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Ton père, c’est de l’histoire ancienne !

filiatio_13-024filiatio_13-025Son enfance, Isabelle l’a vécue dans un home et dans la méconnaissance quasi totale de son père. Pour elle, il ne fut pas question de présence ou d’absence mais tout bonnement d’inexistence. Excepté en de très rares occasions où il était évoqué comme un conte de fée par sa mère, cet homme n’a pas laissé de traces dans sa mémoire. Éludé par sa génitrice et rayé des cartes par son beau-père, il lui a néanmoins légué le charme qu’on prête aux inconnus et, en contrepartie, instillé la tristesse que génèrent les disparus.

 

Particulièrement sensible au drame du rapt parental qui toucherait 150 à 400 enfants par an en Belgique, Filiatio offre un espace d’expression à des parents ayant subi le rapt de leur(s) enfant(s) ou à des adultes victimes de rapts alors qu’ils étaient enfants. Sultana Kouhmane, fondatrice de l’asbl SOS Rapts Parentaux propose un décryptage de ces récits dramatiques.

« J’ai quarante ans, et j’ignore à quoi ressemble mon père. Je ne le connais même pas en photo… Évidemment, aujourd’hui, je sais où il habite mais ce n’est pas chose aisée que de franchir le pas. Je suis déjà passée plusieurs fois devant chez lui mais sans frapper à la porte… Un jour, j’aurai cette audace, j’en suis sûre !

La genèse

Pour situer mon origine, je suis issue d’une relation « à côté » que ma mère a eue soit pendant son mariage avec le monsieur dont je porte le nom, soit très peu de temps après sa séparation d’avec celui-ci. Pour des questions légales, je porte le patronyme de l’homme dont elle était l’épouse. Après s’en être séparée, elle a rencontré Manoubi, avec qui elle s’est mise en ménage.

Placement

J’avais à peine un an et demi quand Manoubi a convaincu ma mère qu’un enfant les empêcherait de travailler et qu’ils ont pris la résolution de me placer en institution. Nous avons donc quitté Malmedy et je suis rentrée dans un home à Bruxelles, ville où ma mère et Manoubi se sont également installés puisqu’ils y avaient trouvé du boulot.

Lors de mes premières années en institution, ils ont procréé et j’ai eu deux frères, dont un qui fut placé avec moi.

À mes sept ans, Manoubi a décidé que les enfants pouvaient être « récupérés » et nous avons alors quitté le home pour nous en aller tous ensemble deux mois en Tunisie, sa terre natale.

L’enfer sur terre

Pendant cinq ans, j’ai donc vécu avec ma mère et Manoubi. J’en ai un souvenir de torture mentale prégnant. Manoubi m’obligeait à l’appeler papa. Par ruse, je cédais à son caprice mais, intérieurement, je le récusais. Mon papa, ça n’était pas lui. Mon papa était un monsieur de deux mètres de haut originaire de Saint-Trond et moi j’apprenais le flamand. Mon papa, je ne l’avais jamais vu. Ce que je savais de lui, c’est ma mère qui me le racontait à l’occasion des quelques sorties à deux durant lesquelles nous nous rendions de manière clandestine à l’église – ce culte lui étant interdit par Manoubi.

La bulle d’oxygène

À ces occasions, elle me parlait de mon père comme d’un rêve éveillé ou d’un prince charmant. J’avais la sensation qu’il était pour elle une secrète bulle d’oxygène. Une respiration secrète. Pour moi, il se convertissait peu à peu en père imaginaire. Un père inventé qui, au fil du temps, grandissait dans l’absence. Elle l’avait quitté presque sur un coup de tête. Une gifle reçue au cours d’un différend et elle était partie sans demander son reste.

Paradoxe et monstruosité

Évidemment, moi je ne comprenais pas pourquoi une gifle avait pu provoquer son départ alors qu’à la maison, Manoubi l’utilisait comme un punching-ball. Bien sûr, il lui demandait pardon ensuite. Lui promettait monts et merveilles et elle tombait dans le panneau. Manoubi poussait le vice jusqu’à nous faire ses excuses à nous aussi, les enfants. Mais que nous les acceptions ou pas lui importait fort peu. C’était une comédie destinée à récupérer ma mère, sans plus. À plus d’une reprise, elle a fugué. Laps de temps, jours ou semaines, durant lesquels j’étais considérée par Manoubi comme la maîtresse de maison. Dans tous les sens du terme. À huit ans, il m’a contraint de lui faire une fellation. À onze, il m’a sodomisée sur la machine à lessiver. Je ne me plaignais pas. Avec lui, il fallait la jouer finaude. Par contre, en mon for intérieur, je continuais à penser que mon père à moi, il ne me ferait jamais des cochoncetés pareilles. Les abus de ce genre ont eu également lieu lorsque ma mère allait faire les courses. Où, bien que je la supplie de m’emmener avec elle, elle refusait systématiquement que je l’accompagne.

Réflexion

Rétrospectivement, je considère que le rapt, c’est quand un adulte essaye ou parvient à voler son enfance à un enfant. Ou qu’il lui montre qu’il en est tellement jaloux qu’il invite l’enfant à devenir adulte avec lui. Pour lui tenir compagnie ou atténuer sa propre détresse.

Une fugue qui tourne court mais mène loin

Plus tard, à l’époque de ma première secondaire, à l’issue d’une fugue en Allemagne que j’ai faite avec une camarade de classe, j’ai été rattrapée et interrogée pendant neuf heures par la police qui m’a fait avouer les abus sexuels que je subissais et le climat délétère dans lequel je vivais. Au fil de l’interrogatoire, j’ai compris que ma mère était consciente et fermait les yeux sur les exactions et maltraitances de Manoubi à mon égard.

Le flash

Je me revois, comme si j’y étais, descendre l’escalier en colimaçon du commissariat et, sur la dernière marche, découvrir Manoubi qui venait d’être arrêté et ma mère, qui l’escortait et qui, lorsqu’elle m’a aperçu, s’est précipitée vers moi et m’a giflée à toute volée.

Elle me frappait non pas pour avoir fugué mais pour avoir dénoncé Manoubi.

Je n’étais pas tellement étonnée. Je n’avais jamais eu l’impression qu’elle se souciait de moi. Je me souviens par exemple de mon affolement lors de mes premières règles. Atterrée par ce qui m’arrivait, je l’ai rejointe pour lui annoncer la nouvelle. Elle conversait avec Manoubi. J’ai discrètement essayé d’attirer son attention. Elle n’avait pas le temps pour moi, à ce moment-là. J’ai insisté et elle m’a repoussée, jusqu’à se fâcher et à me contraindre à lui expliquer mon problème à voix basse. Quand elle su de quoi il s’agissait, elle a déclaré sans ambages que c’était banal et qu’il n’y avait pas de quoi en faire tout un plat. Par contre pour Manoubi, je devenais une femme…

Retour au home

À treize ans, ma mère ayant été déchue de ses droits parentaux et Manoubi purgeant une peine de prison, je suis retournée au home. Ce genre d’endroit, sans être la panacée, restait le « moins pire » par rapport à ma situation de l’époque. Ce fut pour moi un lieu fondateur. J’y ai appris à marcher et j’en suis sortie sur deux jambes à dix-huit ans… Ce n’est pas si mal. Lorsqu’on n’a pas pu compter sur ses parents, tenir sur ses jambes, c’est déjà un beau succès. Ce sont les seuls membres qui comptent vraiment… Et ainsi avec son corps, on se fabrique une famille. L’inestimable richesse du home, c’étaient les éducateurs. Ils ont véritablement trouvé la manière adéquate de m’encadrer, dans tous les sens du terme.

La lettre

Même si je ne m’en rendais pas compte alors, certains événements analysés avec le recul me démontrent combien persistait pour moi une espèce de père en creux. Pour exemple, un jour, une condisciple du home a reçu une lettre de son père, pratiquement analphabète. D’emblée, j’étais émue par l’effort de cet homme qui, ne sachant pas écrire, s’adressait à elle de façon pratiquement phonétique. Il avait inscrit en en-tête : « TUA ». Par ailleurs, le fait que ce message soit personnalisé et dirigé d’un père à sa fille, ça me bouleversait. Et moi qui n’avais pas de papa, cette lettre, je l’ai reçue avec elle – et à chaque fois que je la lisais, je sentais qu’elle m’était un peu destinée…

Le carnet de poésie

Les années ont passé comme ça – avec ce père quelque part glissé dans mon imagination. Avec un cortège de rencontres aussi. Des professeurs qui ont émaillé mon existence d’événements positifs. Je garde d’eux une mémoire d’autant plus vive que j’entretenais à l’époque un carnet de poésie et qu’ils furent quelques-uns à y dédicacer des dessins ou à me rédiger des messages très encourageants. Car eux croyaient en moi et en mes capacités et ne se lassaient pas de me le faire savoir.

Ce carnet n’est pas dénué d’importance. J’y ai par exemple une brève note de ma mère. Ce qui prévaut dans son contenu, c’est le fait qu’elle me demande de lui conserver une page vierge afin de pouvoir y faire un dessin pour moi un weekend où je rentrerais à la maison. Nous étions en 1987. Aujourd’hui, en 2014, la page est toujours vierge – et j’attends.

Manoubi

Il y a quelques années, j’ai revu Manoubi. Nous nous sommes fréquentés quelques temps avant que je décide de mettre un terme définitif à cette relation. J’avais besoin de le revoir pour rompre. Aussi abject ait-il été, il incarne la seule figure paternelle réelle que j’ai eue dans ma vie.

Seul le présent

Quant à ma mère, j’éprouve des difficultés à garder le contact avec elle. Elle n’y met pas beaucoup du sien. À trente ans, j’avais besoin de voir la tête de mon père, ne fut-ce qu’en photo. J’aurais voulu avoir des indices ou des éléments qui me mettraient sur sa piste. Elle a refusé tout net de m’aider, argumentant que c’était le passé, que je n’avais qu’à laisser tomber et tirer un trait sur cette vieille histoire.

À trente-cinq, je l’ai croisée dans la rue. Elle ne m’a pas reconnue. Ou alors j’étais transparente et elle aurait pu passer à travers moi. J’estime que quand une mère ne reconnait plus son enfant, ce n’est plus une mère ! Un père derrière les sapins À présent, j’ai fait des recherches pour retrouver mon père et j’ai repéré sa maison. Je sais qu’il habite une bâtisse dissimulée par de hauts sapins, comme s’il voulait être à l’abri des regards. C’est d’ailleurs pourquoi j’hésite à l’aborder. Peut-être qu’il ne désire pas être vu. Mais qu’à cela ne tienne : un jour, je franchirai le pas. Et je lui dirai : ‘Bonjour monsieur, je suis votre fille, au revoir monsieur, ravie d’avoir vu à quoi vous ressembliez…’ »

Propos recueillis David Besschops

filiatio_13-027DÉCRYPTAGE

❱❱ Sans voie mais cent paroles

Devant le témoignage d’Isabelle qui inventorie un condensé d’atrocités que des parents et beaux-parents peuvent infliger à leurs enfants, je suis pétrifiée et les mots qui me viennent sont de stupéfaction et d’effroi. Mais, surtout, je ressens une profonde admiration pour cette femme qui en dépit d’un tel vécu, en plus de nous le transmettre avec brio, conserve en permanence un souci réel d’objectivité et, le plus souvent, s’évertue à s’en tenir aux faits. Par contre, la lecture de la réaction du PS ne me convainc pas de leur engagement ni de l’efficacité de leurs propositions. Je pense, au contraire, que laisser le problème du « rapt parental » dans la sphère privée évite aux responsables politiques de mettre en place des modifications structurelles ou d’apporter des innovations à ce qui existe déjà. Le plus inquiétant, comme je l’ai déjà souligné lors de précédents décryptages, ce sont les similitudes entre leur positionnement actuel et celui qu’ils avaient en 1995. En réalité, s’il y a des changements, ils doivent se situer dans le domaine de l’imperceptible car moi je ne distingue ici aucune amélioration notable. Ni dans leurs moyens de porter assistance ni dans leur façon de s’impliquer. J’estime que pour les parents qui appellent au secours ou/et subissent les douleurs de l’attente et de l’incertitude, le type de réponse qu’ils nous donnent est fade et inconsistant. Et presque une insulte pour les parents dans la souffrance.

Sultana Kouhmane

Article paru dans Filiatio #13 / mars – avril 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

 

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