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Valérie Villieu: à l’écoute des personnes âgées

filiatio_14-049Valérie Villieu est infirmière à domicile en même temps que photographe et scénariste de bande dessinée. Dans le cadre du projet « Vieux » et de Little Joséphine, elle s’élève contre la maltraitance des personnes âgées, la pauvreté des représentations de la maladie d’Alzheimer et un système de rentabilité incompatible avec le temps du soin et du lien.

Valérie Villieu est arrivée à Paris il y a une dizaine d’années après avoir exercé en province. Spécialisée en gériatrie, elle a découvert un monde fait d’enfermement et d’isolement. « La ville, l’évolution de la structure familiale, l’augmentation du nombre de personnes atteintes de maladies neurodégénératives rendent les personnes plus vulnérables », explique-t-elle dans le premier chapitre de la bande dessinée Little Joséphine. Au fil du temps, elle a vu son rôle s’étendre vers une dimension sociale, et c’est cela qui l’intéresse : au-delà du médical, elle assume une prise en charge globale. « Lorsqu’une personne commence à avoir des problèmes de mobilité, des troubles de la mémoire ou du comportement, qu’elle devient dépendante, c’est une mécanique implacable qui se met en marche. » En tant qu’infirmière à domicile, elle aide les personnes à garder leurs repères pour retarder leur entrée en institution. Elle s’occupe principalement de femmes : elles vivent plus longtemps que les hommes et savent mieux qu’eux gérer leur quotidien.

Errances, violences

Un jour, Valérie a rencontré Joséphine : elle avait été trouvée hagarde dans la rue. Elle ne savait plus où elle habitait. Après son hospitalisation, une assistante sociale a fait appel à Valérie. « Elle a été mise sous tutelle et des auxiliaires de vie passeront deux fois par jour, lui a-t-elle annoncé, en lui parlant de cette femme trahie par sa mémoire. Vous n’aurez donc que les médicaments à lui donner. » De la rencontre avec Joséphine et de toutes les années pendant lesquelles Valérie Villieu a activement analysé la prise en charge des personnes âgées est né le projet « Vieux », dont fait partie la bande dessinée.

« Lorsque j’ai commencé il y a vingt ans, je travaillais dans un hôpital où les vêtements étaient collectivisés, se souvient Valérie Villieu. Encore aujourd’hui, il y a des maisons de retraite où les résidants ne sont pas informés quand un patient meurt. Comme s’ils n’étaient plus rien. »

Cette absence d’humanité, Valérie Villieu l’a aussi rencontrée lors du maintien à domicile. Ainsi, la juge chargée du dossier de Joséphine n’avait pas le temps de répondre aux demandes incessantes des infirmières consternées : l’appartement de Joséphine était inondé, elle n’avait plus d’eau à boire, plus de WC, elle avait besoin d’argent pour les courses. Jointe au téléphone, la juge de tutelle répétait en boucle : « Écoutez, je comprends bien, mais c’est très compliqué de débloquer de l’argent, je suis débordée. » Valérie Villieu avait également des problèmes avec les auxiliaires de vie : « Le défilé de personnes différentes chez Joséphine, qui avait du mal à mémoriser qui que ce soit; leurs négligences face à tout; la nourriture préparée, toujours identique; jamais de sorties alors qu’elles passaient quatre heures dans ce minuscule appartement; le linge pouvant rester deux mois avant d’être lavé; des situations tant de fois connues qui signent le manque de volonté individuelle et politique face aux problèmes que rencontrent les personnes âgées. »

Une personne seule à la maison est tributaire de qui elle rencontre sur son chemin. Il n’y a pas assez d’infirmières et la logique de rentabilité n’est pas adaptée

Un personnel maltraité

Le manque de volonté individuelle dont parle Valérie Villieu vient surtout, insiste-t-elle, du fait que les métiers de l’aide aux personnes âgées sont à la fois très difficiles et très mal considérés. Très difficiles : « Il y a parfois de l’agressivité, il faut gérer les disparitions : il ne s’agit pas de faire de l’angélisme, c’est très difficile de vieillir. » Et très mal considérés : « Ce sont des boulots répétitifs, mal payés, précaires, aux horaires coupés. Les auxiliaires de vie gagnent peutêtre 800 euros par mois, et le transport n’est pas compté dans leurs heures alors qu’elles passent leur temps à se déplacer. Parfois, des filles sont envoyées à domicile alors qu’elles ne parlent pas français et qu’elles ne sont pas averties de ce dont souffrent les personnes. On leur fait faire des gestes, comme la toilette, qui sont du ressort des infirmières. » Cette « filière » draine une population qui ne peut pas faire autre chose et qui n’a pas de formation. Certaines sont sans papiers : on confine alors à l’esclavagisme. « C’est un personnel maltraité, cela arrange tout le monde. Bien sûr, certaines sont super et savent créer du lien. Mais si la vieillesse ne souffrait pas d’une telle dévalorisation, on se sentirait plus gratifié de travailler avec des vieux. »

« Faire quelque chose de ma colère »

Valérie Villieu s’est toujours posé des questions : « Si on ne pense pas ce que l’on fait, on ne peut que réagir par la violence. Nous qui sommes des soignants, nous avons un devoir. Dans les familles, ces situations génèrent beaucoup de souffrances mais, contrairement à elles, nous ne jugeons pas en référence au passé : c’est un avantage pour faire des ponts. » Dans un premier temps, elle réalise un bouleversant travail photographique. « À domicile, on voit des témoignages de l’errance des gens avant notre arrivée. Un appartement négligé, des vêtements troués… J’ai retrouvé les agendas d’une patiente : dans l’écriture et le vocabulaire, on lisait l’avancée de la maladie. » Elle photographie ces carnets, le délitement des traits et la confusion du sens. « Lorsqu’on dit aux gens « Vous êtes Alzheimer », cela me rend malade. Il y a une telle pauvreté des représentations de cette maladie de l’oubli, qui a des implications beaucoup plus fines que des problèmes de mémoire. » À la même période, Valérie Villieu rencontre Joséphine. « Je devais faire quelque chose de ma colère : on magnifie le maintien à domicile, mais il peut se passer n’importe quoi. Avec Joséphine, l’histoire s’est écrite en temps réel. Pour elle, ce fut une remise dans la vie : poser la réhabilitait, alors qu’on a des vieux une image dégradée et dégradante. »

Nous avons affaire à des gens vulnérables, qu’il est facile de maltraiter en silence

Un combat politique quotidien

« Une personne seule à la maison est tributaire de qui elle rencontre sur son chemin, explique Valérie Villieu. Il n’y a pas assez d’infirmières et la logique de rentabilité n’est pas adaptée. C’est à nous de nous adapter à eux et non pas l’inverse, mais nous ne sommes pas dans un système qui favorise cela. C’est un combat politique que je vis au quotidien. Nous avons affaire à des gens vulnérables, qu’il est facile de maltraiter en silence – et la maltraitance est doublée du mépris de l’âge ! »

Sabine Panet

Cet entretien a initialement été publié dans le magazine axelle et il est reproduit avec l’autorisation de la rédaction et de son auteur. www.axellemag.be

UN BEAU PROJET

Le projet « Vieux » a vu le jour en 2010, porté par l’association Regarde ailleurs. Grâce à une exposition, un journal et un site, il fait intervenir la photographie, le son, l’écrit et la bande dessinée pour « humaniser un mot devenu imprononçable : le mot Vieux ». Aux manettes : Dominique Mérigard, Laurence Faure, Marion Poussier, Bernadette Puijalon, Valérie Villieu et Raphaël Sarfati. www.vieuxlesite.com.

À LIRE

❱❱ Little Joséphine, Valérie Villieu et Raphaël Sarfati

La boîte à bulles 2012. 128 p., 17 eur.

Article paru dans Filiatio #14 / juin – juillet 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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