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Vive les loups, les ogres et les sorcières

filiatio17-037Les contes traditionnels et les grands classiques de la littérature enfantine placent souvent leurs jeunes héros dans des situations particulièrement douloureuses. Sous leur sadisme apparent, ces récits aident les enfants à grandir. Trois questions à Marie-Hélène Routisseau, spécialiste de la littérature de jeunesse.

Filiatio : Peut-on voir dans la cruauté des contes de fées le reflet d’une époque où les enfants étaient communément méprisés voire détestés ?

Les récits pour la jeunesse ne se montrent pas cruels à l’égard des enfants : ils mettent en représentation des enfants aux prises avec des situations extraordinaires difficiles, que l’enfant peut surmonter. Dans le cas des contes de fées, qui sont par essence merveilleux, des personnages bienveillants ou malveillants peuvent être considérés comme des intercesseurs, des guides qui accompagnent l’enfant dans sa découverte du monde.

Entrer dans la narration revient, pour l’enfant, à entrer dans le monde en élaborant des représentations qui mettent en discussion un espace intérieur. Le conte rend possible non seulement l’intrusion des peurs mais aussi leur domestication. Dans sa Psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim considère ainsi que ce parcours symbolique d’une aventure vécue par pro- curation ne se contente pas de retracer le développement psychologique et affectif de l’enfant vers l’âge adulte, il fait du roman un récit de formation de cette réalité psychique. Pour le dire autrement, le récit met en représentation un processus psychique qui se développe à partir de ses moments critiques : conflit oedipien, découverte de la différence des sexes et de la sexualité, angoisse que la mort fait peser, etc.

Pour autant, tous les contes destinés aux enfants n’ont pas les mêmes caractéristiques littéraires ni les mêmes significations : l’histoire du Petit chaperon rouge, écrite par Charles Perrault, est un conte d’avertissement et un récit d’apprentissage qui met en garde les petites filles contre les séducteurs, celui de Peau d’âne évoque les dangers de l’amour incestueux d’un père pour sa fille. La fausse innocence s’allie à la ferveur morale pour éduquer l’enfant.

Filiatio : Quelle est la fonction de grands classiques de la littérature enfantine tels qu’Alice au pays des merveilles, Les Malheurs de Sophie ou encore l’effrayant Pierre l’ébouriffé vis-à-vis des jeunes lecteurs?

L’exemple de Lewis Carroll est radicalement différent puisque celui-ci invente avec Alice le personnage d’une petite fille capable de tenir tête aux personnages absurdes du pays des merveilles et de s’en affranchir. La Comtesse de Ségur décrit avec Les Malheurs de Sophie des châtiments cruels en pensant à sa propre existence de petite fille malheureuse. Pierre l’ébouriffé, au milieu du 19ième siècle, marque le début d’une littérature fantasmagorique dans laquelle les mésaventures de l’enfant désobéissant ont une fonction morale : il s’agit de lui faire peur en ayant recours à une pédagogie noire pour le mettre en garde. Tous ces exemples, aussi divers soient-ils, ne témoignent pas d’un mépris ni d’une haine des enfants, mais d’une mise en représentation de l’éducation et de la figure de l’enfant, qui a évolué avec le temps : l’enfant est peu à peu reconnu comme un être singulier, un être en devenir.

filiatio17-038Filiatio : Les auteurs de littérature enfantine sont-ils aujourd’hui plus tendres avec leurs personnages ou bien la figure de l’enfant mal aimé, maltraité et obligé de prendre son destin en main, reste-t-elle centrale?

Cette figure de l’enfant maltraité est devenue un stéréotype de la littérature de jeunesse : Harry Potter en est l’un des exemples les plus célèbres. Orphelin, brutalisé par sa famille d’adoption, il porte des stigmates le désignant comme un héros élu pour combattre les forces du mal. Dans Les « Mésaventures des orphelins Baudelaire », l’emprise cruelle du comte Olaf est symbolisée par un oeil, qui les surveille. Au fond, on peut se demander si l’enfant autrefois victime n’est pas devenu protégé, surprotégé par une société qui, à l’instar de cet oeil, regarde trop, surveille trop l’enfant, et projette sur lui une haine dont l’enfant serait le dépositaire.

Le Petit Chaperon Rouge est envoyée seule sur les chemins par sa mère

Hansel et Gretel, Le Petit Poucet et ses six frères sont abandonnés dans les bois par leurs parents confrontés à la misère et à la famine (les deux premiers sont abandonnés à l’initiative de leur mère, les sept autres à l’initiative de leur père)

Cendrillon, orpheline de mère, est traitée en servante et quotidiennement humiliée par sa belle-mère et ses deux belles-soeurs

Blanche-Neige subit des tentatives de meurtres répétées de la part de sa belle-mère

Peau d’âne doit fuir le palais de son père veuf pour échapper à la volonté de ce dernier de l’épouser après le décès de sa femme.

Petite bibliographie pour une éducation sans haine

« Pour une enfance heureuse. Repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau », Catherine Gueguen, éd. Robert Laffont, 2014.

« Il me cherche ! Comprendre ce qui se passe dans son cerveau entre 6 et 11 ans », Isabelle Filliozat, éd. JC Lattès, 2014.

« J’ai tout essayé ! Opposition, pleurs et crises de rage : traverser sans dommage la période de 1 à 5 ans », Isabelle Filliozat, éd. JC Lattès, 2011.

« Oui, la nature humaine est bonne ! », Olivier Maurel, éd. Robert Laffont, 2009.

« La Fessée », Olivier Maurel, éd. La Plage, 2001

« Pleurs et colères des enfants et des bébés », Aletha J. Solter, éd. Jouvence, 1999

Textes : Annabelle Georgen
Illustrations : Maya Reix

Lire la suite du dossier: Peut-on détester les enfants ?

Article paru dans Filiatio #17 – janvier/février 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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