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« Tabliers & maillots de bain », Anne Letoré & Françoise Lison-Leroy

filiatio17-085Illustrations : Émilia Jeanne
Éditions Les déjeuners sur l’herbe

Anne Letoré et Françoise Lison-Leroy, chacune à leur manière, reproduisent parfaitement l’univers clos d’un collège de filles et la liberté buissonnière qui s’y développe. La liberté des sens, surtout, celle qu’on ne peut museler « Dans ce dortoir que tu nommais cage, nos odeurs m’insupportaient. Nous étions fauves de nos jeunes corps, de nos linges rêches de lessive vagabonde, oublieuses des sermons maternels. Nous étions ainsi, en ce temps ». Et les effronteries, qui naissent en détournant quelques mots ou un refrain « vous n’aurez pas les mots cachés/entre nos dents sauvages/quand le silence est le plus fort/vous vous contenterez/des dix jurons lancés/par-dessus vos épaules/ comme autant de prières ». C’est qu’elles résistent en riant, en faisant dérailler une injonction ou en faussant sa trajectoire, les jeunes filles de ce double récit. Et les injonctions, ça n’est pas ça qui manque, là où les murs se dressent pour contrecarrer le moindre élan et où les ombre elles-mêmes veillent et entravent les pas. Dans ce livre, en plus d’une rigidité cassante, on palpe la fébrilité de l’intérieur des cages. Et de ce contraste s’écoulent des ivresses secrètes et bienheureuses, comme du coulis de groseilles à l’intérieur d’une manche. Ça plaque et tache mais la sensation rend l’enfermement supportable. D’autres éléments apparaissent ici et là, tel le soleil, l’épique soleil, le séditieux soleil… Contre toute morale, il ouvre dans les corps des brèches… qui ne se refermeront plus. De surcroît il y a la nuit, qui traverse les enceintes et s’introduit dans les dortoirs comme un baume fugitif qui apaise quelques instants. Amalgame de faits et fantasmes, la poésie ici respecte son devoir d’intensité. Elle s’insinue doucement comme une eau et, alliée à d’autres phénomènes, tel le gel ou la chaleur, finit par éclater tout ce qu’elle touche, tout ce qu’elle conçoit. Et ce ne sont pas les illustrations d’Émilia Jeanne qui me contrediront, que du contraire. L’illustratrice semble rassembler les éclats et en confectionner des tenues pour une saison qui brûlera jusqu’aux tréfonds des êtres…

David Besschops

Article paru dans Filiatio #17 – janvier/février 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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