Home » Actualités » « T’as une nouvelle vie, fais un nouvel enfant ! »

« T’as une nouvelle vie, fais un nouvel enfant ! »

filiatio18-022Ressortissant belge vivant au Mexique, Cédric a eu besoin de quatorze mois pour accepter sa paternité avant de l’exercer dans un milieu qui acceptait difficilement qu’un homme s’investisse dans l’éducation des enfants. Quand, suite à sa séparation, il rencontra une nouvelle compagne, il fut privé de sa fille du jour au lendemain. Ne trouvant nul secours auprès de la justice locale, il revint en Belgique et s’adressa aux organismes compétents mais ceux-ci renvoyèrent le problème aux autorités mexicaines.

Contexte initial

En l’an 2000, en situation illégale au Mexique pour n’avoir renouvelé ni passeport ni visa depuis quelques années, je devenais brusquement le partenaire d’une femme enceinte. Notre relation en était encore à ses prémisses et nous occupions une chambrette dans la maison en ruine de sa mère. Nous y vivions dans une indigence extrême. En dépit des susdites circonstances, ma compagne avait choisi le jour de mon vingt-troisième anniversaire pour m’annoncer une nouvelle : elle garderait le bébé ! C’était son cadeau… Pour moi, ce fut la catastrophe. Dans mon désarroi, j’ai prestement quitté notre domicile. Et ne sachant où aller me blottir, je me suis rendu chez une vieille dame de mes connaissances qui m’a très gentiment préparé un repas en l’honneur de cette journée particulière mais n’a pu s’empêcher au cours du dîner de lâcher un « Alors, toi aussi ! ». Comme si j’avais été accablé d’une disgrâce qui affectait l’humanité – et plus particulièrement les hommes. Deux heures après, mon meilleur ami m’avoua que je l’avais déçu : il m’avait cru infaillible… Avais-je échoué à un concours de tir ou n’étais-je pas sélectionné pour un championnat de saut en longueur ? Disqualifié, je suis rentré chez moi pour tenter d’assimiler cette réalité qui faisait irruption dans nos vies : la grossesse. Tant que ça restait une illusion à vivre à deux, ça m’allait assez. Chaque soir, comme je me serais penché sur un feu de camp, je me penchais sur le ventre arrondi de la future mère et je légendais verbalement les manifestations physiques de sa grossesse. Il était plaisant d’avoir l’impression d’à la fois réinventer la biologie et de nous éloigner de l’issue inéluctable qu’était l’accouchement. Qui survint pourtant. Ce fut une fille. N’étant pas en règle de papiers, je ne pouvais prétendre à sa reconnaissance officielle. A minima, j’aurais pu faire une déclaration officieuse à la mairie. Ce qui m’aurait valu d’apparaître dans les registres de l’état-civil mexicain.

Bras-de-fer

Malheureusement, notre relation de couple s’apparentant plus à un rapport de force qu’à une liaison amoureuse, la mère et moi ne pûmes convenir ensemble d’un jour pour aller déclarer notre fille. Sur une période de trois semaines, le seul jour où j’étais indisponible était celui qui l’arrangeait elle – et vice-versa. Je n’étais pas disponible parce que j’avais décidé d’aller au cinéma… Cela peut paraître inouï et plus que tout stupide, je n’en disconviens pas. Il est essentiel de situer cette stupidité dans le contexte du rapport de force qui définissait nos rapports : ni elle ni moi n’étions disposés à céder à l’autre. Tout bonnement. Ce jour-là, je me suis donc rendu au cinéma. À mon retour, je n’ai pu croire ce que la mère m’annonçait : notre fille avait été déclarée… Ce ne fut du reste pas ma seule surprise. Non contente de s’être rendue sans moi à l’administration, elle avait choisi un prénom différent de celui que nous avions donné à notre fille durant son premier mois d’existence. Le pire étant que le prénom pour lequel elle avait opté était celui de ma propre soeur, Lola ! J’en suis resté bouche bée. Ayant dès le départ éprouvé de grandes difficultés à envisager la paternité, celle-ci me semblait encore bien plus inabordable maintenant que ma fille portait le prénom de ma soeur. Pour cette raison et pour d’autres, plus intimes, j’ai alors éprouvé un rejet viscéral de notre enfant.

Chute libre

En dépit des semaines qui passaient, le fait qu’elle bénéficiait principalement des soins de sa grand-mère ou de sa mère quand

celle-ci ne travaillait pas ne m’aidait pas à renforcer des liens avec ma fille. Toutes mes tentatives pour m’en occuper butaient contre les croyances de l’une ou les idées de l’autre. Pour couronner le tout, sur le plan amoureux, ma place fondait comme neige au soleil. La mère de Lola partageait son temps entre deux emplois et consacrait à sa fille les quelques heures qui lui restaient. Et moi j’observais les bras ballants, cette enfant à laquelle il ne m’était pas véritablement permis de m’attacher grignoter progressivement l’espace de notre couple. Je me trouvais surnuméraire dans ce taudis suffocant et minuscule, comme une bête à l’agonie ou un adolescent qui a l’impression que ses parents ne l’aiment plus. Et comme cet adolescent, je multipliais les frasques ou les actes destinés à grappiller un peu d’attention. Ne valait-il pas mieux être repoussé que de ne pas exister ? Je passe ici le détail de toutes les ignominies que j’ai pu commettre au nom de cette aberration, elles sont répétitives et d’une triste banalité.

filiatio18-023Apprivoisement

Notre enfant grandissant, j’ai fini par remarquer sa présence. Surtout lorsque je franchissais le seuil de l’habitation et qu’elle posait son regard sur moi. Au début, je m’en souciais comme d’une guigne. Je me demandais ce qu’elle me voulait. J’imaginais que ce regard ne m’était pas destiné mais qu’elle le dirigeait vers tout ce qui était nouveau. À force, j’ai toutefois fini par lui répondre d’un mot ou d’un sourire. Et mon sourire entraînant une réaction de sa part, je m’en suis progressivement rapproché. C’est ainsi que nous avons commencé à interagir. Si je riais, elle riait. J’émettais un son, elle faisait pareil. J’esquissais un geste, elle tentait de l’imiter. En termes exacts, nous nous apprivoisions. Jusqu’au jour où elle a prononcé pour la première fois le mot « papa ! ».

Fait père

Ce mot a eu sur moi l’effet d’un détonateur lent et il a pris plusieurs mois pour percer ma carapace de protection et de déni et pour devenir du sens. Mais lorsqu’il eut acquis une signification qui avait à la fois de la profondeur et du champ, des expectatives et des contraintes, j’étais « fait ». « Fait », comme on le dit d’un rat, c’est-à-dire sans plus de possibilités de fuite, mais surtout comme on le dit d’un chevalier adoubé par son souverain. J’étais fait père ! Mon enfant – ma fille – m’avait anobli.

Irréversibilité

Une fois « fait père », il m’était impensable de faire machine arrière. Évidemment, le changement interne lié à cette modification de mon état humain, j’étais le seul à l’avoir vécu. Ni la grand-mère ni la mère de Lola ne s’étaient aperçues de rien. Et lorsque j’ai voulu raconter à la maman ce qui m’était arrivé – j’étais devenu père ! –, à elle qui avait accouché quatorze mois plus tôt, mois durant lesquels j’avais fait montre d’un rejet manifeste, elle n’eut cure de mon revirement et de ma soudaine paternité. Malgré cela, mes comportements se transformèrent et je devins plus présent et plus attentionné vis-à-vis de Lola. Quelque chose en moins s’épanouissait et je ressentais pour elle un amour incommensurable. Pourtant, je n’étais père que dans les limites qui m’étaient imparties par son milieu maternel qui, dès que j’essayais de m’en dégager, me rappelait que je n’avais aucun droit sur cet enfant et qu’on ne me laisserait ni l’abîmer ni la dérober. Comme si j’avais voulu lui faire du mal ou m’enfuir avec elle… La vigilance qui l’entourait s’en trouvait généralement accrue.

Ni ensemble ni séparés

Alors que Lola venait de fêter ses trois ans, je me suis séparé de sa mère. Plus exactement, nous louâmes une petite demeure dans laquelle la cohabitation se révélât aussitôt – dès la première nuit – un enfer. D’où, un retour au logis de la grand-mère pour elle et pour moi la possibilité de conserver l’endroit à mes frais. Concrètement, cette indépendance m’offrait une immense respiration. J’avais enfin une zone à moi, à aménager en fonction de mes goûts et où, surtout, je pouvais recevoir ma fille. Façon de parler, bien sûr. Si elle me fut « prêtée » régulièrement en fin d’après-midi et une vingtaine de nuits maximum pendant l’an et demi qui suivit l’établissement de nos résidences séparées, ce « prêt » s’accompagnait généralement d’un panel de recommandations et de mises en garde, voire de menaces qui transformaient le plaisir de nos moments partagés en d’angoissantes séances durant lesquelles me torturait l’idée qu’il lui arrive un accident.

Droit d’aînesse

Malgré tout ce fut une période constellée de libertés sporadiques durant lesquelles j’ai quelquefois eu l’opportunité de me sentir pleinement père. Un père qui sautait et rejoignait sa fille dans le ciel de ses marelles. Un père qui lui enseignait l’art de lire et d’écrire. Qui la photographiait. Qui lui apprenait tout ce qu’il pouvait – notamment qu’il n’est pas une manière unique de vivre et d’appréhender la vie. Des années où il me fut aussi régulièrement rappelé que cet enfant était avant tout sous la responsabilité de sa mère et de sa grand-mère à laquelle était délégué le pouvoir de la mère lors de ses absences. Des années de vexations, également, où maintes initiatives furent brimées ou des projets jugés inenvisageables sans la tutelle maternelle ou grand-maternelle. Comme si j’avais été l’aîné de Lola et non son père. Ma fille qui portait le prénom de ma soeur…

Rencontre malheureuse

En 2006, j’ai rencontré une autre femme. Cette rencontre déclencha un séisme. La mère de Lola, qui ne me montrait pourtant plus d’intérêt depuis longtemps, m’assura être toujours amoureuse et m’adjura de reprendre notre histoire là où elle s’était interrompue. Cette situation donna lieu à deux semaines intenses de cris et de larmes, de suppliques et de chantages, d’engagements et de rebuffades… Deux semaines où je m’évertuai à ne rien lui promettre et à me détacher d’elle. Le vendredi de la seconde semaine, du jour au lendemain, elle me déclara qu’elle m’interdisait dorénavant de m’occuper de SA fille. En l’espace d’une nuit, Lola était redevenue exclusivement SA fille.

Restriction

Convaincu qu’elle avait prononcé ces paroles sous le coup de l’émotion, je n’y ai guère prêté d’attention sur le moment. Cependant lorsque j’ai voulu aller chercher Lola le lendemain, je me suis retrouvé devant une porte close. Pris d’une fatale impulsion, j’ai commencé à secouer et marteler cette porte du pied mais mon ex a crié que, puisque j’avais une nouvelle vie, je n’avais qu’à faire une nouvelle Lola. Alors que j’étais en train de la supplier de me laisser embrasser ma fille et la prendre quelques minutes dans mes bras. Les coups de pied shootés dans le bas de la porte furent suffisants pour qu’elle contacte la police qui arriva toutes sirènes hurlantes pour proposer ses services et m’informer d’un ton solennel que je serais emmené ou non en fonction de sa décision à elle. Elle n’exigea pas que je sois arrêté mais déposa une plainte et je fus soumis à une restriction judiciaire m’interdisant de circuler dans un périmètre d’un pâté de maisons autour de la demeure de ma fille. Une sanction absurde étant donné que j’habitais au coeur même de cette aire de restriction. Il suffisait que je rentre chez moi pour être passible d’une arrestation…

Déprise

Me démenant comme un diable, courant d’un avocat à l’autre et d’un bureau à un autre pour revendiquer mon droit à la paternité et le droit pour ma fille d’avoir un père ou pour proposer le payement volontaire d’une pension alimentaire censée démontrer à la maman mon envie d’entamer une relation parentale, je faisais chou blanc partout où je me présentais. En règle générale, il m’était rétorqué qu’une gamine de cet âge ne nécessitait que sa mère. Et si j’insistais, la plainte dont je faisais l’objet était brandie comme un répulsif… J’en venais à avoir l’impression que la société mexicaine dans son entièreté collaborait avec la mère de Lola et je me sentais basculer dans l’irrationnel un peu plus chaque jour. Au point, par exemple, que j’avais la sensation constante d’être dévisagé dans la rue – comme si la culpabilité avait été inscrite sur mon front. En juin de cette année-là, une psychologue consultée en urgence me suggéra de prendre de la distance en rentrant dans mon pays où, se figurait-elle, je pourrais faire appel à des instances légales autrement plus efficientes que celles à l’oeuvre dans le sien. Mal m’en a pris de l’écouter car sur ce dernier point, elle se trompait…

Épilogue

En Belgique, les services de justice concernés et les associations de soutien aux parents auxquels j’ai fait appel ne réussirent qu’à accentuer mon désarroi et à augmenter mon sentiment d’impuissance en me répondant d’une voix unanime qu’ils ne pouvaient rien pour moi tant que je n’avais pas épuisé les recours de la procédure juridique mexicaine…»

Propos recueillis par David Besschops

filiatio18-025Le décryptage de Sultana Khoumane

Dans un premier temps, le témoignage de ce grand jeune homme refusant de grandir m’a fait sourire. L’émotion m’a envahi lorsque j’ai lu comment il décrivait les petits liens tissés avec son bébé. Malheureusement, je n’ai pas eu besoin d’aller beaucoup plus loin dans la lecture de la description du contexte pour comprendre que le rapt allait brutalement percuter l’histoire de ces parents. Cela m’amène à souligner nouvellement l’urgence de donner aux futurs jeunes adultes des formations qui les aideront à prendre conscience que pour avoir des droits, il y a des actes à poser. Car, rappelons-le, la conséquence de leur cul-de-sac relationnel, c’est un enfant de plus qui doit se construire amputé d’une part de son identité. Pour le volet des autorités « dites compétentes », j’en ai déjà parlé lors de précédents décryptages. Leur incompétence, qui se traduit ici par le renvoi du problème d’un pays vers un autre, me fait penser à « La Bonne du Curé », d’Annie Cordy, quand elle chante : « Je voudrais bien mais je n’ peux point ! ».

 

Chacun, à des moments particuliers de son histoire, éprouve le besoin de raconter son vécu de façon unilatérale. À Filiatio, tout en restant conscients de l’incomplétude d’une vision unique, nous rencontrons des femmes et des hommes à qui nous offrons un espace d’expression. Nous ne voulons pas ausculter la véracité de leurs propos ni les éventuelles contradictions qui s’en dégagent mais prendre en compte le témoignage de leur expérience de parents ayant subi le rapt ou la privation d’un ou plusieurs enfants. Ou d’adultes ayant été victimes de rapt ou de privation parentale en tant qu’enfant.

Article paru dans Filiatio #18 – mars/avril 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

Je commente (0) Commenter | Je partagePartager sur facebook | Je tweeteTweeter cet article

Laisser un commentaire

* Ces champs sont obligatoires
** Vous pouvez utiliser certaines balises html