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Tout travail mérite salaire

filiatio19-004La Belgique de 2015 n’a que le mot « travail » à la bouche. Il semble qu’il n’y en ait plus assez pour tout le monde. La faute aux charges sociales, à l’automatisation, aux actionnaires, à la délocalisation, au socialisme wallon… les avis divergent, mais une chose est sûre : il s’agit que chacun (re)trouve un emploi dare-dare, fini l’État-Providence, plus question de « profiter du système ». Faut-il s’en indigner ?

Admettons pour commencer qu’inciter les citoyens à aller vers l’emploi ne semble pas, en soi, constituer une atteinte à leurs droits fondamentaux. Travailler permet généralement de contribuer au fonctionnement de la société, d’être en contact régulier avec autres adultes, d’être financièrement autonome : cela seul pourrait suffire à justifier des politiques de « travail pour tous » incluant les mères, les jeunes, les vieux, les personnes en situation de handicap physique, voire les usagers des services de santé mentale.

Mais si véritablement une foi affirmée en les vertus émancipatrices du travail expliquait effectivement la puissante « injonction à travailler » qui s’impose désormais à toute personne âgée de 18 à 65 ans, on pourrait supposer que toutes les formes d’emploi seraient encouragées. La réalité est tout autre… Tout se passe comme si la seule forme de travail vraiment reconnue et souhaitable était le salariat à temps plein. Les indépendants, les artistes, les travailleurs à temps partiel, les intérimaires en savent quelque chose, eux dont les activités « hors normes » entraînent des obligations administratives complexes, pesantes et chronophages, des retards de paiement, des mines soupçonneuses, des réclamations bureaucratiques démultipliées. Un exemple ? Lorsqu’on travaille à temps partiel, il est possible de percevoir une modeste allocation de chômage complémentaire (AGR)… à condition de contacter cinq interlocuteurs différents (dont certains ne reçoivent que 4h/semaine), puis de déposer tous les mois une feuille de pointage nécessitant à nouveau trois visites dans des services administratifs différents. Ceci ne suffisant pas à décourager tous les candidats, l’AGR a été réduite en janvier 2015, et sera à l’avenir réduite de moitié au bout de deux ans. Ceci afin d’éviter que des personnes s’inscrivent durablement dans un travail à temps partiel, au lieu de chercher un temps-plein.

Oui, mais…

Pourquoi choisit-on le temps partiel ? Une idée reçue veut que l’insuffisance des solutions de garde d’enfants soit l’une des causes principales des temps partiels féminins mais les statistiques dressent un tableau plus nuancé. En 2014, 25 % des personnes actives en Belgique travaillaient à temps partiel. Parmi elles, 3 % déclaraient effectivement être dans cette situation car « les services de soins adaptés pour les enfants ou/et les personnes dépendantes [n’étaient] pas disponibles ou accessibles ». Mais dans le même temps, 15 % (environ 170 000 personnes !) expliquaient vouloir prendre à charge elles-mêmes l’accueil d’enfants ou d’autres personnes dépendantes. (1) Quitte à perdre en confort de vie, dans certains cas : selon une enquête récente de la Ligue des Familles, les mères solos « aidantes » ont pour salaire la pauvreté, l’isolement, l’épuisement, l’oubli de soi, l’absence de loisirs. Du « système » et de ces femmes, on se demande vraiment qui « profite » le plus de l’autre ? Dès lors, la solution à envisager pour améliorer leur sort ne devrait-elle pas être de garantir et même d’augmenter l’AGR, cette allocation complémentaire « offerte par la collectivité », en signe de reconnaissance du travail précieux qu’elles fournissent ? Peut-être alors, plus d’hommes s’intéresseraient-il à leur tour au temps partiel, afin de se frotter aux métiers de la famille, de l’éducation, des soins aux aînés – en un mot, aux liens qui construisent, accompagnent et nourrissent la vie…

Céline Lambeau

(1) Données issues des enquêtes réalisées par la Direction générale Statistique – Statistics Belgium www.statbel.fgov.be

Article paru dans Filiatio #19 – mai/juin 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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