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Un choix erroné

filiatio_14-027Désireuse d’assumer ses erreurs et de faire la lumière sur ses intentions réparatrices, Ana a décidé de relater un enlèvement d’enfants dont elle s’est rendue responsable. À y regarder de plus près, il apparaît que des circonstances particulières conjuguées à une série d’événements et d’égarements ont converti un rapport de force entre adultes, doublé d’une authentique préoccupation pour le bien-être de ses enfants, en un acte qui lui a valu de les perdre.

À l’origine

« Le début de cette affaire remonte il y a seize ans. Jeune immigrée mexicaine, j’étais en séjour illégal sur le sol belge. Je vivotais grâce à des boulots sous-payés et dormais dans des studios loués à des exploiteurs. C’est dans ce contexte que j’ai rencontré John. Un brésilien naturalisé belge. Nous nous sommes mariés et ce mariage m’a permis de régulariser ma situation légale dans le pays.

Conceptions

Un an plus tard, Louis naissait. Nous étions heureux en tant que parents mais notre condition économique précaire faisait une ombre au tableau. Je n’avais plus de job et Louis souffrant d’une intolérance au lait maternel, nous dépensions des sommes folles pour le nourrir. Et John, tributaire d’emplois saisonniers ou occasionnels, n’avait pas de revenus fixes. Ironie du sort, j’étais issue d’une famille aisée à laquelle je ne pouvais pourtant pas demander d’aide car elle n’aurait jamais compris pourquoi j’étais partie en Europe si ce n’était pour améliorer mon sort et gravir les échelons des hiérarchies sociales et financières de la patrie qui m’hébergerait. C’est ainsi qu’à leur intention, je simulais une vie épanouie tout en postposant annuellement leurs propositions de visites ou les invitations qu’ils nous faisaient.

Ensuite, nous avons eu Jorge. Une erreur dans ma prise de contraceptifs qui ne stimula pas notre concorde amoureuse. Toutefois, économiquement, notre vie fit un bond en avant. C’est en effet à cette époque que John décrocha un poste régulier de veilleur de nuit et moi une place de technicienne de surface dans une école primaire. À laquelle s’est ajoutée ensuite la surveillance des garderies. Employés à temps complet, nous dûmes caser les enfants. Je partais travailler à l’aube afin d’assurer la garderie matinale et rentrais le soir reprendre les enfants à la crèche où John les avait conduits le matin. Quand nous arrivions à l’appartement, lui était déjà parti. Je ne le croisais plus qu’à son retour, brisé de sommeil, alors que je m’en allais. Nous aurions pu partager les weekends mais souvent il faisait des extras pour un ami entrepreneur.

Ce rythme de vie, notre ménage l’a enduré des années. Puis un jour, j’ai eu l’idée de rédiger au cours de mes surveillances des messages pour John. Qui à ma grande surprise m’a répondu. Et c’est par ce biais que nous avons repris contact. Puisque notre investissement professionnel réciproque s’était effectué au détriment de notre relation amoureuse. Bien sûr, dans le courrier, chacun tenait l’autre pour le coupable de la situation. Mais bien que ces lettres fassent état d’une accumulation de griefs, souvent réciproques, nous nous sommes progressivement reconstruits un pan d’histoire commune.

Une révélation

Après deux ans de cette relation épistolaire quasi clandestine à l’intérieur d’un quotidien saturé par les aspects professionnels, nous sommes partis en voyage au Nicaragua. Et c’est au cours de ce mois d’août nicaraguayen de regain amoureux que nous avons conçu notre petite Julia. Durant cet été, j’ai réalisé que mes enfants existaient en dehors de mon ventre. C’est-à-dire, postérieurement à l’accouchement. Jusqu’alors, ils n’avaient représentés pour moi qu’une série de responsabilités et une kyrielle de tâches extraprofessionnelles.

À notre retour de vacances, la reprise du travail fut pénible. Je m’y rendais avec des pieds de plomb et lorsque j’y étais, j’avais de hâte de retrouver ma marmaille. Ce n’est certainement pas un hasard si, consécutivement à ma grossesse et à mon congé de maternité, j’ai été licenciée pour excès d’absences injustifiées et manquements à la ponctualité.

Courts moments heureux

J’ai connu alors quelques mois de pur bonheur. Présente au lever des enfants comme à leur retour de l’école, je les choyais et tissais avec eux des liens de complicité que je n’aurais jamais imaginés auparavant. Cela dura quelques mois. Malheureusement, John pour qui la situation professionnelle restait identique commença à juger injuste que je m’épanouisse tandis qu’il trimait comme un esclave. D’autant qu’il estimait que j’avais plus ou moins renoncé volontairement à mon emploi. Sur ce point, il n’avait pas tort. Cependant, depuis mon licenciement, j’assumais seule les trois enfants et l’entretien de la maison. Je trouvais donc légitime d’être payée par de la satisfaction affective en retour.

Coup de théâtre

Si l’oncle de ma mère ne m’avait pas contactée avec une proposition de fonction dans son entreprise au Mexique – avec le changement d’existence que ça signifiait pour nous – l’entente de notre couple serait sans doute à nouveau allée à vau-l’eau. John, qui depuis la perte financière conséquente à mon licenciement, jugeait que travailler comme il le faisait n’avait plus de raison d’être, accepta tout de suite l’offre. Nonobstant, prudent, il obtint de son patron un congé sans solde et nous migrâmes avec enfants et bagages vers ma patrie d’origine.

« Retour au lagon bleu… »

Les débuts furent idylliques. Ma famille fit des pieds et des mains pour que John soit engagé par PEMEX, la compagnie pétrolière nationale. Moi, j’avais un poste honorable et un salaire décent. En sus, les enfants s’adaptaient et appréciaient leur nouvelle vie. Que nous avions la chance de partager au jour le jour John et moi. Nous avions une jolie maison, spacieuse. En comparaison de l’existence que nous avions menée pendant des années en Belgique, tout semblait avoir été transformé d’un coup de baguette magique. Même le climat frisait la perfection.

La fêlure

Hélas, cela ne dura guère. Dans ce climat tropical similaire à son climat natal et au contact d’une mentalité latine semblable à la sienne, John éprouvait une intense nostalgie du Brésil. L’alcool aidant, il révéla une facette ombrageuse, voire belliqueuse, de son caractère. Les conséquences ne se firent pas attendre et après quelques beuveries publiques et rixes retentissantes, il fut mis à pied. Si en soi, son renvoi n’était pas grave, il déclencha la colère de ma famille. Elle l’avait recommandé et soutenu dans sa recherche d’emploi et il leur montrait de l’ingratitude. Pour ma part, j’étais prise dans un conflit de loyauté entre eux et lui.

Et même si je refusais de me positionner, j’étais contrainte d’écouter journellement les reproches et doléances des uns ou des autres. L’ambiance se dégradant à nouveau, John contacta son ancien patron en Belgique, qui lui offrit de reprendre son poste de veilleur de nuit à condition qu’il rentre immédiatement. Ce qu’il fit non sans au préalable m’avoir fait promettre de le rejoindre à la fin de l’année scolaire.

L’impossible choix

J’étais déchirée d’avoir à choisir entre une existence chaleureuse de femme bien dans sa peau, à la fois mère proche de ses enfants et de sa famille et professionnellement active et la loyauté à un homme pour qui mon amour s’effilochait. Sans compter les enfants à qui la situation convenait fort bien et qui n’étaient pas partisans d’une nouvelle émigration. À force d’entendre leurs avis, et avec la pression que ma famille imprimait pour que je reste, ou qu’en tout cas je ne cède pas devant un mari qu’ils considéraient comme un raté et un père inconsistant, j’ai pris la plus mauvaise décision : demeurer au Mexique avec les enfants.

Échanges téléphoniques

Je l’ai annoncé à John par téléphone. D’abord abasourdi, il m’a vite défié en pérorant que je n’en serais jamais capable. Mais lorsque l’année scolaire s’est terminée et qu’à la mi-juillet il a constaté que je n’étais toujours pas là, il a paniqué et a commencé à me menacer des pires fléaux. De mon côté, j’espérais qu’en refusant d’exaucer sa volonté, c’était lui qui reviendrait. Lors d’un échange téléphonique vers la fin du mois d’août, il m’a annoncé très calmement qu’il avait entamé une procédure et que j’allais être accusée de rapt international d’enfants. Je me souviens m’être soudain sentie glacée. Comme si le climat avait subi une chute brutale de vingt degrés. La raison de ce bouleversement corporel n’étant pas ses propos mais la manière dont il les énonçait. Une semaine plus tard, c’est lui qui m’appelait pour me donner les coordonnées de son avocat en stipulant que dès lors tout passerait par lui et que je ne devais plus essayer de le joindre. Entretemps j’avais informé mes parents et mon oncle de ce qui se tramait sans qu’ils n’y accordent beaucoup d’importance. D’après eux, on s’arrangerait. Il existait certainement quelqu’un qui pouvait solutionner cela à mon avantage et cætera. Ils réagissaient bien entendu comme des mexicains aisés, fins utilisateurs d’une corruption qui mène à tout mais oublieux que mes enfants étaient nés sur le sol belge et dépendaient par conséquent des lois de ce pays.

Sommation

En octobre, j’ai reçu de l’ambassade de Belgique et du Ministère de l’Intérieur mexicain une série de documents m’enjoignant de ramener mes enfants en Belgique. Là, j’ai eu très peur et l’intention de décoller au plus vite pour l’Europe. Mais mon oncle m’en a dissuadé en me certifiant qu’il connaissait au Ministère des Affaires Étrangères quelqu’un apte à piloter le dossier en sous-main. Et que lui-même allait tout coordonner. Perdant le contrôle de ma vie, je me sentais intranquille. Intranquille et tout à la fois agressée et dépossédée de mes réactions conciliatrices ou défensives. Heureusement, les enfants n’étaient conscients de rien et avaient amorcé l’année scolaire dans un collège privé bilingue.

À Noël, des policiers ont débarqué à notre domicile. Ils étaient détenteurs d’un mandat pour emmener les enfants qui allaient être rapatriés chez leur père. Je n’avais pas voix au chapitre – sauf pour appeler un avocat. Traitée comme une criminelle de droit commun, j’ai été consignée dans la pièce la plus éloignée de celle des petits pendant leurs préparatifs de départ et je n’ai pu leur dire au revoir.

Le sol se dérobe sous mes pieds

Convoquée au SPF-justice, je devais rentrer en Belgique sans plus tarder. Dès le premier interrogatoire, j’ai compris que j’avais commis l’irréparable. J’étais coupable, d’abord d’enlèvement. Et mes enfants, qui par je ne sais quel tour de passe-passe ne désiraient plus me revoir, avaient été soumis à des expertises psychologiques qui me désignaient comme une mère aliénante.

Le temps passe qui ne résout rien

À ce jour, je n’ai pu revoir que la cadette, dans un espace-rencontre. L’affaire suit son cours et les années passent. Je rencontre parfois des employés de justice bienveillants qui déplorent la lenteur de l’appareil judiciaire. D’autres sont plus cruels et me balancent à la figure que je n’ai que ce que je mérite. Pourtant, dans ma tête, il n’a jamais été question d’un kidnapping ni d’enlever mes enfants à leur père mais de vivre là où cela semblait le plus approprié pour nous tous… »

Propos recueillis David Besschops

filiatio_14-029DÉCRYPTAGE

Dans ce témoignage, il m’apparaît comme une évidence qu’il n’est pas question d’un rapt mais bien d’une affaire où une femme tentant de préserver un équilibre entre son épanouissement personnel et sa vie de famille est dépassée par les évènements qu’elle traverse. En conséquence de quoi elle se retrouve face un homme qui lui, au contraire d’elle, sait parfaitement instrumentaliser à son avantage les resources de justice. Si cette façon de procéder n’est pas une première en soi, il s’agit généralement d’une pratique dont tirent profit les parents rapteurs (voir Filiatio #8, #9 et #12). Par ailleurs, et sans ironie aucune, j’applaudis les autorités mexicaines qui ont fait preuve ici d’une célérité surprenante et montré un pointilleux respect des conventions internationales quant aux enlèvements d’enfants. Malheureusement, dans ce genre de situations, aucune institution ne fait dans la dentelle et la complexité des sentiments humains de certains acteurs en présence est, à proprement parler, niée. Plutôt que de le déplorer, il nous reste à souhaiter que, dans un futur très proche, cette dame puisse retrouver des contacts libres et réguliers avec ses enfants. Car si elle est victime d’une injustice éhontée, il est urgent d’interrompre celle qu’ils sont eux aussi en train de subir…

Sultana Kouhmane

Article paru dans Filiatio #14 / juin – juillet 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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