Home » Actualités » Un enfant a toujours bien deux parents !

Un enfant a toujours bien deux parents !

Soucieux de diversifier les points de vue et d’optimaliser notre éclairage d’un sujet d’actualité débattu et crucial, l’hébergement égalitaire, nous avons rencontré Jean-Pierre Lebrun, psychiatre et psychanalyste, pour un entretien consacré à cette question. Au fil de l’entrevue, la discussion s’est élargie pour aborder la place et le rôle du parent dans la société contemporaine, jusqu’à analyser les corrélations entre la situation psycho-légale de ce parent et la façon dont l’hébergement égalitaire a été introduit en Belgique…

Jean-Pierre Lebrun

Jean-Pierre Lebrun

Filiatio : Quel est pour les enfants le bénéfice de l’hébergement égalitaire dans la société d’aujourd’hui ?

« Ma réponse la plus immédiate sera de dire que l’hébergement égalitaire, dans un moment de transformation sociétale où beaucoup d’enfants ne vivent plus avec leurs deux parents, permet au moins de faire entendre qu’un enfant a toujours bien deux parents. Cette réponse peut sembler prosaïque mais c’est toutefois la manière la plus simple de tenir compte du changement de références actuel. Dans la famille patriarcale d’hier, cela ne faisait de doute pour personne qu’un enfant naissait de la mère et qu’il fallait aussi se référer à celui qui avait moins de visibilité dans le lien naturel mais qui, pourtant, était bel et bien là depuis le moment de la conception, c’est-à-dire le père. C’est en passant par le langage, par le fait de le dire avec des mots, que l’on fait du géniteur un père. Autrement dit, il n’y a de père que chez les êtres humains car il n’y a qu’eux pour savoir et nommer qu’un enfant est né, non seulement d’une mère, mais aussi d’un père, de l’homme qui « a connu » la mère. Mais aujourd’hui le père n’a plus le prestige qu’il avait dans la société patriarcale. Légitimité de l’égalité – entre autres – entre hommes et femmes oblige. Reste que l’enfant a pourtant toujours deux parents ! Même si, malheureusement, il ne les voit plus ensemble. L’hébergement égalitaire, dans une société qui ne donne plus au père dans ses structures concrètes une place symboliquement forte a le mérite de pallier le risque de laisser supposer que la mère serait le seul parent. L’hébergement égalitaire a donc déjà, au moins, cette préoccupation judicieuse de donner à entendre que l’enfant reste l’enfant de deux lignées différentes.
Cette double origine de l’enfant est fondamentale pour qu’il puisse se faire sa place à lui. Grâce à elle, il ne sera jamais la reproduction pure et simple, ni de l’une ni de l’autre. C’est en empruntant à chacun de ses deux parents qu’il devient quelqu’un d’unique : une nouveauté. Il faut pouvoir entendre qu’un enfant n’est ni la propriété de son père ni la propriété de sa mère mais produit de sa double filiation. Il est aussi crucial de rappeler que c’est la rencontre de deux êtres qui ne s’entendent jamais tout à fait bien, qui ne sont pas les mêmes car l’absence d’adéquation entre ces deux êtres, leur « dés-accord », va ouvrir un espace dans lequel la psyché de l’enfant va se constituer et se développer. Ce qui ne veut pas dire que les conflits parentaux – surtout quand ils sont destructeurs – soient profitables aux enfants, mais il est peut-être intéressant de rappeler que l’enfant apprend dans la conflictualité comment vivre avec elle. Il est un observateur des stratégies que ses parents mettent au point pour régler leurs différends, pour s’accorder. Pour lui, c’est une véritable leçon de vie.

Par ailleurs, l’hébergement égalitaire rappelle que la séparation des parents n’est pas une séparation d’avec les enfants. Le préconiser rappelle aux deux parents leurs engagements respectifs et mutuels pour amener cet enfant à l’âge adulte. »

F : Lorsque cet hébergement égalitaire n’est pas appliqué, existe-t-il d’après vous un temps minimum durant lequel l’enfant doit être en contact avec le parent minoritaire ? En sachant que généralement, ce parent minoritaire est le père.

« Il me semble que ce qui change actuellement suite à l’affaiblissement symbolique sociétal du père, c’est que les pères veillent dans le concret à avoir une relation singulière et privée avec leur enfant. Et, lorsqu’il y a séparation, ils tiennent à la conserver. Le système « un weekend sur deux » du vieux modèle, celui où les pères continuaient à exister d’emblée dans le discours de la mère même après séparation, ne laisse concrètement pas assez de temps au père pour trouver sa place. De plus, et là réside une autre difficulté, le père peut, sur un temps aussi court, être tenté de n’être que le père des bons moments et de se dispenser alors d’être un parent qui met des limites. Ce serait d’ailleurs la même chose pour une mère se retrouvant dans cette situation. Aujourd’hui, les deux parents doivent, chacun, pouvoir jouer les rôles jadis traditionnellement distribués selon les sexes. Pour pouvoir assumer cela, un temps minimum est nécessaire. À mon sens, le « cinq/neuf » (cinq jours chez le père pour neuf jours chez la mère) correspond mieux à cette nouvelle exigence. En outre, cette répartition de l’hébergement permet à la mère de ne pas arriver à saturation ou d’être dépassée par les enfants au point de devoir alors faire appel au père. Un père qui, dans ce cas ne serait plus qu’un « père pompier » devant jouer la grosse voix. Ceci est loin de devoir être interdit mais un père ne se limite pas à cela. »

F : Comment expliquer la difficulté des juges à l’heure d’appliquer la loi favorisant l’hébergement égalitaire ?¹

« Aujourd’hui, la société, représentée par des juges, ne peut plus faire autorité tierce comme elle le faisait hier. Elle est elle-même marquée par l’affaiblissement du père. En dehors du fait de prescrire l’égalité entre mères et pères, elle ne sait plus très bien, précisément en cas de conflit, sur quoi se baser pour les départager et éventuellement décider. Décider est d’ailleurs un rôle qu’elle rechigne quelque peu à encore assumer puisque, pour aller vite, décider équivaut à reprendre la modalité de « l’autorité paternelle » ! A cette place, elle préfère celle de la médiation. Malheureusement, il n’y a médiation que lorsque les deux arrivent à s’entendre… Et l’on finit donc souvent par s’en référer à la seule autorité du juge qui, lui aussi, se retrouve avec ses conflits internes, ses préjugés, sa seule sensibilité… De nombreux juges ne savent plus très bien comment user du pouvoir symbolique qui leur est conféré pour faire respecter les notions d’égalité dans l’exercice de l’autorité dite aujourd’hui parentale conjointe. Il ne leur reste alors souvent plus qu’à s’appuyer sur des expertises… Mais l’expertise, comme chacun le sait, n’est pas non plus une science exacte…En conséquence, ce qui se voudrait un menu égalitaire est souvent plutôt « à la carte »…
De ce fait, la prescription d’hébergement égalitaire prévaut aujourd’hui en Belgique, du moins virtuellement, mais n’est pas accomplie dans la réalité. Peut-être est-ce d’ailleurs une décision qui a été trop rapidement imposée, comme le sont beaucoup de décisions actuellement. Plutôt que de faire évoluer les mentalités, et peut-être de « caler », parce que les mentalités n’évoluent pas, la modalité est différente : du jour au lendemain, nous avons appris que l’hébergement devait être désormais égalitaire. Mais le juge aussi a dû l’apprendre… Et la difficulté est là. C’est un voeu légitime que de vouloir l’égalité mais ça demande un long travail de maturation et d’éducation desquels, justement, elle devrait découler. Or, à déclarer si vite l’égalité, et à croire ainsi en obtenir la mise en oeuvre, on sape en fait la possibilité d’en produire l’aptitude. Il y a là un paradoxe sur lequel on ferait bien se d’appesantir quelque peu…. »

F : D’après Diane Drory (Filiatio #8), « Voir son père un week-end sur deux, c’est retrouver un inconnu » Qu’en pensez-vous ?

« Force est de constater que si aujourd’hui, les pères n’ont pas eu un rapport privé et direct avec leurs enfants, en cas de séparation, n’étant plus protégé par aucun élément de l’édifice sociétal dans leur relation de paternité, ils risquent de ne plus avoir de rapport du tout avec leurs enfant. Et de devenir véritablement des inconnus. Dans ce sens, et dans le contexte actuel, je suis prêt à entériner ces propos. Bien entendu, j’éprouve une méfiance vis-à-vis des formules qui vaudraient d’office pour tout le monde. Nous avons une obligation qui devrait d’ailleurs aller de pair avec l’exigence de la démocratie, c’est l’exigence du cas-par-cas. Même s’il faut donner des axes, il n’y a pas de réponse qui vaille pour tous. Chaque réponse est à réévaluer en fonction de l’histoire de chacun.»

¹Loi du 18 juillet 2006 tendant à privilégier l’hébergement égalitaire de l’enfant dont les parents sont séparés et réglementant l’exécution forcée en matière d’hébergement d’enfant. ou

Cet article est paru dans Filiatio # 16 / Novembre-Décembre 2014,  abonnez-vous ou téléchargez la version pdf.

Je commente (0) Commenter | Je partagePartager sur facebook | Je tweeteTweeter cet article

Laisser un commentaire

* Ces champs sont obligatoires
** Vous pouvez utiliser certaines balises html