat était simple : les représentations sexuelles sont partout, mais le sexe reste un tabou.

L’EVRAS, qui n’était encore il y a quelques années qu’un programme aux contours flous et à la pratique aléatoire, tend donc à se généraliser. Depuis juillet 2012, l’éducation sexuelle est inscrite dans les objectifs généraux de l’enseignement fondamental et de l’enseignement secondaire du Décret -Missions de 1997. Cette obligation impose ainsi aux directeurs de « prendre des initiatives en la matière ». En conséquence, l’EVRAS est susceptible d’être abordée de manière très différente et donc de manière inégalitaire selon les établissements scolaires. C’est ainsi que dans certaines écoles, le cours de biologie sur la reproduction fait office d’éducation sexuelle ; dans d’autres, la direction fait appel ponctuellement à des intervenants externes tels que des centres de planning familial.

L’année 2013 représente un tournant important : un protocole d’accord est signé entre la Fédération Wallonie-Bruxelles, la Région Wallonne et la Commission Communautaire Francophone (Cocof) en vue de donner un socle commun aux différentes initiatives prises pour généraliser la pratique en milieu scolaire. La Cocof lance quant à elle un appel à projet destiné à l’élargissement de la couverture de l’EVRAS dans les écoles par les centres de planning familial agréés.

Pour élaborer les textes à portée réglementaire ou administrative, les trois niveaux de pouvoir francophones s’appuient sur la définition de référence suivante : « l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle est un processus éducatif qui implique notamment une réflexion favorisant les aptitudes des jeunes à opérer des choix éclairés à l’épanouissement de leur vie relationnelle, affective et sexuelle et à agir dans le respect de soi et des autres. Il s’agit d’accompagner chaque jeune vers l’âge adulte selon une approche globale dans laquelle la sexualité est entendue au sens large et inclut notamment les dimensions relationnelle, affective, sociale, culturelle, philosophique et éthique. Partant de leurs représentations, de leurs connaissances, de leurs acquis et de leurs besoins, les activités d’EVRAS tendent à accroître auprès des jeunes leurs connaissances, leur capacité critique, leur savoir-faire et leur savoir-être. »

Sex&Co

Parallèlement aux activités qu’elle organise dans le cadre scolaire, l’asbl Sex & Co intervient dans les milieux festifs afin de sensibiliser les jeunes aux risques liés aux relations sexuelles. Des professionnels de centres de planning familial accueillent les jeunes et moins jeunes au cœur de la fête pour les écouter, les informer, les conseiller, les orienter. Ces derniers peuvent y trouver diverses brochures d’information, mais également des préservatifs, du lubrifiant et la pilule du lendemain. L’idée est de développer une approche ludique de l’éducation à la vie affective et sexuelle hors du champ scolaire, en promouvant le libre choix et la responsabilité en matière de sexualité et de plaisir chez les jeunes. En ligne, le site « Love Attitude » poursuit lui aussi la sensibilisation interactive des jeunes aux questions en lien avec la sexualité. Rendez-vous sur www.loveattitude.be

L’expertise des centres de planning familial

Toujours en 2013, la Promotion de la Santé en Fédération Wallonie-Bruxelles crée dix points d’appui à la généralisation de l’EVRAS au sein des Centres locaux de promotion de la santé à Bruxelles, Wavre, Liège, Huy, Verviers, Namur, Charleroi, Marloie, La Louvière et Tournai. Ce dispositif est mis en place pour soutenir les écoles dans l’élaboration de leur projet, les outiller et faciliter les partenariats avec les acteurs associatifs (en particulier avec les centres de planning familial et les associations de promotion de la santé).

Ces points d’appui sont précieux puisqu’ils encouragent aujourd’hui les écoles secondaires dans la mise en œuvre de l’EVRAS. Ils réalisent aussi un état des lieux périodique des ressources et des besoins des écoles secondaires, et mettent à disposition des outils pédagogiques et méthodologiques (modules d’animation, campagnes, promotion des formations, etc.).

Depuis, les pouvoirs publics francophones reconnaissent le rôle des centres de planning familial dans l’EVRAS. Fruit d’un long travail de consultation et de débats avec le secteur, un décret instaure un nouveau mode de financement des centres de planning familial, simplifiant et pérennisant leur subventionnement. Il soutient le rôle des centres en matière d’information, de sensibilisation et d’éducation en matière de vie affective, relationnelle et sexuelle.

Les 107 centres de planning familial de Wallonie et de Bruxelles disposent d’une importante expertise et trente années d’expérience en matière d’EVRAS. Ils offrent, par le biais d’animations gratuites, l’occasion de parler sans tabou, dans le respect de soi, de l’autre et de la vie en société, des thèmes relatifs à la vie relationnelle, affective et sexuelle. Outre la possibilité de débattre sur ces sujets avec un acteur extérieur au cadre scolaire, ces animations créent le lien entre l’école et le centre de planning familial afin de permettre aux jeunes d’aller plus facilement rencontrer des professionnels de la santé sexuelle lors de leurs consultations psychologiques, juridiques, sociales ou médicales.

Dans la plupart des établissements, l’éducation sexuelle est confiée au planning familial, qui s’en charge hors de toute présence d’enseignants. « Les élèves se posent beaucoup de questions, et ce dès leur sortie de primaire, observe Vincent Gans, directeur de l’Institut Saint-Jean-Baptiste à Wavre. Cela fait plusieurs années que l’on organise des séances dès la 2ème secondaire avec le centre de planning familial. Les questions sont abondantes et les deux heures prévues ne sont, en règle générale, pas suffisantes. Libre aux élèves de prendre ensuite rendez-vous individuellement avec le planning familial, qui siège non loin de notre école ».

Le travail de ces centres doit être salué. Il semble primordial de restituer aux jeunes des informations exactes, de reformuler des termes galvaudés, ou encore de démystifier la pornographie ambiante dans une atmosphère détendue. Restent ces interrogations, qui réapparaîssent régulièrement en salle de rédaction chez Filiatio : faut-il encourager les parents à garder un silence prudent à propos des changements émotionnels et corporels qui s’opèrent chez leurs enfants au moment de la puberté ? Considérer que l’éducation à la vie affective et sexuelle des adolescents est strictement du ressort des professionnels, n’est-ce pas confirmer paradoxalement le statut « tabou » de la sexualité, et contribuer dès lors à la vision biaisée que les jeunes peuvent en avoir ? Et last but not least, refuser d’aborder la question de la sexualité avec ses enfants, alors qu’elle fait l’objet de conversations incessantes entre adultes, n’est-ce pas leur dénier le droit d’entrer dans ce monde d’adultes… donc encourager une certaine immaturité (et son cortège de conséquences) dans ce domaine ?

Par Sébastien Varveris avec la collaboration de Nathalie Mayor

Pour aller plus loin

Voyage au cœur de l’EVRAS

Reportage réalisé en 2013 par le Centre Laïque de l’Audiovisuel (CLAV) : http://bit. ly/10ebhBF

L’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle à l’école

Brochure destinée aux écoles, élaborée par La Plate-forme liégeoise de promotion de la santé affective, relationnelle et sexuelle, la Fédération des Centres Pluralistes de Planning Familial, la Fédération des Centres de Planning Familial des FPS, la Fédération Laïque de Centres de Planning Familial, la Fédération des Centres de Planning et de Consultations, et soutenue par la Fédération Wallonie-Bruxelles sur http://www.planningsfps.be sous l’onglet “Nos publications”

Combien de fois par jour maximum ?

Documentaire de 45 minutes destiné aux équipes éducatives, soutenu par le Ministère Français du Droit des Femmes sur http://mille-bases.fr/education-sexualite/

Full sexuel. La vie amoureuse des adolescents

Ouvrage destiné aux ados, écrit par Jocelyne Robert, sexologue et sexosophe.

Article paru dans Filiatio # 16 / Novembre-Décembre 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

Je commente (0) Commenter | Je partagePartager sur facebook | Je tweeteTweeter cet article

Laisser un commentaire

* Ces champs sont obligatoires
** Vous pouvez utiliser certaines balises html