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Un mois trop tôt

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Chacun, à des moments particuliers de son histoire, éprouve le besoin de raconter son vécu de façon unilatérale. À Filiatio, tout en restant conscients de l’incomplétude d’une vision unique, nous rencontrons des femmes et des hommes à qui nous offrons un espace d’expression. Nous ne voulons pas ausculter la véracité de leurs propos ni les éventuelles contradictions qui s’en dégagent, mais prendre en compte le témoignage de leur expérience de parents ayant subi le rapt d’un ou plusieurs enfants, ou d’adultes ayant été victime de rapt parental en tant qu’enfant. Sultana Kouhmane, fondatrice de l’asbl SOS Rapts Parentaux, nous aide à décrypter ces récits dramatiques. En Belgique, chaque année, entre 150 et 400 enfants seraient conduits illicitement à l’étranger par l’un de leurs parents, sans l’accord de l’autre parent.

Après le kidnapping de son fils Oussama par sa mère, Monsieur Abdelouahid multiplie les démarches et remue ciel et terre dans l’espoir de le retrouver.

Ce vendredi-là, dans le tramway avançant à un rythme de calèche dans un Berchem aux allures féeriques et aux maisons non ébrouées de leur neige, je me demandais quelles circonstances humaines et quelles configurations juridiques pouvaient priver un père d’exercer sa paternité. En pénétrant dans le magasin OB-shoes où nous avions rendez- vous, je savais que Monsieur Abdelouahid allait me révéler comment, selon lui, cela était possible.

« Je ne comprends pas ! »

« La vie avait pourtant démarré sous des auspices favorables. La future maman et moi nous sommes mariés en 2003 au Maroc, où j’ai ensuite repris et fait fructifier les affaires de mon père. Notre vie se déroulait sans heurt ni souci majeur. Le 13 janvier 2006 est né notre fils, Oussama. Lorsqu’il a eu trois ans, en 2009, nous avons décidé de venir nous installer en Belgique, où résidaient mes parents. Nous nous sommes installés à Bruxelles et j’ai développé mon commerce. S’ensuivirent les habituelles et fastidieuses démarches de régularisation administratives. Je peine à comprendre ce qui s’est passé ensuite. Suite à des cours suivis à Saint-Josse, mon épouse ne partageait plus du tout mes vues. Nous avons eu de nombreuses dissensions conjugales. À chaque fois, elle déposait des plaintes contre moi. Ces plaintes, après enquête, s’avéraient infondées. Néanmoins, cette accumulation de divergences entre nous a produit une lézarde telle qu’elle a fini par quitter le domicile familial en emmenant Oussama, et elle a trouvé asile dans un foyer. Le temps de nous organiser, deux mois s’étaient écoulés. Deux mois sans voir mon fils, évidemment ! Avant que je n’obtienne enfin un droit de visite.

De la première citation au tribunal en octobre 2010 au prononcé de jugement en avril 2011, la garde d’Oussama se déclinait en 9/5. L’échange avait lieu à l’école. En y entrant le matin, il se séparait de l’un de nous deux et retrouvait l’autre à la sortie. Si cette manière de procéder lui épargnait les tensions qu’aurait pu engendrer notre mise en présence, nous parvenions difficilement à nous communiquer les éléments essentiels le concernant. Ce n’était pas la meilleure solution mais ça avait le mérite d’être la moins mauvaise.

« J’insiste et en cinq minutes je me retrouve dans la camionnette de la police »

La séparation a été morcelée de moments frisant l’irrationnel. En décembre 2010, par exemple, un jour je n’ai pas retrouvé mon fils, comme j’aurais dû, à la sortie de l’école. Alors, mû par l’inquiétude je me suis rendu daredare au foyer où sa maman était domiciliée. Les assistants sociaux qui m’ont accueilli et auprès desquels je me suis enquis de son sort m’ont appris que sa mère ne désirait pas me le confier. Bien sûr, fort de ma légitimité, j’ai très énergiquement réclamé mon fils. Et le ton est monté. Voyant que je m’échauffais, ils avaient de plus en plus d’arguments à m’opposer. J’étais très proche du coup de sang quand ils ont appelé la force publique. En un tournemain, je me suis retrouvé dans la camionnette de la police.

Me sentant progressivement de plus en plus seul, j’ai vécu dans un désarroi croissant. Étreint par ce sentiment, je ne parvenais plus à m’adresser de façon adéquate aux instances à même de m’offrir un soutien légal dans les moments difficiles… d’où mon isolement. De plus en plus malheureux et victime des vexations nombreuses infligées involontairement par une institution judiciaire dépassée, ou dont l’objectif n’était pas de régler ce type d’affaire en priorité, j’ai commis, aveuglé par l’impuissance et la tristesse, des actes que je pourrais considérer comme regrettables. Mais, en des circonstances douloureuses, cela représentait pour moi les seules issues possibles. Je me rappelle un jour où, pour une énième fois, je me suis vu contraint de réclamer mon fils qui ne m’avait pas été remis. Le personnel du centre hébergeant sa mère n’étant ostensiblement pas disposé à collaborer, j’ai retourné une table…

« Mon ex va partir avec le gosse ! »

Et puis voilà, c’est aussi en décembre que je me suis rendu à la police pour leur demander de confisquer le passeport de mon fils car je pressentais que sa mère allait quitter le territoire et l’emmener avec elle. On m’a dit de ne pas m’inquiéter, qu’il n’allait rien se passer. Je ne me suis pas senti pris au sérieux. De fait, la suite des événements allaient me donner raison.

« Si on parlait à un chien, il prêterait plus attention… »

En avril 2011, le divorce a été prononcé. Et comme je le craignais, le 13 mai suivant, mon fils disparaissait avec sa mère. J’ai réagi très vite. Je me suis adressé au SPF Justice. Ils m’ont auditionné, ce qui n’a donné aucun résultat. J’y suis retourné à plusieurs reprises. Chaque fois, j’étais confronté à un interlocuteur différent à qui je devais rappeler l’ensemble des faits. C’était désespérant. J’avais l’impression qu’ils s’en fichaient. D’autant que je rencontrais là-bas des gens manquant d’empathie ou absolument inaptes à traiter ce genre de situation humaine. Je songe, par exemple, à ce jeune fonctionnaire, un gamin, qui un jour m’a exhorté au courage… Quel courage ? lui ai-je demandé. Pouvait-il m’indiquer où on en vendait ? Car moi, je n’en avais plus !

J’ai dû me résoudre à mener ma propre enquête : elle m’a conduit au Maroc. À Casablanca, plus exactement, chez les grands-parents maternels d’Oussama. Je me suis présenté chez eux mais ils ont fait bloc. Ils ne m’ont pas permis de franchir leur seuil, ni de voir mon fils. Ils n’ont même pas accepté de discuter. Je me suis rendu de nombreuses fois au Maroc. En vain.

En Belgique, j’ai stoppé la plupart de mes activités. Bloqué émotionnellement, j’étais sans ressort. Mon commerce a fait faillite, je n’avais plus envie de m’en occuper. J’ai commencé à souffrir d’insomnie. Au lieu de dormir, je comptais les jours, puis les mois, puis les années me séparant de mon fils. J’ai consulté un psychiatre qui m’a prescrit des médicaments pour dormir. La vie continuait et moi j’étais arrêté ! Heureusement, ma famille me soutenait. Mes frères et soeurs m’ont appuyé moralement et financièrement. C’est d’ailleurs dans le magasin de mon frère que j’ai passé la plupart de mes journées. Pour ne pas rester seul. Sans ma famille, je serais devenu fou tant la sensation de vivre en prison était prégnante. Évidemment, leur soutien n’allait pas sans l’addition de leur tristesse à la mienne. Entendre mon père se demander s’il reverrait son petit-fils avant de mourir m’emplissait de chagrin.

« Je vis avec un dossier de procédures à la place d’un enfant… »

Quoi qu’il en soit, même au plus profond du désespoir, je n’ai jamais totalement interrompu les démarches pour retrouver Oussama. Régulièrement, j’envoyais des lettres aux instances légales marocaines. C’était une procédure extrêmement coûteuse pour moi quant on sait que le prix de légalisation d’un feuillet leur étant destiné est de soixante euros et que je n’avais pas d’emploi. Je ne pouvais pas courir derrière mon fils et chercher du travail ! Je me suis adressé au Consulat marocain sans que ça ne produise aucun résultat. Il y a pourtant eu un jour où j’ai retrouvé espoir. Un procureur marocain avec qui j’étais en contact reconnaissait la valeur du jugement belge. J’ai bien cru que cela suffirait pour qu’il mette le système juridique en branle… Hélas, en définitive, c’est resté sans suite.

Lors d’une de mes visites au SPF Justice, j’ai appris qu’en dépit des rapports entre la Belgique et le Maroc, Oussama avait été rapté un mois avant la signature de la convention de rapatriement signée par ces deux pays et que, par conséquent, mon cas n’entrait pas dans le cadre de la susdite convention. À force d’essuyer des revers, je commençais à être au bout du rouleau et les idées les plus folles m’assaillaient. J’avais l’impression que personne ne s’activait nulle part. Le juge en charge de mon dossier ne m’a jamais convoqué. Je trouvais ça aberrant ! Je ne voyais plus qu’une chose à faire : contre-rapter le petit. Ce qui m’a retenu, c’est de songer que pour lui, ça n’équivaudrait qu’au troc d’une souffrance pour une autre. Alors, j’ai continué à attendre, en voyant de temps en temps mon avocate. Coûteuse, par-dessus le marché ! Et c’est de cette façon que j’ai fini par vivre avec un dossier de procédures à la place d’un enfant…

D’aléas en déconvenues, ma sensation d’impuissance allant croissant, le temps s’est écoulé jusqu’à aujourd’hui. Sans oublier ma peur, grandissante, que mon fils me voie comme un monstre. J’ignorais ce qui lui était raconté de moi. Des détails grinçants, je pourrais en fournir à la pelle. Par exemple, le fait que j’aie continué à payer une pension alimentaire pour mon fils pendant un an après le rapt, et ce sur conseil de mon avocate, comme un gage de bonne volonté de ma part, disait-elle. Plus ironique encore : lorsque je me suis retrouvé sans revenu en Belgique, la mère d’Oussama à qui je versais donc une pension alimentaire a continué à toucher une allocation d’aide du CPAS sept mois après le rapt, alors qu’elle avait quitté le territoire. Eh bien, aussi invraisemblable que cela paraisse, c’est moi qui ai dû faire le boulot des enquêteurs et rassembler des preuves afin que le CPAS cesse de lui verser cet argent… Ce n’est d’ailleurs qu’un an et demi après le kidnapping qu’un mandat d’arrêt international a été délivré contre elle. »

Propos recueillis par David Besschops

Le tant espéré survint…

Très peu de temps après cette entrevue, fin février 2013, j’ai reçu un appel téléphonique de Monsieur Abdelouahid qui m’annonçait que, suite à l’arrestation de la maman d’Oussama, non sans d’ultimes péripéties, il avait retrouvé son fils Oussama. Les modalités d’hébergement entre les parents n’ont pas encore été débattues en médiation et entérinées par un magistrat. En ce moment, l’enfant habite chez son père.

La vie reste décidément une affaire à suivre…

filiatio_10-036Le décryptage de Sultana Kouhmane

Fondatrice de l’asbl SOS Rapts Parentaux et elle-même mère victime d’un rapt parental, ellea écrit « Mes enfants volés », avec Jean Paul Procureur, aux éditions de l’Arbre.

Le témoignage de Monsieur Abdelouahid reflète de façon criante les différentes phases du parcours vécu par les parents victimes. Tout d’abord, ce papa nous raconte comment les autorités dites compétentes lui démontrent leur manque d’empathie ou leur inefficacité en le mettant en rapport avec des employés méconnaissant la problématique des rapts parentaux. Ensuite, l’enchaînement est classique : ne pas se sentir pris au sérieux engendre un sentiment d’abandon qui a des conséquences directes sur la vie quotidienne – dans ce casci, une faillite professionnelle. À cela s’ajoute le phénomène de la double souffrance : celle des grands-parents en plus de celle du parent.

Trois réflexions me viennent à la lecture de ce dossier. Premièrement, la cause des rapts parentaux peut s’avérer plus terre-à-terre qu’un choc culturel, puisqu’il s’agit ici d’un père et d’une mère de même origine. Leur objectif est tout bonnement de mettre de la distance entre l’enfant et l’un de ses parents. De la distance, mais aussi des frontières qui, malgré certaines conventions, demeurent hermétiques. Deuxièmement, les pères n’ont pas l’apanage du kidnapping. Et troisièmement, en dépit des presque vingt années séparant l’affaire de Monsieur Abdelouahid de la mienne, son parcours ressemble terriblement au mien.

Il faut saluer la ténacité de ce Monsieur qui, faisant fi des difficultés rencontrées, a bravé la descente aux enfers en restant debout et acteur de son dossier. S’il retrouve à présent son fils, ce n’est pas le fruit du hasard ni un cadeau tombé du ciel mais le résultat de sa détermination.

Il est cependant important de ne pas perdre de vue que le retour des enfant kidnappés ne s’apparente en rien à une happy end. De plus, les manquements démontrés par les autorités compétentes pendant la durée de l’enlèvement sont symptomatiques d’un dysfonctionnement institutionnel et se font malheureusement ressentir aussi après le rapt.

Pour terminer, je souhaite bonne chance à Monsieur Abdelouahid : les effets du traumatisme que lui, son fils et ses proches ont subi sont nombreux et ne se surmontent pas sans peine. Ils débutent à ce jour un processus long et complexe qui se déroule souvent dans la solitude.

Article paru dans Filiatio #10 – mai / juin 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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