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Vice versa

filiatio21-def-055En 2015, nous évoluons dans un monde très marqué par l’interculturalité. Partout, des individus issus de groupes sociaux très différents doivent se rencontrer, communiquer, partager des lieux et des ressources, sans disposer nécessairement d’un langage commun ou de valeurs de référence identiques. La tâche est ardue. Il faut beaucoup d’énergie pour comprendre et admettre une vision du monde contraire à la sienne, plus encore pour lui ménager un espace dans nos habitudes mentales. Mais l’imagination peut aider : en se mettant à la place de l’autre, on peut voir le monde par ses yeux, et comprendre autrement. C’est en tout cas ce qu’espèrent certains créateurs, qui invitent à un tel changement de perspective dans l’espoir de faire progresser l’égalité des hommes et des femmes.

Instaurer l’égalité des femmes et des hommes… Si le chemin parcouru dans ce vaste projet sociétal est appréciable, en regard des siècles passés (voir Brève 3), la tâche reste immense pour les citoyens d’aujourd’hui. Car sur eux pèsent des millénaires d’une différenciation radicale des rôles masculins et féminins, qui rapplique à toute allure avec son cortège d’inégalités révol-tantes dès qu’on a le dos tourné.

Certain-e-s s’emploient à éveiller les consciences à ce problème en renversant les rôles des hommes et des femmes dans des vidéos, des films, des publicités, des textes. Histoire de rendre plus visibles les différen- ces « habituelles » de traitement de l’un et l’autre sexe. Le plus souvent, il s’agit de dénoncer, par l’absurde ou le grotesque, les attitudes sexistes que les femmes subissent à longueur de temps. Parfois, ça marche, parfois pas : ce genre de renversement est en fait une opération de « traduction », et l’on sait que traduire est un art difficile. Il ne suffit pas de remplacer chaque mot d’une langue par son équivalent dans une autre (1) : le traducteur doit apprendre à penser dans l’autre langue, et même à penser comme l’autre langue. Cela suppose, au delà de la maîtrise d’un vocabulaire et d’une grammaire, de s’intéresser à l’univers culturel passé et présent qui constitue le socle des langues qu’on souhaite employer.

filiatio21-def-056D’une certaine façon, le problème est le même quand on veut faire comprendre à un groupe d’humains ce que ressent un autre groupe humain, nourri depuis longtemps de valeurs, de traditions, de règles différentes. Expliquer ce ressenti est une option – qui fonctionne surtout avec les individus les plus rationnels. On peut aussi tenter de le faire éprouver en plongeant le premier groupe dans la situation du second. Mais les valeurs, traditions, règles des deux groupes ne coïncidant pas forcément, il ne suffira pas toujours d’inverser tous les éléments pour que l’effet émotionnel désiré surgisse. C’est ce que nous allons tenter de démontrer en analysant brièvement trois documents inversant les rôles masculins et féminins : une série de parodies de pubs sexistes, un court-métrage et un faux article de presse.

(1) Ainsi, la traduction anglaise de « J’ai trente ans » n’est pas « I have thirty years », et un espagnol s’exclamant « Me goûte la bière » ! (Me gusta la cerveza) dans un bar belge serait sûrement compris, mais récolterait dans le même temps une explosion de rires.

Parodies de publicités sexistes

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Quand: Avril 2013

Durée: 4’36 »

Hyperlien: Une parodie étudiante de pubs jugées sexistes fait le buzz sur le net

Producteur : des étudiants en marketing de l’Université du
Saskatchewan (Canada).

De quoi s’agit-il ? D’un diaporama structuré en deux parties. La première fournit des explications et des données chiffrées re-latives au sexisme en publicité et aux violences sexistes infligées aux femmes, entrecoupées de photos publicitaires représentatives des faits dénoncés. La seconde partie offre une dizaine de parodies des pubs montrées précédemment : les femmes y sont remplacées par des hommes, les tenues, accessoires et attitudes corporelles restant identiques.

Effet ? Moyen. Assez réussi pour la première partie (la démonstration illustrée est limpide), mais plus comique qu’éclairant pour la seconde.

Pourquoi ? D’une part, des hommes normaux sont mis à la place de femmes artificialisées : aux courbes parfaites, peaux de velours, maquillages appuyés et coiffures sophistiquées de celles-ci répon-dent les corps réels, aux imperfections nombreuses de ceux-là, d’où un effet « farce » plutôt qu’une réelle transposition susceptible d’éveiller la conscience. D’autre part, ces hommes adoptent des positions qui sont suggestives… chez une femme, mais beaucoup moins chez un homme. Par exemple, se tenir assis jambes écartées est réputé vulgaire ou provocant pour une femme, mais relativement anodin pour un homme.

Il aurait fallu : mettre en scène des hommes jeunes au corps parfait, dont les attributs masculins sont fortement mis en évidence, à la fois par des tenues suggestives, par des attitudes corporelles réputées provocantes pour des hommes, et par des compositions photographiques orientées. Le résultat serait sans doute difficile à différencier de la pornographie… et rendrait, par rebond, la pornographisation quotidienne du corps féminin beaucoup plus évidente.

Majorité opprimée

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Quand: 2010

Durée: 10’43 »

Hyperlien: MAJORITE OPPRIMEE, un film d’Eléonore Pourriat

Producteurs : Eléonore Pourriat et Pierre Bénézit

De quoi s’agit-il ? D’un court-métrage, montrant la journée d’un homme dans un monde dominé par les femmes : trajet avec poussette et bébé jusqu’à la crèche (tenue par un nord-africain portant la cagoule pour des raisons religieuses), puis traversée de la ville à vélo, en short, chemise à manches courtes et tongs, sous les commentaires égrillards de femmes de tous âges – jusqu’à l’agression dans une ruelle retirée, suivie d’un dépôt de plainte au commissa- riat local, tenu par des femmes bien sûr.

Effet ? Réussi

Pourquoi ? L’inversion des rôles hommes-femmes est travaillée dans le moindre détail. Nous voyons un jeune papa recevoir du « mon petit monsieur » à l’entrée de son immeuble, récolter des commentaires et des regards appréciateurs de toutes les femmes qu’il croise (alors qu’il n’est pas particulièrement canon). Au commissariat, c’est un jeune homme qui sert le café à l’inspectrice, et celle-ci l’informe au passage que son pantalon est très sexy. L’épouse arrive tard, car elle ne pouvait pas quitter le boulot – où elle a « assuré », précise-t-elle avec un grand sourire au mari encore en état de choc. Etc. Pour le spectateur, le sentiment d’incongruité voire d’indignation en est démultiplié.

Un bémol ? La domination féminine mise en scène ici emprunte tous les codes de la domination masculine effective de notre société. On peut pourtant se demander si ce sont vraiment ces codes-là qui s’imposeraient à tous, en cas de renversement du pouvoir en faveur des femmes. Sexe, argent et force physique resteraient-ils les marqueurs extérieurs de ce pouvoir ? Ou verrait-on se généraliser comme pensée dominante les valeurs favorisées aujourd’hui par le monde dit « féminin » ?

Macron, le beau gosse de Bercy

765090-macronQuand: Mai 2015

HyperlienMacron, le beau gosse de Bercy

Producteurs : Sonya Faure et Johanna Lyssen, pour Libération

De quoi s’agit-il ? Selon les termes des auteurs, nous découvrons ici un « portrait – volontairement outrancier – d’un homme politique, à la manière de ceux qu’on lit trop souvent sur ses homologues féminines ». Toutes les expressions utilisées ont été reprises d’article de la presse nationale consacrés à des femmes politiques, et simplement transposées au masculin.

Effet ? Assez réussi, et original – ce type de transposition est plus rare à l’écrit qu’à l’écran.

Pourquoi ? Ici encore, le succès se niche dans une inversion des codes appliquée avec précision : Emmanuel Macron, ministre français de l’Economie, y est décrit principalement par référence à ses mentors, à sa tenue vestimentaire, à son apparence physique, et avec force termes « affaiblissants » : sympathique, ancien timide, plein de bonhomie, ce « jeune énarque » aux « jolies dents blanches » fait « virvolter son veston » tandis qu’un de ses collègues « pose, l’air ingénu, pour les photographes ». Le résultat ne fait pas un pli : le ministre apparaît comme un jeune mannequin pistonné, dont le talent principal consiste à charmer son interlocuteur. Dire qu’il suffit de bien choisir ses mots pour produire ce genre d’effet. Ou pour l’éviter, tiens…

Un bémol ? Pour les besoins de la démonstration, l’article apparaît comme une véritable collection de formulations sexistes. On n’en trouve généralement pas autant dans un seul « vrai » article. Mais le fait que, dans la réalité, elles soient distillées à petites doses sur le long terme explique justement notre aveuglement quant à leur présence et à leurs dégâts. Comme un alcoolisme « discret » ou un empoisonnement très progressif, elle s’insinuent dans le fonctionnement normal du corps (social, dans ce cas-ci), jusqu’à faire oublier leur oeuvre de destruction quotidienne…

À violence, violence et demie

On le voit : faire éprouver à un groupe la do- mination qu’il fait subir à un autre n’est pas si facile. Cela suppose une observation fine des réalités, de l’imagination, et une capacité à reconnaître le même là où on ne l’attend pas. Car parfois, la transposition existe sous nos yeux, mais si subtilement qu’on ne l’admet pas spontanément pour telle. Disons plutôt : l’équivalent émotionnel de la souffrance caractéristique d’un des groupes existe déjà dans l’autre, mais surgit sous l’action de déclencheurs différents, et se manifeste sous une autre apparence. L’équivalence reste donc ignorée. À titre de démonstration, voyez les trois exemples dans les encadrés ci-contre. Ils devraient suffire à prouver que les hommes aussi subissent des violences fondées sur le sexe que la nature leur a assigné. Pas les mêmes violences que les femmes : ils sont relativement épargnés par le harcèlement de rue, et rarement violés ; mais ils sont beaucoup plus souvent sanctionnés en milieu scolaire, transférés vers l’enseignement spécial, envoyés en prison ou jetés sur un champ de bataille avec mission d’exterminer d’autres humains. Or la violence engendre la violence. Voilà pourquoi Filiatio ne se reconnait d’aucun camp dans les « luttes » entre les hommes et les femmes. Nous ne trouvons pas que certaines violences soient moins graves que d’autres. Nous ne faisons pas de hiérarchie entre les violences infligées à autrui. Une femme dont l’intégrité physique a été atteinte par un viol doit être entendue et défendue. De même un homme dont l’intégrité psychologique a été atteinte par le vol de ses enfants…

Lutter efficacement contre les inégalités productrices de souffrance, c’est peut-être admettre pour commencer qu’aucun des deux groupes n’a l’apanage de la souffrance, ni ne détient par nature le statut de victime ou d’agresseur. On ne fera pas disparaître la violence envers les femmes et les enfants sans reconnaitre que les hommes aussi sont violentés – avant tout par la société qui, pour les reconnaître « à leur juste valeur », exige d’eux qu’ils meurent pour la patrie, qu’ils sacrifient leur bien-être psychologique au profit de l’accroissement d’un capital monétaire (le leur ou celui de leurs emp- loyeurs, de leurs actionnaires, …), qu’ils soient courageux et performants, refoulent leurs larmes, et étouffent dans l’oeuf leur capacité à prendre soin d’autrui.

Plusieurs décennies d’encouragement des filles à oser être des hommes commes les autres n’ont pas encore produit le changement escompté. Peut-être, pour continuer à progresser vers une société moins violente, est-il temps à présent de se pencher sérieusement sur l’éducation des petits garçons, pour qu’ils aient le droit de désirer un autre avenir que celui de héros indestructible superpuissant ?

Chair à…

Au début du 20e siècle, être femme, c’était être soumise à l’autorité de l’homme-père, puis de l’homme-époux. Est-ce à dire qu’à cette époque, être homme était gage de liberté ? Que du contraire : être un homme à cette époque, c’était être envoyé au service militaire puis au front. La femme était à « chair à homme »… mais l’homme était chair à canon. On estime à 30 millions le nombre de soldats tués et mutilés lors des deux grandes guerres. Si vous deviez naître en ‘17, à Liège ou Statte, préféreriez-vous un corps d’homme ou un corps de femme ?

Dans l’ombre

Il est prouvé que la violence domestique fait beaucoup plus de victimes chez les femmes que chez les hommes. Mais en matière de violence subie dans l’espace public, par contre, les hommes et les femmes sont à égalité, selon une étude réalisée en 2010 par l’Institut pour l’égalité des hommes et des femmes. Et sur le plan des violences psychologiques, il faut savoir que « les hommes parlent moins facilement des violences qu’ils subissent », sont « plus souvent victimes de violence psychologiques qu’il n’apparaît d’après les taux de fréquentation des services »,et que « l’assistance professionnelle semble plus accessible aux femmes, qui s’adressent de manière frappante plus souvent à un médecin, un psychologue ou un service d’aide (23,6%) que les hommes (6,8%) ». Autrement dit, le tabou sur les souffrances subies par les hommes serait plus puissant et plus ignoré que celui qui demeure côté femmes.

Papa pas papa

Comment enfin ne pas évoquer la rupture des liens entre des pères et leurs enfants suite à des séparations conflictuelles où la mère fait peser des soupçons de violence physique ou sexuelle sur le père pour obtenir une garde très majoritaire ou totale ? Dénoncer ce type de violence post-conjugale est très difficile, voire dangereux : on est rapidement catalogué « masculiniste », ou soupçonné de misogynie crasse. Cette réalité – pas si rare – reste donc largement in-visible, in-dicible, in-audible pour la plupart des esprits d’aujourd’hui. Nier qu’elle existe et qu’elle détruit est pourtant une véritable malhonnêteté. Et c’est en outre dangereux, car la souffrance qu’engendre une rupture injuste des liens parents-enfants peut mener à des drames encore bien pires, certains parents ainsi traités se rendant alors coupables de rapt, de suicide, d’assassinat. Les médias nous racontent malheureusement de telles histoires année après année…

Céline Lambeau

Article paru dans Filiatio #21 – novembre/décembre 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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