Home » Actualités » Travail, famille, crèches : l’équation du progrès social ?

Travail, famille, crèches : l’équation du progrès social ?

« Comment arriver à préserver, dans un pays, à la fois et en même temps, un taux de fécondité suffisant pour son développement, un niveau d’emploi croissant et de chômage restreint, la compétitivité de l’économie, le bien-être social et individuel, et la recherche de la démocratie, notamment l’égalité entre les hommes et les femmes ? » demande Marie-Agnès Barrère-Maurisson dans son ouvrage de référence . Vu l’ambition de la question, on peut se demander si cette éminente sociologue n’a pas un peu forcé sur le café. « En d’autres termes : comment adapter au mieux les deux sphères que sont le travail, d’un côté, la famille, de l’autre ? Il y a, dans chaque société, une équation entre le travail et la famille à résoudre, qui est la clé du fonctionnement économique et social, la clé du progrès, en somme. » Voilà « en somme » l’argument que j’aurais dû avancer à tous les responsables de cette francophone institution qui, au téléphone, m’annonçaient avec une voix navrée que ma fille était toujours sur liste d’attente pour sa place en crèche. « Chère Madame, aurais-je dû insister, cher Monsieur. En ne m’aidant pas à résoudre l’équation travail-famille, vous me claquez au nez la porte du progrès social. » A l’époque, je flottais encore dans un brouillard d’allaitement qui avait considérablement réduit mon vocabulaire et ma combativité ; je n’avais pas les mots. 

En Belgique francophone, 25% des enfants de moins de trois ans ont une place en crèche – attention, une place subventionnée : cet article ne traite pas des modes de garde non subventionnés. Comment faire partie des heureux élus ? Une rumeur court à Bruxelles, selon laquelle il faudrait réserver sa place en crèche avant de rencontrer une personne avec qui on pourrait peut-être, pourquoi pas, un jour, faire un enfant. Le mouvement Vie Féminine, dans un élan de désespoir ironique, a proposé de mettre en place une loterie géante. Une de mes amies a opté pour la solution « harcèlement du personnel de la crèche », une tactique éreintante, mais qui lui a sans doute valu sa place. Ma tactique à moi, « attendre sagement qu’on me rappelle », a jusqu’ici échoué. 

ÉGALITÉ FAMILIALE ET ÉGALITÉ PROFESSIONNELLE

La question des modes de garde des enfants en bas âge s’inscrit dans une réflexion globale sur l’égalité familiale et l’égalité professionnelle. Ces trente dernières années ont été marquées par des évolutions profondes du marché du travail et de la manière dont les hommes et les femmes participent à la vie conjugale et familiale. Les carrières professionnelles continuent à diverger dans les familles : « plus l’investissement dans le professionnel est important, moindre est celui dans la famille, pour tout ce qui concerne la prise en charge parentale, et plus encore le travail domestique », analyse Barrère-Maurisson. En gros : plus on bosse à l’extérieur, moins on est à la maison – et donc, moins on s’occupe des enfants, des devoirs, des courses – et c’est valable pour les hommes comme pour les femmes. 

Au-delà les trajectoires individuelles, les comportements des familles doivent aussi être compris dans le cadre des institutions fédérales, régionales, communales, mais aussi du marché du travail (et des entreprises) ainsi que des structures de garde offertes par l’accueil des petits enfants. Si on a un job, mais pas de place en crèche et zéro grand-parent sous la main, on doit trancher. Qui prend son congé parental et reste à la maison changer les couches ? La maman ? Souvent, oui – mais je connais aussi des papas qui ont vu leur emploi très subtilement menacé par leur boss alors qu’ils souhaitaient prendre leur congé parental… Et je connais aussi des pères au foyer, drôlement plus doués que leurs conjointes pour préparer des petits pots. En tous les cas, il est assez clair que les politiques visant à atteindre l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes ne peuvent pas faire l’économie d’un travail sur l’égalité familiale. « On ne pourra arriver à créer des conditions d’accès à l’emploi équivalentes pour les hommes et pour les femmes que si l’on admet que les charges familiales (domestiques et parentales) doivent être partagées équitablement ». Dans cette vision, il s’agirait donc d’un côté, de développer les actions en faveur de la prise en charge domestique et parentale des hommes et, d’un autre côté, de prendre des mesures concernant l’égalité professionnelle en direction des femmes : mission impossible si les structures collectives ne se mobilisent pas, si les systèmes de garde d’enfants ne sont pas adaptés aux horaires flexibles des travailleurs. Et s’il n’y a, tout simplement, pas de place. 

CONCILIATION VERSUS ARTICULATION

Habituellement, on parle de « conciliation » entre la vie professionnelle et la vie familiale. Conciliation est pourtant un terme qui appartient au vocabulaire juridique : il y a « conciliation » quand on met d’accord des parties en litige. Parler de conciliation, cela signifie donc qu’il y aurait un litige entre la vie professionnelle et la vie familiale et qu’un accord doit être trouvé. C’est ce terme qui est employé notamment par la commission européenne et ses directives sur le temps de travail des citoyens de l’Union. « Conciliation », ça sonne aussi un peu comme si une harmonisation entre travail et famille était possible, et que cette harmonisation relevait de la sphère privée. On concilie, on se débrouille. C’est ainsi qu’on évoque en particulier le rôle des mères : professionnel d’un côté, domestique et parental de l’autre. On parle des problèmes de choix auxquelles elles se retrouveraient confrontées. Or il me semble que non seulement les hommes sont également concernés, mais aussi que la question du « choix » ne se pose pas vraiment. Ou alors pour des personnes ou des familles privilégiées. « Les politiques partent du principe qu’on a toujours su se débrouiller : au mieux on concilie, au pire on sort du marché du travail », tempête Hafida Bachir, présidente de Vie Féminine, représentante de la Fédération des Services Maternels et Infantiles qui coordonne des services d’accueil ainsi que des consultations de petite enfance. En effet, la question du « choix » de reprendre le boulot quand son bébé a trois mois et ne fait pas encore ses nuits, n’en est pas une. Où est la liberté ? On doit travailler, les deux parents, parce qu’on a un loyer à payer, un ou plusieurs enfants à élever, nourrir, vêtir, et qu’un salaire ne suffit pas, et que le congé parental n’est pas assez rémunéré, ou qu’un employeur fait pression pour qu’on ne le prenne pas, qu’on le reporte à plus tard… Pour toutes ces raisons, le terme « articulation » me paraît plus juste. Hommes et femmes articulent, comme ils peuvent, les contraintes de la vie professionnelle et celles de la vie familiale. 

LA TRANSITION DANS LA GARDE DE L’ENFANT DANS LES PAYS INDUSTRIALISÉS

La génération qui grandit aujourd’hui dans les pays de l’OCDE est la première génération au sein de laquelle la majorité des enfants passent la plus grande partie de leurs premières années non pas dans leur famille mais dans une structure de mode de garde. Environ 80% des enfants de trois à six ans sont dans une structure de garde et d’éducation de la petite enfance. Pour les enfants de moins de trois ans, la proportion est d’environ 25% dans l’OCDE et, par pays, parfois plus de 50% (Danemark, Islande). Les nations industrialisées de dirigent non seulement vers des formes de garde extérieures au foyer pour un pourcentage important de nourrissons et d’enfants en bas âge, mais également vers des systèmes d’éducation universelle ne commençant pas de façon classique vers cinq ou six ans mais proposant dès l’âge de trois ans un programme pour la petite enfance. 

Extraits de La transition en cours dans la garde et l’éducation de l’enfant, UNICEF, Bilan Innocenti 8, 2008. Ce rapport vise à clarifier ce que les gouvernements peuvent faire pour garantir que la transition en matière de garde de l’enfant s’effectue dans l’intérêt supérieur tant des enfants que de leurs futures sociétés.

OCDE : organisation de coopération et de développement économiques qui réunit les pays industrialisés d’économie de marché) 

POUR LES FEMMES, ET POUR LES ENTREPRISES

Il m’arrive souvent de discuter avec des amis hommes sur le sujet de l’égalité entre les femmes et les hommes. Quand on en arrive à parler des quotas de femmes dans les conseils d’administration, je vois leurs poils se hérisser sur leurs bras. Qu’ils soient féministes, anti-féministes, post-féministes, ou anarchistes, ou quelquechose-en-iste. Injustes, les quotas ! s’écrient-t-ils, se voyant assez mal laisser leur place à une femme sous prétexte qu’elle est une femme. 

« A mon avis, plutôt que parler de quotas, on ferait mieux de travailler en amont pour identifier tous les handicaps de genre », analyse Bertrand, qui a dirigé la filiale d’une grande entreprise en Afrique, où il a mis en place la parité totale des responsabilités et des salaires entre hommes et femmes. « La mixité et le principe d’égalité sont bénéfiques pour l’efficacité de l’entreprise. La lutte contre les discriminations salariales permet de diminuer de manière très significative les conflits internes et d’améliorer le travail d’équipe. L’égalité salariale stricte permet aussi de renforcer la motivation du personnel féminin et leur crédibilité au sein de l’entreprise. Les femmes sont plus impliquées et leurs actions perçues plus positivement. Maintenant », continue Bertrand avec pragmatisme, « il est clair qu’une femme qui doit garder ses enfants en bas âge se voit affecter d’un handicap quasiment irréversible pour le décollage de sa carrière professionnelle. Il vaudrait mieux réfléchir à tout ce qui peut favoriser l’équilibre de carrière et la répartition des tâches (notamment congés parentaux obligatoires pour les hommes), c’est là que tout se joue. Sinon les quotas favoriseront seulement celles qui ont les moyens financiers de se libérer de la contrainte de garde des enfants et des « tâches domestiques ». Après c’est aussi les mentalités qu’il faut changer très en amont, mais à condition que tous les enfants aient une place en crèche et ainsi… nous aurons bouclé la boucle », conclut Bertrand, qui est un entrepreneur qui aime bien que les boucles soient bouclées. 

En effet, difficile de fermer les yeux sur les difficultés rencontrées par les femmes dans le monde du travail du fait de la maternité. La liste n’est pas exhaustive : discrimination à l’embauche des femmes qui risquent de tomber enceintes ou bien qui ont des enfants. Perte de points de pension pour celles qui ont arrêté de travailler pour s’occuper des petits car il n’y avait pas de place en crèche ou que le père ne voulait / pouvait pas s’arrêter de travailler. Éloignement du marché du travail à la suite des congés ou des temps partiels… Là, tout le monde est assez d’accord. Et, clairement, tout le monde trouve injuste que les femmes doivent prendre des congés parentaux interminables et sous-payés parce qu’il n’y a tout simplement pas de place en crèche, parce que la famille n’a pas les moyens de mettre le bébé dans une crèche privée à 500 euros ou 600 euros par mois. 

« Il doit y avoir une responsabilité collective pour dire aux femmes : si vous réduisez votre temps de travail, voilà ce que ça veut dire, pour votre pension, pour vos droits sociaux », fait Hafida Bachir en tapant du poing sur la table. « Ce n’est pas parce qu’on accouche qu’on doit forcément avoir le kit complet ! » conclut-elle. « C’est la société qu’on interroge quand on regarde l’accueil des enfants. Bien sûr, ce sont les femmes qui accouchent et on doit leur permettre de le vivre dans les meilleures conditions, mais ça ne doit pas permettre à la société de les enfermer dans ce rôle. La responsabilité doit être partagée, et la société doit le soutenir. C’est tout le modèle qui doit être repensé, avec les rôles des femmes et des hommes. »

ACCUEIL DES JEUNES ENFANTS ET CONGÉS PARENTAUX

A quel âge les services d’accueil des jeunes enfants peuvent-ils leur être bénéfiques ? C’est une question controversée. On peut trouver qu’à partir du moment où les services d’accueil sont disponibles et de qualité suffisante, on peut leur confier son enfant à partir de 3 mois (ou deux semaines pour le père) afin de retourner au travail. On peut, d’un autre côté, penser que les besoins de l’enfant lors de sa première année de vie nécessitent une relation constante avec au moins un, ou les deux figures parentales. Dans les pays de l’OCDE, des millions de parents doivent trouver un équilibre entre ce qu’ils souhaitent et ce qu’ils peuvent se permettre financièrement. C’est pourquoi le débat autour de l’accueil des jeunes enfants est indissociable de la question du droit au congé parental, de sa répartition ou non entre les parents, de sa durée, de son montant à court terme (la moitié du salaire minimum, comme chez nous, ou bien 80% du salaire, comme en Suède) et de son montant à long terme (par exemple, est-il pris en compte, et comment, dans le calcul de la pension?). D’un côté, un congé parental souple et suffisamment rémunéré peut être un outil afin de faire avancer l’égalité entre les hommes et les femmes, d’un autre côté, s’il est trop « maternel » (c’est à dire quasiment uniquement pris par les mères, comme c’est le cas) ou trop long, il peut représenter un sas vers l’inactivité des femmes ou leur déclassement sur le marché du travail. 

POUR LES FAMILLES 

Pour la plupart des familles, quand un salaire disparaît, c’est un drame. Si un parent est obligé de s’arrêter de travailler pour s’occuper d’un enfant qui n’a pas de place en crèche, les conséquences sur le pouvoir d’achat de la famille sont immédiates. Une place en crèche, ce n’est donc pas uniquement une mesure pour aider les femmes, c’est une mesure pour aider les familles dans leur ensemble. Des places pour les travailleurs, des places pour les chômeurs, des places pour tout le monde. « Les places en milieu d’accueil des jeunes enfants, c’est la mesure de soutien à la parentalité la plus égalitaire qui soit », plaide Delphine Chabbert, de la Ligue des Familles. « Nous voulons une place pour chaque enfant dans les conditions d’accès les plus démocratiques. Aujourd’hui, on a plus de chances d’avoir une place en crèche quand on travaille que quand on est chômeur : pourtant, chercher du travail, c’est un boulot à temps plein ! » Hafida Bachir pose la question et pointe du doigts des responsabilités politiques. « Pourquoi part-on du principe qu’à 2 ans ½, c’est normal d’avoir une place en pré-scolaire, mais pas avant ? Ce n’est pas un souci pour les politiques, qui créent de la pauvreté institutionnalisée en ne prenant pas leurs responsabilités. »

ET LE PORTE-MONNAIE DES ÉTATS ?

Les analyses de rentabilité des interventions concernant la petite enfance ont montré, dans des contextes différents, que les gains sur la garde et l’éducation de la petite enfance peuvent s’élever à 5 euros pour chaque euro investi. Le principe est pétri de bon sens : plus on investit tôt, moins on investit tard, et donc plus on fait des économies. D’autant plus que l’investissement tardif est plus cher. Principe particulièrement valable si l’on intervient auprès d’enfant défavorisés. Ainsi la revue Science, excusez du peu, conclut l’un de ses articles sur le sujet : « Investir dans les jeunes enfants défavorisés est une initiative de politique publique extraordinaire qui fait professer l’équité et la justice sociale et qui en même temps promeut la productivité dans son ensemble. Des interventions précoces visant les enfants défavorisés sont bien plus rentables que des interventions plus tardives telles que la réduction des effectifs par enseignant, la formation professionnelle publique, les programmes de réinsertion pour repris de justice, les subventions scolaires ou les dépenses consacrées à la police. Dans l’état actuel des ressources, la société investit trop dans des techniques thérapeutiques visant des enfants déjà grands et n’investit pas assez dans la petite enfance ».

Delphine Chabbert enfonce le clou : « les politiques de services collectifs ont un coût, mais c’est un investissement qui génère des ressources indirectes très fortes. Cela fait travailler des personnes dans les crèches et permet aux deux parents de travailler ; cela augmente donc les cotisations sociales et les impôts ; et cet investissement pour la collectivité serait d’autant plus nécessaire qu’on entre aujourd’hui dans des politiques d’austérité. » Alors, où le bât blesse-t-il ? La recette magique ne semble pourtant pas si compliquée. Ah, on m’informe qu’il y a un petit problème au niveau des fournisseurs. 

DIFFICULTÉS DU SECTEUR ET ÉCLATEMENT DES COMPÉTENCES 

En Belgique, les « fournisseurs », ceux qui financent les crèches, ce sont : le fédéral (pour le statut des accueillantes, pour la déduction fiscale…), le régional (le « plan crèches »), les communes (pour les locaux par exemple), la communauté française, l’Union Européenne, et j’en passe. Il y a aussi : des places subventionnées pour les chômeurs, les places pour ceux qui sont en formation. Sans parler, à Bruxelles, des places en communauté flamande, qui fonctionnent encore différemment. Visiblement, les professionnel(le)s ne savent plus à quel saint se vouer, déplore Hafida Bachir. « Cela pèse sur les travailleurs, il faut jongler avec les services et les enfants. C’est lié à l’éclatement des compétences, à la bureaucratie, au réglementarisme. En bout de course, l’impact de l’éclatement des compétences et des financements retombe sur les parents. Quand le personnel passe des heures à remplir des dossiers de subsides, il n’est pas en train de s’occuper des enfants. » 

Enfin, dernière goutte d’eau : les accueillantes d’enfants conventionnées (qu’on appelait autrefois « gardiennes encadrées » et qui sont, dans leur immense majorité, des femmes), plus de 2800 en Belgique francophone et près de 5000 en Flandre, n’ont toujours pas le droit au statut de travailleur. Pas de congés payés, pas d’allocations de chômage, pas de valorisation de l’ancienneté, ni de reconnaissance des formations suivies. « C’est en débat, explique Hafida Bachir, et nous n’avons pas encore toutes les réponses. L’enveloppe qui sert à donner l’argent du statut social vient d’être régionalisée, mais nous voulons que le fédéral prenne ses responsabilités pour donner le statut complet et que ça ne pèse pas que sur la communauté française. » A suivre, donc. 

REVENDICATIONS 

A quel niveau porter ces revendications ? Au niveau européen ? En effet, une directive de la Commission prévoit que le taux de couverture minimum concernant les places subventionnées en milieu d’accueil doit être de 33% pour les pays-membres. Visiblement ce n’est pas le bon niveau pour agir : la directive n’est pas contraignante pour les États. Elle donne un argument supplémentaire au plaidoyer, certes, mais les pays qui y contreviennent, comme la Belgique, n’ont rien d’autre à craindre qu’un sermon de la Commission. 

C’est véritablement au niveau belge que les décisions doivent être prises – et quelles décisions ? Une place par enfant, s’écrient en choeur les responsables associatifs, directeurs et directrices de crèches, professionnel(le) s de la petite enfance. Un plan d’action réaliste avec comme objectif une place par enfant, et un service unifié, afin que le temps passé à remplir des papiers administratifs puisse être enfin consacré aux enfants, et que les initiatives pour ouvrir des lieux d’accueil ne soient pas freinées par la complexité extrême du système et d’octroi des subsides. 

Au début de cet article, j’étais fâchée contre les voix compatissantes qui m’annoncent régulièrement que ma fille n’a toujours pas de place en crèche. J’étais même prête à tenter la tactique du « harcèlement du personnel de la crèche », stratégie dont on m’a vanté l’efficacité. Maintenant, j’ai juste envie de leur offrir un café pour leur remonter le moral. 

Sabine Panet 

KINDERLADEN : LA DÉBROUILLE, À L’ALLEMANDE 

En Allemagne, la pénurie de garderies d’enfants entraîne un grand nombre de parents à s’organiser entre eux et à mettre sur pied des associations de garde pour leurs enfants : les Kinderladen. Au sens propre : magasins pour enfants. Aujourd’hui, 7500 associations sont actives sous le chapeau de la confédération allemande des initiatives de parents (BAGE). Selon les engagements gouvernementaux, tous les parents auraient le droit à une place en crèche pour leur enfant à partir de 2013 – un projet qui serait encore plus irréaliste sans les initiatives des parents. L’État, conscient de ses manquements, soutient les Kinderladen : un minimum de sept personnes peuvent fonder une association et se faire subsidier si leur concept pédagogique est validé. 

Ces associations sont nées dans les années 1970 : les luttes féministes et la remise en question de l’éducation étatique poussent les parents à organiser eux-mêmes, avec leurs méthodes, la garde de leurs enfants. Ils louent des magasins (d’où le nom Kinderladen), mettent en pratique leurs idées et s’investissent eux-mêmes. Selon la BAGE, le dénominateur commun éducatif de toutes ces initiatives est le suivant : tous les participants prennent une responsabilité dans le projet selon leurs capacités personnelles. Chaque parent doit participer à la garde, mais ce sont aussi des parents qui assurent l’administration, la cuisine, le nettoyage. Mettre son enfant dans un Kinderladen demande donc bien plus de temps et d’engagement personnel que de le confier à une garderie conventionnelle. Ce n’est pas toujours passionnant, mais les parents s’identifient très vite à leur initiative, explique la BAGE. Particularité intéressante des Kinderladen : le nombre des employés masculins y est six fois plus élevé que dans les garderies conventionnelles. Un programme de recherche est en cours pour comprendre les raisons de cette originalité. 

A.K. 

La confédérations des initiatives de parents : http://www.bage.de/

Les hommes éducateurs : http://www.daks-berlin.de/maenner/ 

LA CRÈCHE ET LES ENFANTS

Les femmes, les hommes, les familles. Et les enfants – les premiers concernés, non ? L’UNICEF s’est penché sur la question. Son centre de recherches, basé à Florence, a pondu un rapport inédit sur la transition en cours dans la garde de l’enfant de moins de 3 ans. « Le mouvement en faveur de la garde et de l’éducation de la petite enfance est porteur d’un potentiel positif considérable », commence le rapport, qui met pourtant aussi en lumière des aspects négatifs potentiels. 

POUR LES ENFANTS AVANT UN AN 

Pour certains chercheurs, placer un enfant de 3 mois en crèche est une aberration. « Dans les maternités, ça ne se fait plus de placer les nouveaux-nés en rang dans la nursery sous le nez des infirmières. C’est terriblement mal vu. Les mères sont fermement encouragées à garder leur bébé avec elles 24h sur 24 (je confirme, ndlr). Pourtant, six semaines plus tard, on considère normal de placer ces bébés dans une pouponnière dans une proportion de dix pour deux puéricultrices. C’est absurde », s’insurge Steve Biddulph, un psy australien dont les bouquins sur « l’art d’être parent » s’arrachent dans le monde entier. Pour les bébés et pour les très jeunes enfants, l’absence d’interaction et de lien étroits avec les parents perturberait la mise en place des « systèmes corporels de gestion du stress » : l’enfant pourrait avoir plus de difficultés à ajuster ses réactions au monde environnant. 

Quelques études, peut-être plus crédibles que les écrits alarmistes de Biddulph, apportent des éclairages sur le sujet sans tomber dans la paranoïa. L’une d’entre elles, aux États-Unis, a suivi plus de 1300 enfants pendant plusieurs années : l’une de ses conclusions est que la qualité de l’impact parental compte beaucoup plus que le temps de garde non-parentale… Une autre étude, au Royaume-Uni, a montré que les enfants de trois à quatre ans voyaient leurs capacités cognitives et sociales améliorées par l’éducation préscolaire – tout en montrant des résultats inverses pour les enfants au niveau élevé de garde collective avant… deux ans. 

Quels sont ces niveaux élevés, concrètement ? Quelle est la valeur de ces résultats ? Peuvent-ils s’appliquer à d’autres pays ? A d’autres cultures ? Peut-on fixer un seuil de garde collective au-delà duquel elle peut avoir un impact négatif, et pour quel âge ? Peu d’autres recherches à grande échelle portent sur les conséquences à long terme de la garde d’enfants. Visiblement, beaucoup d’experts s’accordent à dire qu’une « longue » durée de garde collective pour les enfants de moins d’un an est contre-indiquée – mais nous ne connaissons pas plus les détails. « Longue », débrouillons-nous avec ça , et la culpabilité, et le risque de retour en arrière que toute réponse pourrait apporter (la solution : les mères à la maison, original non ?). Enfin, j’imagine que si c’était à ce point contre-indiqué, les États interdiraient complètement la garde collective des enfants de moins d’un an, n’est-ce-pas ? A moins qu’ils n’aient pas les moyens de se poser cette question. Ni les parents, qui doivent retourner au travail alors que le bébé ne fait pas encore ses nuits. Qui font le choix, qui n’en est pas un, de travailler pour se loger, se chauffer et se nourrir. La société dans laquelle nous vivons repose peut-être sur un système qui ne peut pas se permettre de se poser vraiment la question du temps, du bien-être… 

DES EFFETS POSITIFS PROUVÉS 

Mais, et ouf, la crèche aurait surtout un effet positif sur les enfants, et aucune étude ne remet cela en question. « Pour les enfants eux-mêmes, les structures de garde peuvent signifier la possibilité de jouir et de bénéficier de l’interaction avec d’autres enfants et avec un personnel spécialisé », précise le rapport Innocenti. La crèche favorise le développement cognitif, linguistique, émotionnel et social : jouer avec d’autres enfants, développer ses attachements, ses connaissances, apprendre la vie de groupe avant l’école maternelle… les enfants qui vont à la crèche deviennent plus vite indépendants, créatifs, à l’aise dans la société, obtiennent de meilleurs résultat en primaire. 

La crèche réduit également l’inégalité dans l’éducation, qui est liée à l’environnement familial. En effet, « les enfants de trois ans dont les parents sont instruits possèdent souvent deux fois plus de vocabulaire que les enfants de foyers plus pauvres, moins instruits, et ils ont des chances nettement supérieures d’obtenir des qualifications plus élevées dès l’âge de 15 ans ». La crèche serait donc un moyen de permettre aux enfants les plus défavorisés de surmonter certaines inégalités. Un rapport du Conseil national de recherche des États- Unis conclut qu’il est prouvé que des services à l’enfance de qualité « influencent les trajectoires évolutives des enfants dont le parcours est menacé par des désavantages socio-économiques, des bouleversements familiaux et des handicaps établis ».

Dossier paru dans Filiatio n°5 (mars 2012)

POUR ALLER PLUS LOIN 

Toutes les illustrations de ce dossier sont extraites de l’album de Jeanne Ashbé, A ce soir ! aux éditions Pastel – École des Loisirs, que nous remercions ici de nous avoir gracieusement permis d’utiliser ces belles images.

Jeanne Ashbé, avec son trait si doux que les enfants aiment tant, suit deux petits à travers leur journée à la crèche. C’est un album que nous recommandons, pour sa qualité, aux tout-petits (et à leurs parents!), qui s’apprêtent à vivre l’aventure de l’accueil collectif. Et puis, Jeanne Asbhé fait toujours attention aux représentations des pères, des mères, des garçons et des filles, pour ne jamais tomber dans les clichés materno-centrés. Elle y arrive avec bonheur ! 

 

 

Je commente (2) Commenter | Je partagePartager sur facebook | Je tweeteTweeter cet article

2 commentaires à “Travail, famille, crèches : l’équation du progrès social ?”

  1. pirouz | 6/03/2015 à 0 h 45 min

    Bonjour,

    Une goutte d’eau dans l’ocean. Apres un parcours du combattant de plusieurs annees j’ouvre enfin ma creche a Auderghem. Les 17 places se remplissent beaucoup plus vite que prevu (ce qui confirme malheureusement le desequilibre offre/demande) mais j’ai toujours de la place pour les parents qui sont en demande immediate.

    Alice – Directrice de la creche petit bouh !

  2. Ghettas ratiba | 31/12/2019 à 11 h 20 min

    Bon courage je suis conseillé en nutrition enfant j’aurai aimé voir un truc sur l’alimentation de l’enfant dans la crèche merci

Laisser un commentaire

* Ces champs sont obligatoires
** Vous pouvez utiliser certaines balises html