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Waldorf, une école pas comme les autres

Un enseignement tourné vers l’art et la nature, un rythme scolaire organisé autour de cycles thématiques, pas de bulletins de notes ou de redoublement… Nées en Allemagne il y a près d’un siècle, les écoles Waldorf y tiennent aujourd’hui le haut du pavé en matière de pédagogies alternatives. Reportage à Berlin, à la Freie Waldorfschule Kreuzberg.

« Dong ! Dong ! Dong ! » Pour la classe 3b, chaque journée à l’école commence par ce rituel immuable : à 8 heures, les deux institutrices font retentir un petit gong pour inviter au silence et saluent leurs élèves d’un affectueux « Bonjour, chère troisième classe ». « Bonjour, chères maîtresses », lancent comme d’une seule voix les 27 enfants âgés de huit ou neuf ans qui leur font face. La classe 3b est une classe d’inclusion scolaire : elle accueille cinq enfants handicapés moteurs et mentaux, ce qui explique la présence de deux institutrices et de trois accompagnateurs scolaires afin de répondre aux besoins spécifiques de ces élèves.

Après l’annonce du programme de la journée, place à un autre rituel. On éteint la lumière, une bougie est allumée. Les élèves nés ce jour de la semaine sont appelés à venir réciter un petit poème au tableau. Chacun récite quelques vers qu’il a dû apprendre par cœur pendant les vacances d’été : une maxime qui sera répétée et répétée au fil des semaines, jusqu’à que chaque enfant reçoive un nouveau poème à la fin de l’année.

Tons chauds pour les petits

Le soleil pointe timidement ses rayons à travers les rideaux encore fermés à cette heure de la journée, comme pour rendre l’atmosphère plus chaleureuse et intimiste. La salle baigne dans une douce lumière jaune d’or, c’est la couleur qui a été choisie pour en revêtir les murs. Un choix qui n’est pas dû au hasard : dans les écoles Waldorf, l’architecture intérieure est pensée pour accompagner les enfants dans leur processus d’apprentissage.

Chaque classe d’âge a sa couleur : dans les jeunes années, les tons chauds sont censés conférer bien-être et sentiment de sécurité aux élèves, tandis que les plus âgés étudient dans des classes aux tons froids, qui favoriseraient la concentration ainsi que le développement de l’autonomie. De la même façon, l’architecture des salles de cours se veut organique, dynamique, inspirée par la nature : les angles droits et la symétrie sont bannis autant que possible, afin de stimuler la créativité des élèves.

Cette pédagogie alternative repose sur les principes définis par Rudolf Steiner, un penseur autrichien qui a fondé l’anthroposophie, un courant de pensée qui étudie la spiritualité humaine à la lumière de la science. Ses réflexions trouvent aujourd’hui également des applications dans le domaine de l’agriculture biodynamique et des mé- decines alternatives. La toute première école Waldorf a ouvert ses portes en 1919 à Stuttgart, grâce au soutien financier d’un riche industriel local, le fabricant de cigarettes Waldorf-Astoria, qui a donné son nom à l’établissement. Il existe aujourd’hui 232 écoles Waldorf en Allemagne, 480 dans le reste de l’Europe et 1.026 à l’échelle mondiale.

« Le droit d’apprendre à leur façon »

Ce matin-là, les élèves de la classe 3b sont très excités. Les parents de l’une d’entre eux sont venus présenter le fauteuil électrique qu’elle va bientôt recevoir. Tous s’émerveillent des fonctionnalités du fauteuil, tous veulent le toucher, tandis que le père de la petite fille handicapée aux boucles blondes assise au premier rang leur explique comment éviter de se faire écraser les pieds par mégarde. Quelques minutes, plus tard, les élèves acceptent à grands cris de joie la proposition de leurs institutrices : aller dans la cour avant l’heure de la récréation pour étrenner le fauteuil. Très émue d’être au centre de l’attention, la petite fille parvient à effectuer quelques mètres au milieu de ses camarades, sa main gauche essayant de dompter le joystick qui lui permet d’avancer. Sur les 730 élèves que compte l’établissement, 63 sont handicapés. « Dans les écoles publiques, les enfants handicapés quittent toujours le cours à certaines heures pour être pris en charge à part. Ici, on est tout le temps avec eux, ce qui nous permet de mieux les encourager et les aider au sein de la classe. Ils n’ont pas à occuper une place à part et ont le droit d’être ce qu’ils sont et d’apprendre à leur façon », avance Christina Degenhardt, une des deux institutrices.

C’est cet aspect qui a achevé de convaincre Katja Ritschel d’inscrire ses jumeaux à la Freie Waldorfschule Kreuzberg. Elle-même est une « enfant Waldorf » et, comme elle l’explique avec humour, « cela ne lui a pas porté préjudice » dans sa vie d’adulte. Ses deux fils sont lourdement handicapés à cause de leur naissance prématurée.« C’est important pour moi qu’ils reçoivent une éducation complète : le corps, l’âme et l’esprit doivent être stimulés », explique-t-elle. « C’est aussi très important qu’ils puissent être au calme, c’est un des avantages du modèle Waldorf. Ils ont douze ans pour se développer. »

Pas de notes avant l’âge de 14 ans

L’école Waldorf s’apparente à un cocon rassurant, où tout est fait pour mettre les enfants en confiance. Un des principes de la pédagogie de Rudolf Steiner veut en effet que ce soit le même instituteur qui accompagne une classe durant les huit premières années de la scolarité, de manière à créer un environnement affectif stable pour les plus jeunes. De la même façon, tout redoublement est exclu du cursus de douze années proposé par l’établissement. Comme la fédération allemande des écoles Waldorf l’explique sur son site internet : « Les élèves Waldorf étudient de la première à la douzième classe au sein d’une communauté de classe stable, indépendamment du diplôme de fin d’études visé : personne n’est laissé de côté en cours de route. »

Autre spécificité notable : les élèves ne reçoivent pas de notes durant les huit premières années de leur cursus scolaire. Les bulletins scolaires contiennent seulement un compte-rendu des progrès effectués par les élèves et des indications sur leurs éventuelles difficultés. Là où les écoles traditionnelles instaurent dès le plus jeune âge un système de notation qui évalue, sanctionne et crée de la concurrence entre les élèves, la pédagogie Waldorf s’attache à transmettre aux enfants des valeurs telles que l’entraide, le partage, la confiance, la sérénité et l’enthousiasme plutôt que de générer des angoisses qui nuisent au développement individuel de l’enfant.

Un emploi du temps par « époques »

Les deux premières heures de la matinée sont consacrées à l’écriture. Pendant quelques semaines, les élèves de la classe 3b se concentreront uniquement sur cet apprentissage, qui consiste à remplir un cahier de leurs nouvelles découvertes : ils sont en train d’apprendre à cultiver le blé, à en extraire de la farine et à fabriquer leur propre pain. Leur emploi du temps est rythmé par les « époques », des cycles compris entre trois et quatre semaines lors desquelles une seule matière est abordée, de manière à permettre aux élèves de se plonger totalement dans une discipline et d’éviter ainsi de s’éparpiller. Cela concerne les matières comme les mathématiques, la littérature, la biologie, l’histoire… Les matières qui requièrent une pratique quotidienne, comme les langues étrangères, la musique ou le sport, sont elles enseignées de façon régulière.

L’enseignement de chaque matière repose sur l’idée que l’on doit à la fois s’adresser « au cœur, à la main et à la tête » de l’élève, comme l’explique la seconde enseignante Sylvia Reinhold : « Quand nous avons appris les lettres de l’alphabet la première année, par exemple, nous avons raconté une histoire aux enfants pour susciter leur enthousiasme, c’est le cœur. Nous avons ensuite modelé et peint les lettres, installé des cordes par terre qui formaient les lettres, sur lesquelles on pouvait marcher. C’est la main. La tête, c’est l’intellect, évidemment, c’est le fait qu’on doit apprendre à reconnaître les lettres. Tout ce qui concerne la tête doit passer par le corps. »

Tricot et couture

Peu avant la récréation de 10 heures, les élèves sortent leurs flûtes en bois de leurs étuis multicolores pour répéter un morceau qu’ils viennent d’apprendre. Ce sont euxmêmes qui ont tricoté leurs étuis lors de leur première année à l’école. Axé sur les travaux manuels et la pratique artistique, l’enseignement délivré dans les écoles Waldorf comporte entre autres l’apprentissage dès le plus jeune âge du tricot et de la couture, du travail sur le bois, du jardinage, de la peinture, de la sculpture, de la musique… L’école dispose d’ailleurs de son propre orchestre ainsi que d’un chœur, qui se produisent régulièrement devant les parents dans la salle de spectacle de 450 places spécialement construite à cet effet.

Pendant la récréation, des petites filles sont fières de montrer leur « champ », un lopin de terre dans un coin du vaste jardin qui fait office de cour d’école, dans lequel les enfants apprennent chaque semaine le travail de la terre. C’est là que pousseront cette année les blés qu’ils apprendront à moissonner. À quelques mètres de là se trouve une autre parcelle où toutes sortes de cucurbitacées s’étalent allègrement : un autre potager confié à des élèves plus âgés.

L’école dispose également d’une dizaine d’ateliers : menuiserie, réparation de vélos, couture, sérigraphie, reliure… Le spectre des activités proposées est le plus large possible, de façon à permettre à chacun de se réaliser en fonction de ses centres d’intérêts et de ses talents. « À partir du cycle moyen, nous essayons d’aborder nos élèves de manière très individuelle, en fonction de leurs possibilités de développement, de leurs besoins et de leurs compétences », explique Ulrike Barth, la directrice de l’école berlinoise.

Les écoles Waldorf étant un réseau d’établissements privés, elles sont à la fois financées par les Länder, les régions allemandes, et les parents d’élèves. « Les frais de personnel de notre école sont financés à 93% par le sénat de Berlin, tandis que les parents financent plutôt les frais de maintenance des bâtiments, d’aménagement et de rénovation », explique Martina Plümacher, la gestionnaire de l’établissement. Les frais d’inscription sont calculés sur la base des revenus des parents, qui paient entre 154 et 550 euros par mois et par enfant. La structure de l’école est horizontale, de manière à impliquer tous les employés et permettre aux parents d’avoir un contact étroit avec l’équipe pédagogique.

Cours d’eurythmie

Lors de la dernière heure de leur journée d’écolier, à onze heures, les enfants de la classe 3b se rendent comme chaque semaine dans la salle d’eurythmie. Cette forme d’expression corporelle est là encore une spécificité des écoles Waldorf. Britta Poignon, qui enseigne depuis 20 ans cette discipline incontournable de la pédagogie de Rudolf Steiner, la définit comme une façon de « jouer du piano et danser en même temps ». À leur arrivée, les enfants enfilent tous une tunique de couleur orange, puis effectuent ensemble des pas de danse sur une mélodie entraînante jouée en direct par une pianiste. « On aide les élèves à être bien dans leur corps, qui est leur instrument », explique Britta Poignon. L’eurythmie est également une transcription dansée du langage, chaque lettre de l’alphabet correspondant à un geste. Les élèves y apprennent donc, entre autres, à danser leur prénom.

Le côté quelque peu ésotérique de cette discipline a eu tôt fait de devenir l’image d’Épinal des écoles Waldorf, souvent perçues à l’extérieur avec scepticisme, comme s’il s’agissait d’enclaves hippies et antiautoritaires. Comme en témoigne une élève de 17 ans qui rapporte une réaction maintes fois vécue lorsqu’elle indique à quelqu’un qu’elle étudie dans une école Waldorf : « Ah oui, tu sais danser ton nom ! ». En dépit des critiques qui sont faites vis-à-vis de l’absence de redoublement et de système de notation pendant de longues années, les élèves des écoles Waldorf ont un niveau de réussite au baccalauréat équivalant à celui des élèves des écoles publiques et d’après une étude de l’Université Heinrich Heine de Düsseldorf parue en 2012, ils font même preuve d’une envie d’apprendre bien plus grande que les élèves des écoles traditionnelles.

Annabelle Georgen

Article paru dans Filiatio # 16 / Novembre-Décembre 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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