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Une bonne tarte aux rois-claudes

filiatio-15-046En lisant spécial Claude Ponti

Des albums qui ne comptent pas pour des prunes !

Drôles, magiques, renversants et très foufous, les albums de Claude Ponti contiennent le monde et le réinventent. Ils ravissent jeunes lecteurs et parents, kidnappés en lecture par des mots et des dessins farabuleux. (Re)découvrez avec nous le Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer, ou comment aborder la filiation avec poésie, humour et accessoires divers.

Pour écrire cet article sur l’oeuvre de Claude Ponti, je me suis replongée dans ses albums – car c’est bien d’un retour à un sport nautique qu’il s’agit, d’une apnée dans une atmosphère clapotante, à la fois mystérieuse et familière. Un mercredi en fin de journée, je m’installe à la table ensoleillée d’un café du centre de Bruxelles. Je commande un verre de vin légèrement frais. D’affectueux rayons dorés se déposent un peu partout autour de moi, je commence à lire.

Je m’interromps une première fois alors que je n’ai pas encore tourné la première page de Ma Vallée, car la jeune serveuse, zieutant par-dessus mon épaule, me confie avec un gloussement un peu gêné que les créatures extraordinaires de Claude Ponti sont au chaud dans la boîte douillette de ses plus beaux souvenirs d’enfance. Elle dépose le verre, nous échangeons quelques avis complices et maternels sur Pétronille et ses 120 petits, puis elle part servir d’autres clients.

filiatio-15-048Je rêve à la magie de la chambre aux étoiles où naissent les Touim’s : je ne progresse pas beaucoup dans ma lecture, mais chaque double page est elle-même un petit monde complexe et fascinant où cohabitent des personnages fabuleux, des plantes inconnues et des jeux de mots que l’on ne comprend parfois qu’au troisième ou au quatrième passage, d’autres encore plus tard. Je rêve donc, abîmée dans l’Arbre-maison, lorsque trois adolescentes déambulant bras-dessus bras-dessous le long du trottoir s’arrêtent à ma hauteur. La plus proche de moi repère le livre que je tiens, il faut dire qu’il est grand format. Elle fait signe aux deux autres, montrant du doigt la couverture et me décochant en même temps le regard étonné de l’ancienne enfant pas encore adulte, scandalisée par ma trahison de classe – je lis autre chose que des livres chics et rébarbatifs ! L’espace d’un instant, je déstabilise ses repères. Et puis elle comprend, elle se souvient peut-être, ou bien elle se projette, en tous les cas elle esquisse un sourire avant de repartir d’un pas plus lent avec ses camarades. Finalement, le lieu idéal pour terminer la plongée dans Ma Vallée se révèle être mon lit. Mon Arbre-maison à moi. J’y passe quelques temps, en immersion.

filiatio-15-050Foulbazar dans les codes-barres

Peintre, dessinateur de presse et directeur artistique à l’Imagerie d’Épinal dans les années 80, Claude Ponti devient en 1885 le père d’une Adèle qui lui inspire un imagier géant, son premier livre, L’Album d’Adèle. Il ne pense pas le publier, mais un peu par hasard, l’une des deux copies de l’album se retrouve entre les mains d’une éditrice et l’histoire commence pour nous, lectrices et lecteurs : plus de 70 albums aux dessins minutieux et aux mots prodigieux, des pièces de théâtre et textes pour la jeunesse, des romans pour adultes, des moments magiques, sombres, fantastiques, qui n’en finissent pas de nous bousculer. Famille, parents et fratries, violences et désespoirs, amours et bonheurs traversent les histoires avec queues et têtes de ce créateur dont l’imagination est très contagieuse et qui invente, à tour de bras, des mots, ceux qui sonnent bien à l’oreille, ceux qui viennent tous seuls, les inversés, les opposés, les brassés.

Par contamimagination.

Le moindre détail a du sens dans l’objet-livre en entier, jusqu’au code-barres – Claude Ponti raconte à ce propos dans Ponti Foulbazar (1) : « Quand L’Album d’Adèle – qui était mon premier livre – a été entièrement terminé, y compris la couverture, toute peinte et dessinée à la main, on m’a dit qu’il fallait y mettre le code-barres, que c’était obligatoire. Ça m’a énervé. Les codes-barres sont partout, parfois plus gros que l’objet vendu. Donc je me venge. Je leur rends la vie difficile. Je les déforme, les tripote, les arrange à ma guise. Je crois que c’est devenu un jeu entre les lecteurs de mes livres et moi. »

Tarte biographique

À la question « Quelle est la part biographique dans vos livres ? », Claude Ponti répond tout simplement (2) : « La part de biographique dans mes livres est une part de tarte. Je prends de la farine de ma vie, de l’eau, quelques oeufs, un peu de beurre, je mélange dans l’ordre : le puits, la tatouille, la boule bien ronde et tout et tout. […] La cuisson est variable, essentiellement mentale. La seule véritable difficulté est de faucher le blé à farine de vie au bon moment, trop tôt ou trop tard et on risque de se retrouver dans une part de tarte biographique ante ou post mortem. Les blés ne sont jamais purs de la vie des autres. La pureté, en ma pâtisserie, est proscrite, ainsi que la bonne conscience, la pudeur, la retenue, la tempérance, ces ingrédients étant source de grumeaux, de grilleries crameuses, voire de pavés infernaux. » Et pour arroser la tarte biographique, « mon eau-de-vie est du même sang que celui qui coulait dans les veines des amibes ancestrales de ma famille, de l’avant-singe, et de l’avant-coelacanthe, aimables amibes aïeules barbotant joyeusement dans la soupe primordiale. » Un peu plus loin, après un décryptage pâtissier précis des ingrédients de l’album, il se demande pourquoi on lui pose une question aussi tarte.

«Tes parents sont velus ? CHANGE !»

En effet, aucune bonne conscience ni retenue dans mon livre de chevet immergé, le Catalogue des parents pour les enfants qui veulent en changer. Le principe du catalogue : « Tes parents sont lourds, fatigants, avares, collants, velus, piquants, barbants, casse-pied, glissants ? CHANGE ! Ils sont grognonants, dégoulibavants, bavardissants, crottedenazants, mangepropremants ? CHANGE !… » 35 modèles différents de parents sont proposés. Un bon à la fin du catalogue permet de commander gratuitement à la fois les parents et les accessoires qui vont avec. À la livraison des nouveaux parents, les parents d’origine sont emmenés dans une Somptuluxueuse résidence, et sur simple demande, ils sont restitués, intacts, à l’enfant qui désire les récupérer. Représentatifs des parents divers et variés que l’on peut trouver en Europe actuellement – composés, décomposés, seuls, à cinq, trouillons, enveloppants ou absents – les parents du Catalogue sont également dotés d’un système de localisation permanente très pratique (le Oukisson) ainsi que de diverses garanties allant de la Garantie Émotion de Coeur Profond à la Garantie Parents Tout Terrains. Ma fille, qui vient régulièrement me retrouver dans mon Lit-maison pour que nous lisions ensemble un album, affectionne particulièrement les Discrets et les Confortables, et elle mettrait bien en couple la Seule (pour enfants entreprenants) avec le Seul (pour enfants aventuristes). Alors qu’elle m’écrase les côtes pour s’installer plus confortablement sur moi, j’espère secrètement que Claude Ponti écrira un jour le Catalogue d’enfants pour les parents qui veulent en changer. On va bien se rigolmarrer.

POUR ALLER PLUS LOIN

❱ Fondé par Claude Ponti, le Musée des oeuvres d’enfants sur internet (le Muz) qui répertorie, conserve, valorise et rend accessible à tous des oeuvres d’enfants, pour favoriser les échanges et l’organisation de projets interculturels : http://lemuz.org

À LIRE

Tous les albums de Claude Ponti cités ici sont publiés à l’École des loisirs. Cette sélection drastique a été forcepsée. Chaque album est gratifié d’un adjectif qualificatif issu d’une démarche sensible au pontiesque.

❱ Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer (2008). Classiquéternel.

❱ Dans le style catalogue, recommandons également l’album Soeurs et Frères (2010), incluant le formulaire de demande de petite soeur ou de petit frère et le formulaire de demande d’exil lointain ou d’échange. Grincesansrire.

❱ Ma Vallée (1998) : un an dans la vallée des Touim’s. Sublimanrêve (je veux être enterrée dans le jardin de ceux qui aimaient entendre les enfants jouer).

❱ Pétronille et ses 120 petits (1990). « Doter Pétronille de 120 petits parut à l’Auteur la seule façon, approximative, de donner une idée des bouleversements de sa vie et de rendre hommage aux milliards de mères qui, depuis l’aube des temps, s’occupent des bébés.»3 Un album maternilluminant.

❱ Okilélé (1993). L’enfance pas très tendrorigolote d’un garçon né pas très jolicharmant, qui s’en va par le monde. Bouleversifiant.

❱ Schmélélé et l’Eugénie des larmes (2002). Où l’on rencontre l’origine de la fonction Peintrenciels des parents bonplans dans le Catalogue. Larmagnifique.

❱ Sur l’île des Zertes (1999). Où, avec Jules, on crait le Martabaff, on déguste de la pétillonade et on se sent un peu sloumpy-sloumpy après sa rencontre avec Roméotte. Romanticosloumpinesque.

❱ Mô-namour (2011) et La Venture d’Isée (2012). Après une rencontre entre la voiture des parents d’Isée et un arbre Borderoutt, Isée reste seule. Pour ne pas penser à ses parents, elle voyage, et croise un Torlémo qui l’aime d’un amour pas vrai. La suite au prochain numéro. Souffledelaventureux.

Sabine Panet

(1) Ponti Foulbazar, par Lucie Cauwe, l’École des Loisirs 2006.

(2) In Ponti Foulbazar, id.

Article paru dans Filiatio #15 / septembre – octobre 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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