Home » Actualités » What Maisie knew

What Maisie knew

filiatio_13-067À l’heure où la procréation est brandie comme un droit inaliénable de l’adulte, deux films viennent nous rappeler que la parentalité est d’abord un engagement à tenir auprès d’un enfant. « Françoise Dolto parlait toujours du devoir de garde, plutôt que du droit de garde. Il s’agit d’un devoir, d’une responsabilité d’adulte et pas d’un droit à jouir de l’enfant comme d’un bien de consommation, ‘ si on veut ’ »*. Un tel basculement sémantique (remplacer la notion de droit par celle de devoir) permettrait-il d’enrayer les situations dénoncées avec élégance par What Maisie knew et Papa Vient Dimanche ?

What Maisie knew

De Scott Mc Gehee et David Siegel d’après un roman de Henry James, avec Onata Aprile (Maisie), Julianne Moore (Susanna), Steve Coogan (Beale), Alexander Skarsgård (Lincoln), Joanna Vanderham (Margo), USA , 2013, drame, 1h40.

Maisie a six ans, des chaussures un peu trop grandes, une maman rockeuse sur le retour, un papa marchand d’art déjà un peu vieux. Elle sait où trouver des sous pour payer le livreur de pizzas quand ses parents se disputent trop pour songer à la nourrir. Maisie a aussi Margo, une excellente baby-sitter, qu’elle découvre avec étonnement et plaisir dans le nouvel appartement de son papa peu après le divorce et l’instauration d’une résidence alternée. Puis Margo devient une belle-mère, alors Maisie reçoit aussi un beau-père, en la personne de Lincoln, vague ami de sa mère, épousé par elle en représailles. Lincoln se tient bizarrement et il a l’air stone, mais c’est un vrai gentil.

Papa, Maman, Papa, Maman, Papa… L’alternance laisse Maisie devant des portes fermées, l’envoie dans des appartements vides, la laisse longtemps dans un couloir d’école désert. Margo et Lincoln rattrapent le coup, chaque fois. Peu à peu, les parents de Maisie se dissolvent dans l’air new-yorkais. Alors, le trio fait comme il peut, entre sortie au parc, resto et séjour à la mer. Et dans leur petite bulle d’impuissance s’installe comme un parfum de bonheur simple. Redoutant aussitôt qu’on ne lui vole sa fille, la mère intermittente tempête un peu… avant de comprendre que Maisie l’aime et l’aimera, mais se trouvera mieux avec ces deux adultes fiables que dans l’autocar enfumé qui emmène les rockers en tournée. Entre réalisme quasi-documentaire et dramatisation assumée, What Maisie knew et Papa vient dimanche dansent autour d’un même pivot : un visage tendre, peuplé de deux grands yeux en attente.

Côté réalisme, un foisonnement de micro-situations et d’attitudes caractéristiques. La pêche aux infos d’un parent à propos de l’autre par le biais de l’enfant… La confiance totale offerte par un enfant pour deux attentions reçues… Ses grimaces affectivement provocantes au moment des retrouvailles avec « l’autre parent »… Sa posture d’écoute inquiète quand les voix des grands s’entrechoquent au-dessus de sa tête…

Côté dramatisation, deux « solutions » passablement irréalistes aux problèmes d’hébergement. Dans Papa vient dimanche, la réalisation d’un fantasme courant chez les parents désunis : prendre définitivement le pouvoir sur l’ex, cet empêcheur de parenter en rond. Et dans What Maisie knew, la concrétisation d’un fantasme courant chez les parents égoïstes ou débordés : pouvoir s’appuyer sur le dévouement miraculeux de parents de substitution trouvés sous un caillou. Dans la réalité, la dispute se mue généralement en prise d’otage symbolique plustôt que physique… et les enfants négligés, hélas, le restent.

Ils dérangent, ces deux films, en imposant une question : qui est coupable, qui est le plus coupable ? Et la réponse n’est pas belle à voir : chacun des parents est coupable, il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. On pardonne à Marius sa colère – pas les torrents d’insultes crues assénées à la mère devant l’enfant. On plaint Otilia et Aurel de se voir violentés – pas de refuser au père le droit de rester père après séparation. Et on ne plaint pas du tout la rockeuse et le marchand d’art, si autocentrés qu’ils abandonnent leur fille à qui voudra bien la ramasser, tout en exigeant qu’elle les aime, les reconnaisse et les respecte.

« Papa vient dimanche » finit sans se terminer. Marius fuit – et après ? Un no-end qui sonne juste : il livre l’expérience quotidienne de la grande majorité des pères privés d’une parentalité sereine par leur ex-conjointe. Pour eux, il y a toujours un « à venir » : ils vivent dans l’attente du prochain coup de couteau porté à la relation avec leur enfant, de la prochaine humiliation subie devant lui… et du geste de colère qu’ils ont de plus en plus de mal à retenir, ce coup tant attendu que l’ex s’empressera de rebaptiser « coups et blessures » pour sceller définitivement leur sort. Car peu de juges considéreront la violence psychologique chronique qu’ils auront subie jour après jour, des années durant, avant d’en arriver à ce geste malheureux. Ce sont toujours les femmes, les victimes, n’est-ce pas ?

« What Maisie knew » propose, lui, un happy end très américain et plutôt moralisateur, mais qui sonne tout aussi juste – éthiquement. Car Maisie est confiée à deux jeunes adultes responsables, attentifs et altruistes. Délirant ? Il y a pourtant, effectivement, des adultes qui entrent en lien avec les enfants pour ce qu’ils sont : de drôles de petits humains, peu rationnels mais riches d’imaginaire, qui livrent en un regard et une main agrippée ce que les grands humains diluent dans les mots. Des êtres dont il faut s’occuper – les occuper et les nourrir ne suffit pas. Des petites vies équipées d’oreilles, d’yeux et de voix qui ne demandent qu’à apprendre et sentir. Certains adultes trouvent plus de sens que d’autres à la rencontre avec ces petites vies. Ils savent donner de leur personne pour que les petites vies deviennent grandes et mettre leur personne en retrait quand la sérénité des petites vies l’exige.

N’est-il pas juste de souhaiter à tout enfant de trouver de tels parents sur sa route ? Et de souhaiter à tout parent de tendre vers cet idéal ? Nul ne s’en trouverait appauvri. Car elle est clairvoyante, la leçon de What Maisie Knew : la sécurité affective rendue à un enfant restaure son droit d’être un enfant – confiant, joyeux, curieux. Et se lève alors autour de lui ce petit vent printanier, parfumé, si propice à alléger les coeurs adultes pétris de soucis. Donnant-donnant…

Céline Lambeau

* Catherine Dolto dans Pour ou contre la garde alternée, Éditions Mordicus, 2010.

Article paru dans Filiatio #13 / mars – avril 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

 

Je commente (0) Commenter | Je partagePartager sur facebook | Je tweeteTweeter cet article

Laisser un commentaire

* Ces champs sont obligatoires
** Vous pouvez utiliser certaines balises html